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lundi 5 mai 2008

L'histoire du wahhabisme : 3- Comment le Wahhabisme a triomphé

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En moins de dix ans, Hamadi Redissi publie son troisième grand livre. Après “Les Politiques en Islam. Le Prophète, le roi et le savant” (L’Harmattan 1998), “L’exception islamique” (Seuil, 2004) ; voilà “Le pacte de Nadjd”, ou comment l’Islam sectaire est devenu l’islam” (Seuil 2007). L’œuvre prend de l’ampleur et l’auteur devient, incontestablement, l’un des plus brillants analystes de l’histoire des idées dans l’Islam moderne et contemporain.

redissi“Le pacte de Nadjd” est d’abord le premier récit historique d’une doctrine très médiatique, mais très mal connue : le wahhabisme. Né dans le désert de Nadjd (dans l’actuelle Arabie Saoudite) dans la première moitié du XVIIème siècle, le wahhabisme devient plus de deux siècles et demi plus tard un enjeu idéologique et politique mondial après les attaques du 11 Septembre 2001. A-t-il contribué à l’émergence du salafisme jihadiste ? Voilà l’une des questions majeures au début de ce XXIème siècle.

Hamadi Redissi ne se contente pas de cela. Il entreprend un gigantesque travail documentaire sur les différentes étapes du wahhabisme, des origines jusqu’à aujourd’hui. Il va même sur les lieux qui ont vu un prédicateur s’allier à un prince en 1744 (ou 1745) dans ce fameux pacte de Nadjd. Redissi y hume l’atmosphère, ausculte la géographie pour comprendre l’extraordinaire expansion d’une secte hérétique devenue aujourd’hui l’orthodoxie. C’est cela la principale intuition de Redissi. Il va l’argumenter sur trois cents trente pages.

Pourquoi un livre sur le wahhabisme?

D’abord par rapport à mon propre itinéraire de chercheur. Mon livre “L’exception islamique”* a été plutôt théorique et j’avais besoin de faire une enquête empirique afin d’examiner de près les enjeux théoriques que pose un cas concret. Cela pour la raison générale ; maintenant pourquoi le wahhabisme ? Parce que j’ai eu l’intuition que nombre des souffrances de l’Islam d’aujourd’hui remontent au wahhabisme, secte que beaucoup de gens ne connaissent que vaguement.

Vous développez dans votre livre, à propos du wahhabisme, un concept qui peut paraître paradoxal : la secte orthodoxe. C’est quoi exactement?

En examinant le wahhabisme in-concreto, je me suis rendu compte qu’il y avait un aspect tout à fait sectaire : anticommunautaire, fanatique, misogyne, misanthrope et antisémite. D’un autre côté le wahhabisme participe à l’orthodoxie générale de ce qu’on appelle “les gens de la Sunna (tradition prophétique) et de la communauté”. Ce statut ambigu a permis au wahhabisme d’avoir une telle longévité (plus de deux siècles et demi). Je tiens à préciser que la notion de secte n’est pas du tout péjorative, mais qu’elle décrit un phénomène particulier.

Comment avez-vous procédé pour votre enquête empirique sur le wahhabisme ?

J’ai constitué mon enquête empirique à travers deux grands corpus. Le premier est documentaire. Il est fait de manuscrits que j’ai eu beaucoup de peine à trouver. J’ai constitué un corpus documentaire fait de textes rares et épars dans différentes bibliothèques : aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en France… J’ai mis beaucoup de temps et d’énergie à collecter ces textes.

Le deuxième corpus est une enquête sur le terrain que j’ai effectuée en Arabie Saoudite. Je suis allé sur les lieux et les traces du wahhabisme des origines : Al Dirya et le Najd central. Région où Muhammed Ibn Abd al-Wahhab a vécu. Tous les auteurs du XIXème siècle décrivent Al Dirya comme un amas de ruines. J’ai tellement lu sur cette ville que quand j’y suis parti je la connaissais maison par maison.

Votre enquête de terrain vous a-t-elle permis de sentir le souffle wahhabite ?

Absolument. Al Dirya est un lieu inaccessible. Cela permet de comprendre la géopolitique d’une secte. Prendre un lieu inaccessible et faire des raids hors territoire en étant soi-même protégé par des montagnes, que ce soit à Alamut (pour les Hachachines / Assassins, une secte du chiisme ismaélien), à Tora Bora (pour Al Qaïda de Ben Laden) ou Al Dirya, cela vous donne une supériorité guerrière extraordinaire. Si le wahhabisme a pu se développer et résister, c’est à cause de cela essentiellement. Le wahhabisme s’est appuyé aussi sur les Anazas, la plus grande confédération tribale de l’Arabie Saoudite au XVII ème siècle.

Si vous aviez à définir le wahhabisme d’une manière succincte, que diriez-vous ?

