ikbel_al_gharbi

« L’homme ne vit pas seulement de pain » est le titre d’un livre que j’ai parcouru au temps du Lycée. C’était un vieux bouquin  trouvé par hasard  dans la bibliothèque familiale. Son auteur, un dissident de l’ex bloc soviétique, dont j’ai oublié le nom, s’élevait contre le totalitarisme régnant dans les pays de l’Est  et faisait l’éloge des libertés individuelles : liberté de penser, d’écrire, de créer, de lire des romans , d’aimer la poésie, de peindre des tableaux etc.…. A cette époque, ces attaques me rebutaient. Je me demandais : comment pouvait-on être si narcissique, si égoïste ? Comment préférer les libertés individuelles, petites bourgeoises donc formelles aux bienfaits du socialisme, à son égalitarisme, à sa justice sociale ? J’étais perplexe et même écœurée !! Pour moi, à cette période, cela ne pouvait –être que de la propagande anticommuniste primaire.

 

En ce temps des rêves, les idéologies dominantes prônaient la dictature des damnés de la terre, qui en fait n’était qu’une association d’individus, qui avait le droit d’anéantir les libertés individuelles sous couvert de références « transcendantes », lesquelles, souvent, n’avaient d’autres fonctions que de légitimer des intérêts particulièrement triviaux.


Au lieu d’instaurer une démocratie basée sur les citoyens et la délibération publique, ces pouvoirs anéantissaient les individus au nom d’un processus de l'histoire qui les dépasse  et de l’édification d’une nation qui les annihilait. La vie des individus ne comptait guères, encore moins ce qu'ils pouvaient sentir, penser, désirer ou rêver. Seule comptait la marche solennelle de l’histoire, du progrès qui les devance, les broies, éliminant les inaptes, les inutiles et les incapables qui freinent sa progression. C’est de ce peu de foi en l’individu et en la liberté, et d’un intérêt pathologique à opprimer l’Autre, que résulte la vanité prométhéenne de toutes les dictatures du monde.


Aujourd’hui, et dans nos contrées arabes,  cet hymne à la liberté individuelle  apparaît d’une brûlante actualité. Est-ce l’héritage intellectuel des Lumières qui nous rend aussi sensible aux droits fondamentaux et aux principes de liberté de pensée et d’expression.

 

Certes c’est  l'idéal de la Renaissance et des Lumières qui nous a permis de nous défaire des diktats de l'autorité religieuse et politique, de la peur de penser dans laquelle vivait  l'homme du Moyen Âge. Il aura fallu quelques siècles de luttes, celle en particulier des philosophes arabes et judéo-chrétiens, pour donner toutes ses lettres de noblesse à la Raison naturelle, à la libre-pensée.


Il suffit de se remémorer les martyrs de la libre pensée et ils sont nombreux .Le philosophe et libre penseur musulman Al Jâad qui fut égorgé publiquement en l’an 737, le jour de la fête de l’Aid el Idha par le despote Khaled el Aksi qui a la fin du prêche intima l’ordre aux fidèles de faire don de leurs sacrifices et déclara que lui-même allait sacrifier et égorger Al Jâad pour sa contestation. Ce qu’il fit séance tenante devant toute l’assistance !

 

Giordano BRUNO, torturé et brûlé vif, par l’inquisition catholique, à Rome le 16 février 1600, sur le Campo dei Fiori, pour avoir refusé d’abjurer ses idées. On lui refusera l’étranglement avant le bûcher, il brûlera vivant... mais on ne l’entendra  répliquer à ses juges du haut du bûcher« Vous avez plus peur que moi ! ». 

 

Nous pouvons aussi citer le martyr de l’idée, Mahmoud Mohamed Taha, le soufi soudanais pendu le 18 janvier 1985 à l’âge de 76 ans, qui dans une démarche qui n’est pas sans analogie avec la théologie chrétienne de la libération, a affirmé que la foi véritable est celle qui reconnaît que « l’être humain a été créé à l’image de Dieu » et que par conséquent, sa dignité et ses droits sont inviolables. Nous rendons hommage à Samir Kasir, Daif Ghazal et…Leur existence atteste la force indestructible de l’Esprit. Leur souvenir obsédant nous rappelle que la fonction première de l’intellectuel est de porter haut l’étendard des libertés ! Sa mission n’est pas de soutenir les projets matérialistes et pragmatiques. Il est le seul qui prétend trouver dans sa propre  pensée des raisons de vivre, de ne pas se compromettre et de tenir tête à l’oppression et à la terreur.                


