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Avant de sombrer dans un discours idéologique extrémiste, l’Arabie saoudite avait connue une relative ouverture culturelle entre 1975 et 1990. Point de rupture, la 2ème guerre du Golf (1990-1991) qui verra la naissance et le développement d’un nouveau courant de pensée : Assahwa ou « le réveil ».

Assahwa ou la radicalisation de la société saoudienne

Refusant la présence occidentale sur les terres de l’islam, Assahwa lance une surenchère dans la production d’avis religieux de plus en plus extrémistes. Les grands ennemis de ce courant furent alors les hadathioun (les modernistes) qui seront écrasés sous le poids des fatwas post 2ème guerre du Golf.

Assahwa représenté alors par de grandes figures religieuses du royaume comme les cheikhs Safar Al-Haweli, Selman Ouda, Aїdh Al Qorani, Awadh Al Qorani et plusieurs religieux salafistes, avait monopolisé les débats. Désormais, les écrivains, auteurs, et autres intellectuels saoudiens doivent être conformes aux injonctions de ce courant sous peine d’être déclarés « apostats ». Pendant 10 ans, de 1991 à 2001, Assahwa n’aura pratiquement pas de concurrent sur la scène saoudienne, ce qui encouragera l’extrémisme de ses membres prêts désormais à mettre le feu dans les « clubs-vidéos », à abimer les téléviseurs et à rejoindre, soutenir et financer différentes organisations djihadistes.

Les événements du 11 septembre ne sont que la traduction d’une pensée qui s’est radicalisée et popularisée durant plus de 10 ans. Ils ne sont que le coté émergeant de l’iceberg. Mais, il faut dire aussi qu’ils constituent un point de non retour pour ce courant qui est ainsi arrivé à l’apogée de sa radicalisation. Les Etats-Unis d’Amérique ont très vite identifié le wahabisme (doctrine sur laquelle Assahwa fonde sa légitimité) comme l’un des responsables de leur drame et ont exigé de la famille royale saoudienne une plus grande fermeté dans le combat de l’extrémisme. Cette dernière rechignera à mener ce combat contre la doctrine fondatrice du royaume jusqu’au jour où les djihadistes décident d’affronter avec leurs armes les forces saoudiennes et de faire exploser la capitale Riyad. Depuis, nous suivons régulièrement les news relatives aux démantèlements de cellules extrémistes et à la pourchasse de leurs membres.  

Seulement, au-delà de l’aspect sécuritaire, il y a eu très peu d’échos sur ce qui se passe à l’intérieur de la société saoudienne depuis ces événements, et les réactions des intellectuels saoudiens ne sont que très peu commentées. Or, force est de constater que les choses bougent actuellement en Arabie Saoudite. Peut-être pas assez pour être visible, simplement plusieurs éléments méritent d’être soulignés car ils annoncent des changements radicaux pour les années à venir.

Emergence d’une nouvelle littérature religieuse

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A ce propos, nous pouvons signaler l’émergence d’une nouvelle littérature religieuse très critique des écrits des anciens cheikhs et oulémas. A titre d’exemple, citons des auteurs comme Tourki Al Hamad et Hamza Al Mazini qui se sont illustrés par des textes critiques du phénomène religieux. Al Mazini est même allé jusqu’à contester les procédures archaïques utilisées dans la détermination du début du moins de Ramadhan. Pour cela, ce professeur universitaire a été vivement critiqué, jugé et condamné à recevoir plusieurs coups de fouet ! (Avant d’être gracié par le roi Abdallah).

En dépit des sanctions et du dénigrement dont ils sont la cible permanente, ces auteurs sont parvenus à influencer une partie des hommes de lettres et journalistes saoudiens. Ainsi, tout un nouveau courant à vu le jour ; ses membres, sont ceux là même qui faisaient partie de Assahwa. Déçu par la radicalisation de plus en plus excessive de ce courant, ils vont se révolter contre leurs anciens maitres à penser. Nous avons alors commencé à avoir les écrits critiques de Mansour Nkidane, Turki Dekhil, Yasser Al Amrou, Khaled Al Ganami, Mchari Ezzaidi, Moujahid Abd Moutaali

Des sujets tabous tombent alors les uns après les autres : on évoque l’éducation des filles, la relation avec l’autre, la rénovation du discours religieux, le salafisme et le libéralisme… 

Yakoub Mohammed Ishac publie en 2006  La réforme de la pensée religieuse d’abord  où il invite à la révision du discours religieux et se montre très critique vis-à-vis de la police des mœurs saoudienne. De son cote, l’écrivain Turki Hamad publie Vent du paradis, un roman où il critique l’extrémisme religieux qui a conduit aux attentats du 11 septembre. Quant à Hamza Mezini, il publie La culture de l’extrémisme où il rappelle qu’à l’occasion du grand " dialogue national" lancé par le Roi Abdallah, la question de l’extrémisme religieux des cheikhs fut l’un des sujets de prédilection des participants. Récemment, nous avons eu droit aussi à un pamphlet contre Assahwa intitulé  Assahwa au regard de l’islam, des prédicateurs contrôlent les saoudiens où l’auteur Ali Arroubaї dénonce fermement l’extrémisme des religieux et les techniques qu’ils utilisent pour asservir la jeunesse saoudienne.