On peut dire que le wahhabisme des origines est un néo-kharijisme (les kharijistes sont une secte qui a vu le jour au premier siècle de l’Hégire, connue par son fanatisme et rigorisme extrême). Cela est clair d’après la trame tribale et aussi par la doctrine : un puritanisme foncier égalitariste et le refus de toutes formes d’intercession. Ils estimaient que les Musulmans vivaient dans une néo-jahylia (la jahylia désigne la période anti-islamique des Arabes) et qu’il fallait les réislamiser par le jihad. Le wahhabisme des origines est une révolte à la Saheb el Himar (chef kharijite qui s’est rebellé contre le pouvoir fatimide en Tunisie) au nom du dogme de l’unicité.

Entre le pacte de Najd, qui a scellé le début effectif du wahhabisme en 1744 (ou 1745) et sa victoire définitive en 1932 (la réunification de l’Arabie centrale par les Al Saoud) il y a près de deux siècles. Comment expliquez-vous que cette secte ait pu résister pendant deux siècles ?

Les bastions wahhabites étaient éloignés des lieux du culte, la Mecque et Médine, de plus de huit cents kilomètres. Ils n’intéressaient pas les grands empires environnants, que ce soit l’ottoman ou le britannique. Les wahhabites étaient quasiment en dehors de l’histoire et de la géographie, ce qui leur permit, même suite à des défaites militaires, de pouvoir se reconstituer loin des regards ennemis. Quand Mohamed Ali d’Egypte les défit au début du XIXème siècle, il était obligé de retourner chez lui. Une fois les armées parties, les bédouins wahhabites “reprirent” du poil de la bête.

Il faut ajouter que les descendants d’Ibn Abd al-Wahhab, c’est-à-dire les garants de la pureté doctrinale, avaient eu l’intelligence de ne jamais interférer dans les luttes intestines des Saoud. Ils ont toujours ratifié l’imamat des vainqueurs. Nous sommes obéissants à l’intérieur, mais belliqueux à l’extérieur. Cela scellait durablement le pacte de Najd, conclu entre Muhammad Ibn Saoud et Muhammad Ibn Abd al-Wahhab.

Qu’est-ce qui a fait que les wahhabites triomphent en 1932 ?

Cela revient en grande partie à la constitution des “Frères”. C’est un genre de communisme de guerre. Voilà des nomades, même pas des bédouins, que les wahhabites sédentarisent et endoctrinent. On leur dit que tout le monde extérieur est impie. Ces campements militaires, constitués en 1912, ont été de l’avis de tous les chercheurs le bras armé qui a rendu la victoire d’Abdelaziz Ibn Saoud possible en 1932. Les expériences précédentes ont montré que les bédouins étaient inconstants et les citadins ne pouvaient pas guerroyer plus de quatre mois par an. Les “Frères” constituaient des camps militaires qui vivaient uniquement pour la guerre.

le_pacte_de_NadjdA l’image de ce que fut la Koufa du temps du second Calife, Omar Ibn al-Khatttab…

Absolument, et les “Frères” sont les Qurra (Récitants du Coran) dont la vie était partagée entre la prière et la guerre. Je dirais aussi que le wahhabisme est pour les chercheurs une chance extraordinaire. Il nous permet de voir une secte médiévale in-vivo. Si vous voyez un cheïkh wahhabite ajourd’hui, vous pouvez imaginer ce qu’était des sectes comme les kharijites ou les ismaéliens au Moyen-âge.

Si les wahhabites sont des néo-kharijites, pourquoi vouent-ils une grande haine aux “sectes hérétiques” comme les kharijites et les chiites ?

Je pense que cela est dû à la culture dogmatique. On peut être contre le fanatisme et être, cependant totalement fanatique. Mon livre est, en quelque sorte, un rapport de police philosophique sur le fanatisme.

Le débat qui a opposé les wahhabites à l’Islam institutionnel durant un siècle et demi montre à quel point l’Islam institutionnel s’est opposé au wahhabisme. Qu’est-ce qui fait que cette opposition ait quasiment disparu aujourd’hui ?

A part le récit historique sur le wahhabisme dans mon livre, le cœur de mon questionnement était celui-là : J’ai fait état de plus cinquante réfutations du wahhabisme sur une base théologique sérieuse écrite par des ulémas. Je me suis posé la question suivante : comment se fait-il qu’après une campagne aussi dure et étendue contre le wahhabisme, on a même accusé Ibn Abd al-Wahhab d’athéïsme et de prétention à la prophétie, subitement le wahhabisme a été réhabilité. Je propose une piste pour la discussion : le wahhabisme a été réhabilité par la tradition, parce que l’hérésie est devenue la nouvelle orthodoxie. L’Islam sectaire et anti-orthodoxe a vaincu à la fin du XIXème siècle.

