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Est ce une bonne nouvelle ? Béchir Ben Yahmed, le fondateur de Jeune Afrique, pense que l’extrémisme islamiste « devrait se rétracter ou s’étioler dans la décennie 2011-2020 ». Dans les extraits que je vous présente ci-dessous de l’interview accordée à Christophe Boisbouvier à l’occasion du cinquantenaire de l’hebdomadaire Jeune Afrique, BBY revient aussi sur l’historique de la montée de l’extrémisme (et spécialement dans son pays la Tunisie) et parle du rôle des musulmans face aux extrémistes. Mais Al-Qaida est-elle vraiment agonisante ?  

Malheureusement, l’actualité quotidienne dément formellement toute espérance de voir une fin rapide d’une organisation (et d’une doctrine) qui a fait souffrir énormément les musulmans (bien plus que les autres) depuis plusieurs années. L’affaire des colis suspects est l’illustration parfaite du changement de stratégie d’une organisation qui –se trouvant face à des difficultés pratiques- profite de la mondialisation pour faire parler d’elle encore et encore. Khalaf Al-Harbi nous explique ci-dessous pourquoi il pense, contrairement à Béchir Ben Yahmed, que la nébuleuse islamiste vivra bien longtemps mais avec un….réinvestissement différent du terrain.

En espérant voir les vœux de BBY concrétisés, je vous souhaite de bonnes fêtes à l’occasion de l’Aid Al Kibir !

 

 

« Al-Qaïda existe encore, mais elle est dans une impasse stratégique »

 

50_ans_de_jaN’avez-vous pas sous-estimé la force montante des extrémistes islamistes et d’Al-Qaïda ?

Oui, et le seul qui m’ait corrigé là-dessus, c’est le président Ben Ali. Au début, j’étais sensible à leur combat. Avec leur petite internationale, je les ai tout de suite comparés aux communistes. Quand ils venaient me voir, à Tunis ou à Paris, ils se déplaçaient toujours par deux, comme les communistes : l’un surveillait l’autre, témoignerait, le cas échéant, pour ou contre lui.

Ils m’ont paru intègres, détachés de l’argent. Cela m’a impressionné, cela m’impressionne toujours.

Les gens d’Ennahdha ? 

Oui, et un beau jour, en 1990, leur chef, Rached Ghannouchi, qui avait été interviewé par Hamid Barrada dans les locaux de Jeune Afrique, est venu me voir et m’a dit : « Je veux me réconcilier avec Ben Ali. Pouvez-vous m’aider à organiser ça ? » À l’époque, il était déjà en exil à Paris et à Londres. Il m’a séduit et j’ai accepté de faire quelque chose.

J’ai téléphoné de Paris à Ben Ali. Je lui ai dit : « Ghannouchi me dit être prêt au dialogue, est-ce que vous acceptez de le voir ? » Il m’a dit : « Je ne veux pas parler de cela au téléphone, venez me voir. » Ce que j’ai fait. Il m’a alors dit : « Si Béchir, vous vous trompez complètement. Ghannouchi se présente comme un modéré, il vous fait croire qu’il est modéré. Mais il n’y a pas d’islamiste modéré ! Cela n’existe pas. Où ils font semblant d’être modérés, et c’est de la duplicité, ou bien ils le sont, et alors ils se font éliminer. » Et il m’a ouvert les yeux. J’ai constaté par la suite qu’il avait raison sur ce plan. Ben Ali est un connaisseur, un vrai expert en matière d’islamisme.

Aujourd’hui, pensez-vous que ce mouvement risque de durer ? 

Je pense d’abord que c’est une maladie de l’islam. Et que les musulmans devraient s’en préoccuper davantage pour en guérir. Les membres d’Al-Qaïda sont des musulmans exaltés, intégristes, mais, contrairement à ce que certains pensent, ce sont des musulmans, et qui se croient meilleurs que les autres. Les hommes qui ont commis les attentats du 11 septembre 2001 sont des musulmans. J’ai lu le texte testamentaire de Mohamed Atta, leur chef, qui pilotait l’un des avions qui ont percuté les Twin Towers, c’est un vrai musulman, pas un fou ni même un exalté. Il était déterminé à tuer et à mourir.

Quand vous acceptez de tuer indistinctement trois milles personnes – juifs, musulmans, chrétiens… –, quand vous faites du terrorisme aveugle, ce n’est pas acceptable et cela ne peut pas marcher à la longue. Cela ne peut que rassembler contre vous de plus en plus de gens.

Et moi, comme presque tout le monde et tous les musulmans, je n’accepte pas ça par principe.

J’ai toujours su que les islamistes radicaux n’auraient pas les musulmans avec eux. Mais si 5 % des musulmans les soutiennent, cela fait déjà 150 millions de personnes. Je pense qu’ils ont eu, au début, 5 % de sympathisants parmi les musulmans. Mais, au fil des années, ils les ont perdus. Aujourd’hui, c’est une toute petite minorité de desperados qui va faire du mal et durer longtemps.