C’est pour cette raison que les discours triomphalistes nous laissent de marbre, Quand nous entendons pour la énième fois les statistiques délirantes, les versions officielles  célébrant les acquis historiques, les œuvres gigantesques accomplies et les vertiges du succès en plein désastre, lors des réunions, des colloques, des séminaires, des fêtes de fin d’année nous demeurons impassible et apathiques !

 

Heureusement et grâce à un long entraînement, nous avons développé la capacité de ne rien entendre, de ne rien voir, de ne rien percevoir et de se projeter dans nos pensées personnelles : établir mentalement le menu de la semaine, planifier l’anniversaire du petit, faire l’esquisse d’un prochain article, se mémoriser les dernières vacances. Cela s’appelle la technique de l’imagerie mentale qui nous permet de nous évader et d’échapper au médiocre matraquage ambiant.


En terre arabe, les discours dominants ne suscitent plus aucun intérêt, aucune réaction, aucune interrogation. Tout au plus on les contourne comme un monument sans vie, comme un vestige ennuyeux !


Les pouvoirs arabes, décrits par les experts comme des « trous noirs »  réduisent  leur environnement  à un ensemble statique où rien ne bouge et duquel rien ne peut échapper. Cette atmosphère étouffante où règne l’indifférence généralisée  transforme l’intelligentsia en « une diaspora arabe en terre arabe ». L’exécutif au centre de ce «  trou noir » empêche les institutions de  fonctionner et de protéger les droits des citoyens.

 

En effet, en terre arabe, des organisations inconnues dotées de dispositifs humains et techniques avancés traquent, découvrent et châtient toute hérésie, c'est-à-dire toute parole et même toute pensée qui dévie de la Vérité Officielle et qui tenterait, ne serait ce que craintivement et timidement de parvenir à une certaine autonomie, à une certaine originalité. C’est que les tenants de la Vérité Officielle supposent, d’ailleurs à juste titre, que toute pensée qui s’éloigne de la norme peut devenir nuisible et se tournera tôt ou tard contre le dogme.

 

Ces organisations invisible mais agissantes nous hantent et quadrillent notre quotidien. Elles infiltrent les cafés, les salles de classes, les marchés, les administrations. Elles imposent leur censure à la pensée en exerçant un contrôle des sources de la connaissance, de sa production et de sa diffusion. Chaque jour elles nous enseignent ce qu’il sied de savoir, de penser, de croire. Elles aspirent non seulement à anesthésier, à pervertir la pensée mais aussi à obstruer la vision du réel et à tétaniser la faculté de perception elle-même.   


Leurs actions sont tatillonnes, bureaucratiques, robotisées, mécaniques et codifiées. Leurs finalités leurs échappent et leurs sont transcendantes. Elles sont imperméables à toute communication humaine à toute production de l’esprit : La raison et la culture ne peuvent cautionner la négation des droits et la répression de la pensée.

 

Elles s’acharnent sur leurs victimes pour donner l’exemple, pour informer  que la force du  pouvoir est irrésistible et ainsi exercer leur  terreur sur les populations.


Aujourd’hui nos pensées cheminent vers les martyrs du Verbe, vers  ceux qui ont péri à cause de leurs idées pendant que d’autres accumulaient les privilèges et bâtissaient des carrières sur leurs souffrances.

 

Nos cœurs  vibrent  pour eux.

Nos sens captent leurs appels et leurs plaintes encloses.

Nos prières leur sont dédiées.

Nos recueillements leur sont consacrés.

Notre considération, notre estime leur sont acquis.

Nos écrits commémorent leur noblesse et leur courage …


 

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* Ikbal al Gharbi est professeure de psychologie et des sciences de l’éducation à L’Institut supérieur des sciences religieuses, ainsi que directrice du Centre de l’innovation pédagogique, à l’université Ezzeytouna en Tunisie. Elle est aussi psychologue, docteur en anthropologie, consultante auprès des Nations Unies et elle s’occupe de la réforme dans le monde arabe.

ahikbal@yahoo.fr