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A travers ce qu’on peut lire sur lui, on découvre un homme avec un activisme hors pair et une hyperactivité étonnante : connu pour sa silhouette fière et son costume zeїtounien traditionnel. Enseignant, juge, militant, grand intellectuel, biographe, savant … il commencera sa carrière très tôt comme enseignant à seulement 22 ans mais malheureusement la terminera aussi très tôt à seulement 61 ans au prestigieux poste de « Mufti de la République tunisienne ». Il s’agit du Cheikh Mohamed El Fadhel Ben Achour, fils de l’Ouléma Tahar Ben Achour (connu surtout pour son immense exégèse du Coran « Tahrir Wa Tanwir ») ne le 16 octobre 1909 à Tunis.

 

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Après une scolarité commencée en privé chez lui à l’âge de six ans, il parvient à mémoriser l’intégralité du Coran à l’âge de 10 ans et commence alors l’apprentissage de la langue française. « En 1922, alors qu’il avait juste 13 ans, on l’inscrivit aux cours traditionnels de la Mosquée Sidi Bou Hadid, proche de son domicile à la rue du Pacha.

En passant l’examen fin 1922 pour rejoindre les cours de la Mosquée de la Zitouna, on lui fit grimper une année grâce à son excellent niveau. Chose qui se répétera encore une fois de telle manière qu’il put passer l’examen du diplôme de fin d’études secondaires (Attatouii) en 1928.

Entre-temps, et en 1926, il entreprit un voyage en France qui le marqua profondément et fit exacerber en lui les sentiments patriotiques les plus nobles et les plus profonds.

En 1929, il entreprit donc ses études supérieures à la Zitouna, mais aussi à l’Ecole supérieure de langue et lettres arabes à El Attarine, puis s’inscrivit en 1931 à la faculté des Lettres d’Alger. Après avoir subi un concours, il devint en 1932 enseignant. »

Etudiant encore, il adhérera à nombreuses associations, participera à la création de plusieurs autres et donnera sa première conférence intitulée « Al qadhi el fadhel » (le juge vertueux) à la fameuse association Al Khaldouniyya. Agé alors de 22 ans, le futur cheikh expose lors du Congrès des Etudiants de l’Afrique du Nord, tenu du 20 au 22 août 1931 au siège de l’association un plan de réforme « révolutionnaire » du système éducatif : selon le jeune homme, l’enseignement de la Zitouna qui n’exige de l’étudiant qu’un apprentissage par cœur de certaines matières à caractère exclusivement religieux doit impérativement évoluer dans deux sens :

1- Il est impératif d’introduire de nouvelles matières scientifiques comme les mathématiques et la philosophie à coté des traditionnels cours du droit musulman, de l’exégèse et de la théologie dispensés par les professeurs de la Zitouna.

2- Il est indispensable d’initier les étudiants de la Zitouna à la réflexion et à la recherche, et de ne plus limiter leur apprentissage à une récitation d’un ensemble de textes sacrés.     

 

 

Pour le jeune Fadhel Ben Achour, il était impératif de réformer notre mode de pensée en y introduisant la rationalité et en évinçant le taqlid  (suivisme) et ce avant même de penser à réformer notre culture ou notre civilisation.

 

Enseignant, âgé à peine de 25 ans, il fut appelé à siéger à l’Académie arabe au Caire en 1934. En 1938, il ajoute à ses nombreuses activités culturelles et scientifiques la direction de « la commission des programmes de la rédaction arabe » de la jeune Radio à peine crée sur les ondes de laquelle il donnera plusieurs conférences qui resteront célèbres jusqu’à nos jours.

 

Elu à la tête de la Khaldouniyya en 1945 (jusqu’en 1958), il mettra en application son plan de réforme. La Khaldouniyya était alors le point de rencontre et de passage obligé de toute l’élite tunisienne : laïcs, réformateurs, nationalistes, oulémas éclairés et étudiants… tous assistaient aux nombreuses rencontres et conférences données au sein de l’association.

C’est au sein de cette institution soucieuse de répandre des connaissances scientifiques aux étudiants aux cursus religieux (crée 1896 par les Jeunes Tunisiens, conduits par Bechir Sfar) que Mohamed El Fadhel Ben Achour met en place son projet de réforme. A la tête d’un mouvement pour une « université tunisienne, populaire, arabe et moderne » il lance trois instituts :

* L’institut d’Etudes Islamiques

* L’institut Arabe de Droit

* L’institut de Philosophie

 

A l’inauguration de ces institutions, le Cheikh précise l’esprit et définit la mission : « Cette institution devra être un organisme complémentaire d’enseignement qui aura pour tâche d’adapter dans le mesure du possible l’enseignement zeitounien aux exigences de la culture moderne ».

Depuis, El Fadhel Ben Achour n’arrêtera plus de prêcher la nécessaire réforme du système éducatif en général et celui religieux en particulier. C’est ainsi, qu’aura lieu en 1953 la réforme des cours de droit tunisien et leur transformation en diplôme d’Etat, avant l’abolition de l’enseignement traditionnel en 1958 et son remplacement par un enseignement moderne inspiré (pour ce qui est des études juridiques et islamiques) de la pensée de El Fadhel Ben Achour.

