ikbel_al_gharbi

Dans son célèbre essai, l’orientalisme : L’Orient créé par l’Occident, le penseur palestinien Edward Saïd, nous montre comment la figure du musulman dans le monde occidental souffre d’une représentation péjorative et d’une information souvent simplificatrice qui ne donne pas justice à la complexité de la réalité. En effet, selon cet auteur, L’orientalisme est un « style de pensée basé sur une distinction ontologique et épistémologique faite entre “l’Orient” et (…) “l’Occident” » (Saïd 1994). Il est basé sur l’idée d’une différence inaliénable entre l’Orient et l’Occident, autrement dite entre colonisateur et colonisé :

« it is the first principle of imperialism that there is a clear-cut and absolute hierarchical distinction between ruler and ruled » (Said 1988).

La reproduction des catégories de pensée issues de l’orientalisme a renforcé les stéréotypes réducteurs dans l’étude des genres et dans l’analyse de la condition des femmes en terre d’islam.

Des féministes arabes, avec des figures comme Fatima Mernissi (1975), se sont employées à déconstruire cette vision orientaliste qui considère les femmes comme des victimes passive de l’ordre patriarcal islamique. Elles ont tenté d’inscrire le statut de la musulmane dans des contextes marqués par la colonisation et le nationalisme. D’autres féministes islamiques comme Leila Ahmed dans son livre women and gender and islam (1992) ont également proposé une critique de la lecture androcentrique des textes religieux à la faveur d’une lecture féministe de ces textes. En outre, des mouvements inédits ont surgit au début des années 90, en Asie et en Afrique du Sud dans la trajectoire du Gender Jihad, et se sont déterminés à promouvoir les revendications féministes au sein des communautés musulmanes et à dépasser la dichotomie islam et féminisme.

Toutes ces mouvances ont remis en question la dichotomie islam et féminisme en modifiant, en déconstruisent et en reconstruisant ces notions.

 

Il faut souligner que la femme en terre d’islam a souvent constitué un objet d’étude et de curiosité privilégié pour les orientalistes et cela à double titre, en tant que femme et en tant qu’orientale. Toutefois, aujourd’hui le sort des musulmanes déborde le champ épistémologique et devient un enjeu majeur de politiques internationales ! Le slogan féministe des années 70 « le privé est politique « ou « le personnel est politique » a été mondialement politisé. Le destin des musulmanes s’impose désormais dans l’agenda des juristes, des économistes et des politologues .Il sert dorénavant à justifier les guerres et à légitimer les pouvoirs existants. En effet, dans son discours sur l’Etat de l’union, le 29 janvier 2002, G.W. Bush déclara : « le drapeau américain flotte au-dessus de notre ambassade à Kaboul. Et aujourd’hui les femmes afghanes sont libres". Au même moment, cristallisant la culture de la suprématie, les journaux publiaient des photos de femmes souriantes à Kaboul afin d’offrir à la guerre de l’Afghanistan sa raison d’être. Par ailleurs, les dirigeants musulmans se réclament tous, au nom de l’Islam ou au nom de la Laïcité comme les libérateurs enthousiastes de la femme et comme les gardiens jaloux de sa dignité et de ses droits. Pour leur propagande officielle, le sort des femmes musulmanes n’a jamais été meilleur que sous leurs cieux !

Pour cette raison, la quête du passé revêt pour toutes les femmes musulmanes un caractère fondamental. Ce compte à rebours évite l’illusion mythologique de l’intégrisme qui croit construire l’avenir en revenant à la pureté originelle du moment inaugurateur. Il évite aussi le leurre démagogique du passé considéré comme table rase, ainsi que l’illusion paranoïaque d’être l’origine suprême et l’initiateur exclusif de tous les progrès !