Des médias saoudiens pro-réformistes

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Sur le plan médiatique, plusieurs journaux saoudiens sont aujourd’hui pro-réformistes. Après le journal Asharq Al Awsat (l’un des plus influents journaux arabes, publié à Londres par la Saudi Research and Publishing Company, propriété d’un membre de la famille royale) où plusieurs plumes réformistes saoudiennes s’expriment assez librement depuis plusieurs années, c’est désormais à partir de journaux publiés sur le sol du Royaume que les réformistes mènent leur combat. Le plus illustre de ces journaux est sans doute Al Watan (la Patrie). Lancé il y a dix ans, ce quotidien est aujourd’hui l’une des tribunes les plus critiques des dérives des religieux et de leur discours. Sa principale cible, la police des mœurs dont les pouvoirs exorbitants agacent de plus en plus de saoudiens.

A travers ces exemples, est-il possible de parler aujourd’hui d’un changement structurel au sein de la société saoudienne ?

Changement en profondeur ? Encore un effort

Certes, aujourd’hui la critique des dérives du discours religieux est de plus en plus possible. Les revendications de plus de droits (à défaut de libertés) est de plus en plus palpable. Des questions jusque là interdite du débat public comme la conduite des voitures par les femmes, l’éducation universitaire des filles, les pratiques de la police des mœurs… constituent désormais l’objet de débats sur les journaux ainsi que les chaines de télévisions saoudiennes (installées à Dubaï). Simplement, ces débats sont restés jusque là circonscrits dans des cercles restreints d’intellectuels. Ils ne se sont pas transformés encore en débats de fond de la société saoudienne. La présence des religieux est encore écrasante et leurs actions tentent d’étouffer toute aspiration à plus de libertés.

Pour avoir une idée plus précise sur le poids toujours énorme de l’institution religieuse dans la vie culturelle saoudienne, il est intéressant de visiter la foire du livre de Riyad. Organisée pour la colloque_international_avril_2010première fois en 1987, ce rendez-vous est un remarquable baromètre de mesure de « l’ouverture » en Arabie Saoudite. En participant à l’édition de 2009, Samah Edris, auteur, responsable d’une maison d’édition libanaise, et rédacteur en chef de Al Adab (bimestriel de gauche), fait état d’une censure aussi effrayante que bizarre. Dans un éditorial publié en juin 2009, il indique que les romans (arabes) interdits d’accès à la foire se content par dizaines, que les livres d’auteurs comme le Saoudien Abdallah Thabet ou le Libyen Assadek Anayhoum sont saisis sur le champ et que des essais sur le fondamentalisme, le Hezbollah ou l’avenir du Golf  ne peuvent être exposés. Plus grave encore, la censure touche les livres non seulement pour leurs contenus mais aussi pour leurs « couvertures ». Ces dernières ne doivent contenir ni des titres jugés « impudiques » (comme "prostituée") ni d’images trop choquantes (représentant surtout le corps d’une femme). Heureusement, tout n’est pas noir dans ce tableau. Car, l’auteur signale que malgré sa persistance, la censure n’a rien à voir avec celle de la première édition en 1987. Plus important encore, Edris fait état de l’engouement des saoudiens pour les livres censurés qu’ils essayent de se procurer de différentes manières.

Ainsi nous remarquons qu’il est exagéré de parler d’un changement structurel et fondamental en Arabie Saoudite. Tout ce qui existe actuellement sont au plus des ébauches de futurs changements. Le roi Abdallah Ben Abdellaziz semble inscrire ses actions dans cette démarche tout en ménageant les religieux hyperpuissants de son royaume. Cela dit, les réformistes saoudiens doivent relever un défi primordial s’ils veulent que leur projet de modernisation de la société saoudienne aboutisse. Dans un pays qui produit chaque année des dizaines de milliers de religieux (issus d’universités religieuses plus extrémistes les unes que les autres), ces penseurs doivent parvenir à faire partager leur point de vue par la majorité des saoudiens avant de les mobiliser dans un vaste projet de réformes. Le chemin est encore trop long…

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