Longtemps ? Combien de temps ? 

J’ai la faiblesse de croire – un petit peu, pas complètement – à l’astrologie. Des astrologues ont indiqué, il y a près de quinze ans, que cela allait durer quelque vingt-cinq ans. L’analyse politique donne la même durée : le mouvement devrait se rétracter ou s’étioler dans la décennie 2011-2020.

Al-Qaïda existe encore, a une résonance, sévit ici et là, mais elle est dans une impasse stratégique.

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La nébuleuse terroriste fait son grand retour

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La découverte de colis suspects aux aéroports de Dubaï et de Londres [le 30 octobre] vient confirmer qu’Al-Qaida s’est réveillée après un assez long assoupissement. Ce n’est pas une plaisanterie. Il s’agit du plus puissant groupe armé du monde. Il n’a pas de temps à perdre à plaisanter, pas plus que les instances

de lutte contre le terrorisme aux Etats-Unis, en Arabie Saoudite, en Grande-Bretagne, aux Emirats arabes unis ou au Yémen. Cette information ne surgit pas abruptement dans un ciel serein. Elle a été précédée par l’apparition du chef d’Al-Qaida, Oussama Ben Laden, s’adressant à la France pour lui demander de retirer ses troupes d’Afghanistan : “Si vous croyez, injustement, qu’il est de votre droit d’empêcher

des femmes musulmanes libres de porter le voile intégral, n’est-il pas de notre droit d’expulser vos infiltrés et de leur trancher la gorge ?”

 

En se servant de la poste

Essayons de remonter le film. Point besoin d’être spécialiste. Dans la première séquence apparaît le principal inspirateur des terroristes. Le monde entier sait le reconnaître, mais personne ne sait dire où il se trouve. Après une longue absence, personne ne s’attendait à le voir. Son but était de s’adresser à ses ennemis bien plus qu’à ses partisans et de montrer qu’il est toujours vivant et qu’il ne manque de rien, qu’il est toujours capable de diriger les cellules dormantes ou actives et qu’il se sent tout à fait à l’aise pour menacer une grande puissance comme la France. Dans la deuxième séquence, la France déclare qu’elle prend les menaces au sérieux, mais qu’elle refuse de se laisser dicter sa politique. Troisième séquence : entrée en scène du président des Etats-Unis, qui explique que des colis suspects ont été découverts grâce aux informations fournies par les services antiterroristes saoudiens, ajoutant que la menace s’est accrue,

notamment au Yémen. Cela ne prouve-il pas qu’Al-Qaida a réinvesti le terrain, avec tout son attirail ?

Afin de comprendre la portée de ce réinvestissement, nous devons considérer la situation internationale de ces deux dernières années. L’organisation terroriste a pu se remettre des frappes sévères qu’elle

avait subies en différents endroits du monde. Elle a reformé ses rangs et réussi

à mettre à l’abri ses cellules en les répartissant sur au moins cinq pays, à savoir l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, l’Irak et la Somalie, ainsi que dans quelques poches en Afrique. Elle a à peu près rétabli les capacités qui étaient les siennes avant les attentats du 11 septembre 2001, quand elle avait

établi des camps d’entraînement et recruté à la pelle des candidats kamikazes. Pendant ces deux dernières années, elle a également oeuvré sans relâche à rompre l’étau des services de sécurité mondiaux. Malgré la surveillance des télécommunications et des déplacements, ses membres trouvent toujours moyen de maintenir le contact entre eux. Al-Qaida s’adresse à nouveau à ses ennemis par des messages audio par-ci, des bandes vidéo par-là. Pis, elle a failli réussir à commettre un attentat retentissant au coeur des Etats-Unis sans avoir eu besoin d’envoyer un de ses membres sur place. En se servant de la poste, c’est comme si elle se moquait de son ennemi. On peut imaginer  Ben Laden, le sourire aux lèvres, dire à  Ayman Al-Zawahiri : “C’est quand même plus confortable que nos ennemis transportent eux-mêmes les bombes”, et Zawahiri lui répondant : “C’est plus simple aussi. Ils n’ont pas besoin de faire la queue à l’ambassade des

Etats-Unis pour avoir un visa.”

 

Un éternel recommencement

Ces deux dernières années, les valeurs de la tolérance ont reculé et, dans le monde entier, le rejet de l’autre a atteint des proportions sans précédent. Ce climat est ce qui peut arriver de mieux pour Al-Qaida.

De même, les taux de pauvreté, le chômage et l’absence de libertés dans le monde musulman continuent d’être le principal vecteur de recrutement de jeunes qui ne trouvent pas de voie pour atteindre le bonheur dans ce monde et qui le cherchent donc dans l’au-delà.

Bref, Al-Qaida est là et la lutte mondiale est sur le point de recommencer. Les dégâts risquent de toucher tout le monde et personne ne pourra se contenter d’en être simple spectateur. Et, comme toujours, cette lutte absurde sera un cadeau du ciel pour Israël et l’Iran.

 Khalaf Al-Harbi

Source : Al Jarida - Kuwait