Dans un article publié récemment par New African, Ridha Kéfi revient sur les efforts de la Tunisie et du Maroc en vu d’établir un Islam d’Etat accepter par la population et ce afin de barrer la route aux islamistes. Je vous propose la découverte de cet article sur deux volets : après une introduction réservée aux deux pays, le premier volet concerne la Tunisie, alors que le deuxième concernera le Maroc.

H.B

Le Maghreb à la recherche de son islam d’Etat

par Ridha Kéfi

Contrairement à l’Algérie, le Maroc et la Tunisie n’ont pas été confrontés à des rébellions islamistes armées. Ils ont cependant été, à maintes reprises, la cible d’attentats commis par des éléments jihadistes. Les deux pays, qui ont également en commun une grande ouverture sur l’Europe, cherchent aujourd’hui à limiter l’influence des mouvements islamistes, dont l’irrésistible montée menace la légitimité des pouvoirs en place et leur projet de modernisation sociales. Pour l’un comme pour l’autre, malgré les différences des situations nationales, la lutte contre l’extrémisme religieux passe d’abord par une reprise en main des affaires religieuses par l’Etat. 

La ville de Fès, au Maroc, a abrité, en juin, un colloque maroco-tunisien sur le rôle du rite malékite dans la région. Inauguré par le ministre marocain des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq et son homologue tunisien, Aboubaker Akhzouri, ce premier conclave d’oulémas (théologiens) marocains et tunisiens a été l’occasion de rappeler la prédominance et l’unicité du rite malékite au Maghreb. Il a souligné l’attachement des deux pays à un Islam d’ouverture, de tolérance et du juste milieu. Et contré ainsi des Salafistes locaux, abreuvés de Wahhabisme, et le prosélytisme chiite, très en verve au Maghreb, où les discours du président iranien Mahmoud Ahmadinejed et de Hassen Nasrallah, leader du Hezbollah, le mouvement islamiste chiite libanais, relayés par les chaînes satellitaires du Machreq, trouvent un large écho auprès de la population. Pour pouvoir prémunir leurs peuples contre les « déviations » dont la foi islamique est aujourd’hui l’objet, les théologiens présents à Fès ont appelé, dans leurs recommandations finales, à créer une Union des oulémas du Maghreb arabe. Cette instance pourrait constituer un cadre régional de concertation et de coordination dans les questions religieuses pour harmoniser les pratiques culturelles (prières, aumône, jeune, pèlerinage…) et émettre des avis religieux autorisés pour contrer les fatwas de certains prédicateurs du Moyen-Orient.

 

Tunisie : un Islam administré 

Cette reprise en main des affaires religieuses par l’Etat a commencé en Tunisie dès l’indépendance du pays. Dans une volonté de supprimer à la sphère religieuse son rôle traditionnel d’interlocuteur du pouvoir. L’Etat tunisien a, en effet, promulgué, dès août 1956, le Code du statut personnel, abolissant la polygamie et accordant de larges droits aux femmes. Il a ensuite démantelé l’université de la Zitouna, considérée comme un foyer de résistance aux desseins réformistes du nouveau pouvoir, aboli les habous (bien de mainmorte, appelés aussi waqf au Moyen-Orient)et remplacé les juridictions charaïques par des tribunaux séculiers. Le défunt président Habib Bourguiba, qui voulait pousser le plus loin possible son pays sur la voie de la sécularisation, à dû cependant faire une concession à l’aile traditionaliste de son parti, le Néo-Destour, en spécifiant, dans la constitution de 1959, que l’islam est la religion officielle de l’Etat. La montée du mouvement islamiste, au début des années 1970, l’a cependant contraint à reprendre en main la gestion directe des affaires religieuses. Il a ainsi instauré un contrôle strict des écoles coraniques (koutteb) et des prêches des imams dans les grandes mosquées. En 1981, le hijab se faisant plus voyant dans les rues, il a fait promulguer une circulaire interdisant le port d’allibas al-taifi (littéralement : habit sectaire) dans les écoles et les lieux publics. Et pour rééquilibrer sa politique, il a dû renforcer les cours d’éducation islamique dans les lycées, créer un concours national de psalmodie du Coran et prendre d’autres mesures cosmétiques destinées à conforter l’identité islamique du pays. Cette tentative de réappropriation du champ religieux par l’Etat n’a cependant pas affaibli le mouvement islamiste, qui a continué à se développer et à élargir son audience dans les mosquées, à l’université et dans la société civile, profitant des désordres institutionnels provoqués par la fin de règne de Bourguiba.

