dossier_arabie_saouditeEn analysant la situation en Arabie saoudite, on est confronté à beaucoup plus de questions que de réponses. La plus grande des interrogations est certainement celle relative au changement dans ce royaume : non celui du monarque mais -plus important encore- celui des mentalités. Les médias insistent souvent sur le coté archaïque d’une société qui « refuse le changement ». Nous pensons aujourd’hui que ce « cliché » est bien dépassé et que certains changements (microscopiques peut être) ont lieu actuellement en Arabie saoudite. Nous revenons dans ce dossier que nous consacrons au changement dans ce royaume sur un certain nombre d’indices qui confirment cette tendance : construction d’université pour les filles, mixité (limitée) dans l’éducation et dialogue avec les porteurs des discours extrémistes… sont autant d’éléments sur lesquels Patrick Seal revient dans la première partie du dossier. Ensuite, dans une deuxième partie, je vous propose de revenir sur l’évolution qu’à connu la société saoudienne pendant les 20 dernières années : de l’émergence de Assahwa (courant fondamentaliste) aux questions de réformes en profondeur en passant par la naissance d’une littérature religieuse nouvelle.

 

Révolution en Arabie saoudite ?

L’Arabie saoudite est le théâtre d’une révolution qui pourrait bien bouleverser le pays, mais aussi la région. Son instigateur n’est autre que le roi Abdallah Ibn Abdelaziz, 86 ans, qui règne sur le royaume depuis quatorze ans : neuf en tant que régent (pendant l’invalidité de son demi-frère, le roi Fahd), cinq en tant que roi. (…)

Sur la scène intérieure, une bataille idéologique est en cours, qui intéresse toute la région. Les extrémistes, dont Al-Qaïda, s’en prennent violemment au royaume – et au réformisme du roi. Ils cherchent à propager leur idéologie radicale via internet, les mosquées, les écoles… et les femmes, qui représentent souvent la frange la plus conservatrice de la société. Répression, campagne de prévention ou de rééducation… le roi travaille d’arrache-pied pour contrer leur influence. Mais sa méthode préférée pour les combattre, c’est le dialogue.

Dans un premier temps, les intégristes n’ont pas souhaité débattre. Mais l’implication progressive des intellectuels saoudiens a fini par conduire à l’ouverture de discussions fructueuses. C’est une étape importante. Les intégristes sont certes sur la défensive, mais pas défaits, loin de là.

Cette année, la Janadriyah a rassemblé quelque quatre cents intellectuels de tous horizons, dont certains se sont montrés très critiques envers les orientations de l’Arabie saoudite. Mais la tenue même du débat, qui fut riche et animé, prouve que Riyad est en train de réformer sa société et ses modes de pensée, tout en restant fermement ancré dans l’islam.

C’est peut-être l’accent mis sur l’éducation qui est le changement le plus spectaculaire. Chaque jour, deux nouvelles écoles sont créées. Il y a six ans, le royaume ne comptait que quatre universités. Aujourd’hui, il y en a vingt-quatre, souvent engagées dans un partenariat avec des établissements étrangers. Et environ 70 000 Saoudiens étudient sous d’autres cieux (États-Unis, Europe, Chine, Japon…).

Forte d’une dotation de 10 milliards de dollars, l’Université des sciences et des technologies du roi Abdallah (Kaust) nourrit l’ambition de se tailler une renommée mondiale. L’établissement est mixte : c’est en soi une révolution, qui a bien sûr déclenché les foudres des intégristes. Mais la promotion des femmes comme des partenaires égaux est l’un des principaux objectifs du roi. Une progressiste, Noura al-Faiz, a été nommée ministre adjointe pour l’Éducation des femmes – une première ! Faisant fi de l’opposition des intégristes, elle a déjà décidé que les trois premières années de la scolarité seraient mixtes.

Mais c’est l’université Princesse-Noura, pour les femmes, qui symbolise le mieux l’attention que porte le roi à l’éducation des filles. Baptisée du nom de la sœur préférée d’Abdelaziz Al Saoud, le fondateur du royaume, elle se dresse peu à peu, au milieu des grues, au bord de la route qui mène à l’aéroport de Riyad. Les bâtiments de ce projet de plusieurs milliards de dollars s’étendent sur plusieurs kilomètres et sont reliés par des rails.

Les autorités savent qu’elles doivent trouver des débouchés à toute une génération de jeunes Saoudiens diplômés. Elles prévoient d’investir plus de 100 milliards de dollars dans les cinq années à venir pour construire des routes, des chemins de fer et des ports, ainsi que des « villes économiques », de manière à créer un environnement favorable aux investissements nationaux et étrangers dans l’industrie et les services. À Riyad, un centre d’affaires est en chantier. Il regroupera des banques, des compagnies d’assurances, et offrira des services financiers de toutes sortes sur le modèle de la City de Londres. L’Arabie saoudite change à vue d’œil. Et ce qui frappe, c’est que la révolution en cours, loin de ne toucher que l’environnement architectural, est aussi dans les têtes.

Source : Jeune Afrique, n° 2570