Afin de relativiser la situation actuelle, il nous paraît utile de rappeler que durant la période préislamique, un grand nombre de femmes se distinguaient par leurs personnalités, leurs esprits critiques et leurs capacités à prendre des initiatives. Elles prenaient activement part à l’économie de la société et étaient les égales des hommes :

Umm Waraqa fut autorisée par le messager de Dieu à diriger la prière collective ; Asma et Umra les reines yéménites des 11ème et 12ème siècles prononçaient solennellement le sermon de vendredi saint à la mosquée sans que leurs sujets ne s’en offusquent !

Parmi les femmes musulmane qui jouissaient d’une grande notoriété, nous pouvons citer Khadidja, mère des croyants, la première compagne du prophète. Femme d’affaire, héritière d’une grosse fortune léguée par ses précédents maris, elle la faisait fructifier en investissant dans des opérations de commerce international.

Femme de caractère, elle se réservait la liberté de choisir librement son époux. C’est ce qu’elle fit lorsqu’elle décida d’épouser le Prophète. Elle envoya auprès de lui une émissaire, Nefissa, pour le demander en mariage. L’historien Ibn Saad a rapporté les paroles de Nefissa "elle me dépêcha en secret auprès de lui avec une proposition de mariage. Et il accepta". Le prophète vécut vingt cinq années avec sa compagne Kadhija sous le régime de la stricte monogamie. Toujours chez les nobles Quraychites, la petite-fille d’Abu Bakr, compagnon du prophète et premier calife de l’Islam, Aicha bent Talha eut plusieurs maris. Elle est comptée au nombre des mutazawidjat. Dans ses contrats de mariage, elle refusa le principe de Ta’ä, c’est-à-dire de l’obéissance au mari. Pareillement, une autre musulmanes de renommée, Sukeina, arrière petite-fille du prophète Mohamed et fille de Hussein le martyr de Karbala et donc membre de ahl el beit, refusa elle aussi, l’institution de la polygamie et stipulait cette condition dans ses multiples contrats de mariage. Par ailleurs, de nombreux compagnons du Prophète étaient monogames. D’ailleurs, un incident remarquable peut nous éclairer sur la question. Le puissant clan des béni moughira voulait marier une de ses femmes à Ali, cousin et gendre du prophète. Il faut se rappeler qu’en ce temps là, le mariage était un traité de paix, un gage d’alliance politique. La circulation des femmes assurait, par la consanguinité, les liens d’amitié, de fraternité et de prestige social. Elle assurait les cohésions et confirmait les puissances. Le Prophète Mohamed, père tendre et affectueux s’inquiéta de l’état psychologique de sa fille cadette Fatima. Pour mettre fin à ses rumeurs , il déclara solennellement, du haut du minbar de la mosquée : « les béni moughira désirent marier leur fille à Ali, je refuse, je refuse, je refuse ...ce qui chagrine Fatima, me chagrine aussi. »

La célèbre secte musulmane ésotérique des quarmates, branche dissidente de l’ismaélisme, adeptes d’une interprétation allégorique du texte sacré, a abolit la polygamie. Cette secte qui a régné plus d’un siècle en terre d’islam, a institué une stricte égalité entre homme et femme en matière de droits politiques, de travail et de droit de succession. La communauté musulmane druze a proscrit, elle aussi, la polygamie.