En 1987, l’accession de Zine El Abidine Ben Ali à la présidence marque un changement de cap : le mouvement islamiste, incarné par le parti non autorisé Ennahdha, est démantelé et ses principaux dirigeants condamnés à des peines lourdes. Dans le même temps, la place de l’Islam, comme religion officielle de l’Etat, est renforcée. Certains analystes vont jusqu’à parler de « réislamisation de l’Etat ». En vérité, tout en se démarquant très nettement de la tendance laïque de son prédécesseur et en réaffirmant « l’identité arabo-musulmane » du pays, le gouvernement de Ben Ali multiplie les mesures destinées à couper l’herbe sous les pieds des islamistes à travers un certain nombre de mesures importantes. Diffusion des appels à la prière à la radio et à la télévision, création d’un Conseil supérieur islamique (CSI), réouverture de l’université théologique de la Zitouna, constituée aujourd’hui de deux Instituts supérieur –de civilisation islamique (ISCI) et de théologie (IST)- et création d’un ministère des Affaires religieuses chargé de réglementer les rites. Il assure le contrôle de quelques 4000 mosquées que compte le pays, encadre l’enseignement religieux et harmonise les contenus des prêches des imams. Une réforme de l’enseignement promeut l’esprit rationaliste. Dans l’enseignement public, les cours d’ « éducation islamique » restent obligatoires durant les neuf premières années de scolarité, mais l’élève est noté sur ses connaissances et n’est nullement obligé de pratiquer. La formation religieuse des imams-prédicateurs est également institutionnalisée. Des sessions de formation et des rencontres spécialisées sont organisées régulièrement au bénéfice de ce corps de métier, aujourd’hui largement rajeuni. Objectif : rapprocher le discours religieux des préoccupations quotidiennes du citoyen. En novembre 2003, la mosquée El Abidine –du prénom du président en exercice- est inaugurée à Carthage, non loin du palais présidentiel. Les cérémonies religieuses nationales y sont célébrées, à l’occasion du Ramadan ou de l’Aïd. Non loin de là, la grande mosquée Zitouna, au cœur de la médina de Tunis, des récitants se relaient jour et nuit pour assurer une lecture permanente du Coran. Une manière de marquer l’attachement de l’Etat à l’observation du rite religieux.

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Revers de la médaille : les mosquées ne « pousseront » plus « spontanément », grâce aux dons de richissimes hommes d’affaires ou des collectes anarchiques de fonds. Car, depuis 2003, la construction des « maisons d’Allah » est régie par une réglementation et repose sur des critères objectifs : démographiques et géographiques. A partir de mai 2005, les écoles coraniques sont restructurées et modernisées. Les programmes sont élaborés par une équipe pédagogique. Les prêcheurs ou maîtres (meddeb), de niveau bac et plus –souvent diplômés de l’IST- sont soumis à un contrôle rigoureux et à une inspection (parfois inopinés) de la part d’un prédicateur officiel. Tout est passé au peigne fin : la propreté du local, la tenue vestimentaire du maitre, son apparence et, surtout, le contenu de son cours. Dans ces écoles, dont le nombre à triplé en 20 ans, passant de 380 à plus de 1000, fréquentés par 25 000 élèves, il n’est plus question d’inculquer uniquement le Coran. L’enfant à droit à un programme d’éducation semblable à celui d’une année préparatoire dans une école maternelle, la seule différence résidant dans le fait que le Coran a une part plus importante dans le volume horaire des cours dispensés. Inaugurée en septembre 2007, la « Radio Zitouna pour le Saint Coran » diffuse, 24/24h, des programmes religieux. Son principal animateur, le cheikh Mohamed Machfar, y prodigue ses conseils et fait des commentaires sur la vie quotidienne. Devenue une véritable star nationale, il passe désormais aussi sur la chaîne de télévision publique Tunis 7, qui n’hésite pas à diffuser les débats religieux en prime time.  Le propriétaire de Radio Zitouna, Sakhr El-Matri, homme d’affaires et gendre du chef de l’Etat, s’apprête à lancer, sous la même appellation, une banque islamique et une chaîne de télé privée, entièrement consacrée à la religion. Zitouna TV viendra s’ajouter à une autre chaîne religieuse tunisienne, Al-Firdaws, diffusant sur le satellite depuis bientôt un an, et qui a été lancée par un autre richissime homme d’affaires proche du régime, Larbi Nasra, propriétaire de la première chaîne de télévision privée, Hannibal TV. L’objectif de ces nouveaux médias : contrer le fondamentalisme distillé par certaines chaînes religieuses du Moyen-Orient et présenter de l’islam un visage plus avenant et plus progressiste.

A suivre… Maroc : l’aggiornamento de l’islam

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