Réformiste, El Fadhel Ben Achour, entreprendra aussi un travail critique sur les fondements de la théologie musulmane : il dénonce la décadence des musulmans, souligne que cette situation ne provient nullement de l’islam mais de ses interprétations et appelle à la réouverture de la porte de l’Ijtihad. I

l invite ses concitoyens à s’inscrire dans la modernité et à abandonner leur mode de pensée classique au profit de la raison qu’il considère comme le seul moyen pour arriver à la vérité de la foi.

 

Son activité dépasse les limites culturelles et scientifiques pour épouser le militantisme syndicaliste et politique. Ainsi, (chose que plusieurs ignorent aujourd’hui) il sera l’un des fondateurs en 1946 de l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens) à coté de Farhat Hached. Et rédigera le document phare du congrès de la Nuit du Destin réclamant l’indépendance de la Tunisie (ce qui lui vaudra l’emprisonnement par les autorités de l’occupation).

A cette époque, on raconte même que le leader Habib Bourguiba le considérait comme l’un de ses principaux rivaux et n’hésitait pas à déclarer qu’il était « la personnalité qui compte le plus dans le clan des religieux ».

Ceux qui le connaissaient se rappellent d’un homme avec une capacité d’improvisation surprenante et d’un orateur incomparable, dont les conférences à la maison de la Culture Ibn Khaldoun provoquaient des scènes inoubliables de plusieurs centaines de participants entassés à l’intérieur et à l’extérieur (obligeant les responsables de cet espace à installer des hauts parleurs à l’extérieur pour permettre aux nombreux étudiants et intellectuels de suivre les communications du cheikh). Loin des simples causeries religieuses, ses conférences étaient de véritables leçons culturelles, juridiques et philosophiques données par un juriste, fin connaisseur de la vie culturelle tunisienne et grand amateur de philosophie orientale et occidentale.

 

Dans le domaine religieux, El Fadhel Ben Achour restera pour toujours la plus grande personnalité religieuse tunisienne à avoir soutenu en 1956 le Code du Statut Personnel (CSP), véritable révolution juridique dans les droits des femmes en terre d’islam.

Il est aussi le père du « Tarikh al-tashrii al islamy » (l’histoire du droit musulman)  en Tunisie, et parmi les rares religieux de son époque à considérer que le fiqh est une œuvre historique, un « droit humain à référencement islamique ».

 

En 1970, alors Mufti de la République Tunisienne (la plus haute autorité religieuse), le Cheikh El Fadhel Ben Achour décède âgé seulement de 61 ans.

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Mohamed El Fadhel Ben Achour (1909-1970), ce grand homme de mon pays, a laissé derrière lui non seulement une immense bibliothèque (que je rêve de visiter un jour) mais surtout une œuvre constituée de plus d’une vingtaine d’ouvrages et plusieurs dizaines d’articles. Cet homme qui a été touché par le peu ou l’absence d’ouvrages ou d’articles laissés par ses professeurs aux générations futures a dédié sa vie à la recherche et à l’écriture. Mais de ses ouvrages et de ses articles qu’avons-nous aujourd’hui ? Deux publications en tout et pour tout !

Certes, les autorités tunisiennes ont eu le mérite de célébrer cette année le centenaire du Cheikh en programmant un certain nombre de manifestations. Mais ce centenaire à un gout d’inachevé car au delà des manifestations, nous voulons découvrir l’œuvre du cheikh El Fadhel à laquelle il a consacré sa vie. Il l’a fait pour la jeunesse de son pays. Quel gâchis de voir un tel patrimoine oublié !




Foued ALLANI, « Le symbole de l’intellectuel engagé », La Presse de Tunisie

  Sana et Rafaa BEN ACHOUR, « Le cheikh Al-Fadhil Ben Achour : Le mudarres, historien du droit musulman », (www.leaders.com.tn) 

 

* Les sources de cet article :

1- Foued ALLANI, « Le symbole de l’intellectuel engagé », La Presse de Tunisie

2- Sana et Rafaa BEN ACHOUR, « Le cheikh Al-Fadhil Ben Achour : Le mudarres, historien du droit musulman », (www.leaders.com.tn) 

3- Cheikh El Fadhel Ben Achour: l'illustre érudit et l'esprit éclairé (www.leaders.com.tn)

4- Hanène Zbiss, « Centenaire de Mohammed El Fadhel Ben Achour, l’homme, le militant et le réformateur », Réalités n ° 1252 du 24/12/2009.

5- « Ben Achour, un orateur incomparable », interview accordée par M. TALBI Ammar à Réalités n ° 1252 du 24/12/2009.

6- Mohammed El Fadhel Ben Achour, « Salem BOUHAJEB », (www.bouhageb.com).

7- «Le cheikh Mohamed El Fadhel Ben Achour », publication de la Bibliothèque Nationale Tunisienne à l’occasion du centenaire du cheikh El Fadhel.