Autres cieux, autres coutumes. Le Maghreb nous fournit un champ privilégié de recherches sur la condition féminine dans la mesure où cette région représente un milieu culturel syncrétique caractérisé par une proximité géographique et politique par rapport à l’Europe qui a modelé la culture de cette zone depuis l’antiquité. Ainsi, à l’ombre des makhzens et des jardins enchanteurs fleuris de roses et de jasmin, des fontaines en marbre ruisselantes, de la litanie des muezzins, des fenêtres en dentelles, au cœurs des patios andalous certains documents juridiques ayant trait aux Fatwas –décrets religieux à propos d’un cas d’espèce – nous informent sur les victoires des femmes musulmanes qui ont pu détourner la rigueur de l’orthodoxie et imposer leurs droits et leurs visions du monde. En effet, en islam le mariage n’est pas un sacrement. C’est un « contrat de nikah », négociable, à travers lequel la femme a le droit d’émettre plusieurs clauses et diverses exigences :des clauses liées au divorce ou à la pleine disposition de soi et de la fortune personnelle, des clauses permettant de ne pas quitter sa ville natale, des clauses permettant à la femme d’annuler le mariage d’une seconde épouse que son mari prendrait par contrat ou reprendrait, des clauses octroyant à l’épouse le droit de disposer du sort la « jaraï »l’esclave - concubine de son mari. Les clauses qui subordonnaient un second mariage ou la cohabitation avec une concubine au consentement de l’épouse pouvait se troquer en capital financier que cette dernière pouvait marchander au mari au prix fort !

D’autres clauses pouvaient engager le mari à lui fournir des serviteurs à sa disposition ou des nourrices pour allaiter leurs enfants car certaines musulmanes aristocratiques refusaient les servitudes des taches domestiques et les contraintes de l’allaitement naturel. À cette époque de grands bouleversements sociaux, les femmes ont envisagé d’autres stratégies matrimoniales. Elles ont pu aussi obtenir le droit au divorce si le mari s’absent pour une durée déterminée, par exemple quatre mois, stipulée dans le contrat de mariage. Le Cadix -juge musulman- pouvait permettre le remariage de l’épouse et lui octroyer la garde des enfants et la gestion du patrimoine du mari en cas d’absence prolongée.

Le contrat de mariage de Kairouan, capitale spirituelle de la Tunisie et quatrième ville sainte de l’islam après la Mecque, Médine et Jérusalem, par exemple instituait la monogamie comme régime matrimonial .ce type de contrat et attribuait à l’épouse le droit de répudier la seconde femme si le mari se hasardait à devenir polygame !

Le plus célèbre contrat de mariage kairouannais est le contrat du fondateur de la dynastie fatimide le redoutable Abu jaafer al Mansour dont l’épouse tunisienne, arwa, lui a imposé la monogamie au 10ème siècle de notre ère. Cette condition, contrairement à son qualificatif, n’est pas propre à la ville de Kairouan. Elle a acquis au cours des temps valeur d’usage général et sévissait dans plusieurs cités de Béja à Mahdia en passant par Tunis.

En poursuivant cette remontée historique des fragments de la mémoire féminine en terre d’islam, en dépassent les féminismes assimilateurs, on découvre que la condition féminine n’est ni une, ni indivisible. La musulmane n’est guère cette femme muette, réduite au silence, symboliquement ou réellement, réifiée qu’on décèle souvent dans l’imaginaire occidental. La situation de la musulmane est plurielle, elle varie selon les circonstances historiques et géographiques. L’attitude du fiqh musulman envers la femme n’est guère uniforme, elle varie selon le statut de la femme : la mineure, la nubile, la vierge, la veuve, la concubine, l’esclave, celle qui a enfanté ou umm-walad etc.… Les clauses du contrat de mariage ainsi que la condition féminine reflétaient le rang social, l’appartenance de classe, le prestige familial, la distinction et la personnalité de la femme !

La condition féminine en islam n’est pas une mais plurielle. Elle est surtout fonction de la dialectique des luttes féminines et des rapports de forces existants. Les revendications féministes sont parfois bridés par les spécificités locales et culturelles mais des horizons transnationaux élargissent leur rayonnement bien au-delà des zones anthropologiques qui les ont vu naître.

 

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* Ikbal al Gharbi est professeure de psychologie et des sciences de l’éducation à L’Institut supérieur des sciences religieuses, ainsi que directrice du Centre de l’innovation pédagogique, à l’université Ezzeytouna en Tunisie. Elle est aussi psychologue, docteur en anthropologie, consultante auprès des Nations Unies et elle s’occupe de la réforme dans le monde arabe.

 

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