Plus précisément…

La tradition tardive est constituée par des ulémas qui connaissaient parfaitement leurs classiques. Ils refusaient l’Ijtihad, s’alliaient aux Saints et aux marabouts. Ils étaient citadins, notables et obéissants. Cet Islam là va être battu à la fin du XIXème siècle par les nouveaux clercs de l’Islam. Ils sont en dehors de l’institution religieuse. Ils écrivent dans les journaux. C’est le mouvement Nahda initié par El Afghani et Abdoh. Les réformistes disent : l’Islam est en déclin, les responsables sont les ulémas, les marabouts et les princes tyranniques. C’est exactement ce que disait Ibn Abd al-Wahhab au XVIIème siècle.

Le réformisme est une hérésie mineure de l’intérieur. C’est une bonne hérésie parce qu’elle permet à l’Islam de se réformer. Mais cette hérésie mineure a ouvert la boite de Pandore: tous les Musulmans sont devenus des Fakih et cela dure jusqu’à maintenant. Auparavant personne n’osait parler en présence des cheïkhs d’Al Azhar ou de la Zitouna. C’est cela ma thèse.

Vous dites dans votre livre que c’est Rachid Ridha, disciple d’Abdoh, qui a réalisé la jonction entre le réformisme et le wahhabisme

Absolument. Rachid Ridha était un agent wahhabite. Il a publié la plupart de leurs tracts à leurs frais. Il en a commenté quelque-uns et les a défendus avec acharnement dans une série d’articles qu’il a plus tard publiés dans un livre “Les Wahhabites et le Hijaz”. Rachid Ridha a fait la jonction entre le réformisme hérétique du XIXème siècle et le wahhabisme comme faisant partie des “gens de la tradition et de la communauté”. Il n’est pas le seul à avoir fait cela. Il y a Mohyeddine al Khatib en Egypte, Tahar Al-Jazaïri en Syrie, Chokri Alussi en Irak et bien d’autres… C’est un néo-fondamentalisme qui hérite du réformisme d’El Afghani et de Abdoh. Ceux-là n’étaient pas des wahhabites. Ils sont parfois anti-wahhabites, mais ils participent de la même conception de la tradition. Résultat : le wahhabisme a été réhabilité bien avant l’ère du pétrole, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens.

On aurait pu penser, en vous écoutant, que le mouvement des “Frères Musulmans”, fondé par l’Egyptien Al Banna en 1928, serait une continuation du wahhabisme… alors que vous dites dans votre livre qu’il n’en est rien…

Dans un premier moment les “Frères Musulmans” n’ont rien à voir avec le wahhabisme, bien que leur culte du secret rappelle, lui aussi, les sectes hérétiques du Moyen-Âge. Les signes de reconnaissance, une bague particulière, et les chiffres magiques, le nombre dix, fait d’eux, à leur début, une sorte de loge maçonnique. Mais ils formaient quand même un parti moderne dans une Egypte libérale. Al Banna n’est jamais allé en Arabie Saoudite. Jusqu’en 1954 les leaders des Frères Musulmans avaient des critiques dures contre le wahhabisme. Certains d’entre eux le qualifièrent de régime corrompu et monarchique. Les “Frères Musulmans” étaient foncièrement anti-monarchiques. C’est la répression d’Abdennasser qui va rapprocher les Frères Musulmans des wahhabites. Il y a eu alors une greffe dans les deux sens. Le wahhabisme a été idéologisé et les Frères Musulmans ont été traditionnalisés.

Est-ce qu’on peut dire que ce sont les Frères Musulmans qui ont introduit le wahhabisme dans l’histoire ?

Sur le plan intellectuel, absolument. Sans les Frères Musulmans le wahhabisme serait resté une idéologie locale et provinciale. C’est l’argent du pétrole et l’idéologie islamiste qui ont donné au wahhabisme une dimension mondiale.

Vous avez parlé tout à l’heure d’un siècle et demi de réfutation du wahhabisme dont on retrouve la trace en Tunisie et au Maroc. Ces réfutations sont-elles toujours d’actualité?

Pour l’essentiel ces réfutations appartiennent au monde du passé.

Le wahhabisme était plus “moderne” que ses réfutateurs ?

Oui, si l’on maintient les guillemets pour moderne. L’une des plus grandes critiques des ulémas aux XVIIIème et XIXème siècles était que le wahhabisme ouvrait les portes de l’Ijtihad et refusait l’imitation des anciens. Les ulémas reprochaient aux wahhabites leur refus de toute intercession, fût-elle celle du Prophète. Ce débat n’intéresse plus personne aujourd’hui. Ce qui est encore d’actualité, c’est la question de l’Ijtihad (et là les wahhabites étaient en avance sur la tradition) et deuxièmement le takfir (l’anathème) et là on retrouve les passerelles avec l’Islam sectaire radical.

Le wahhabisme a-t-il eu une influence sur l’Islam non-arabe ?

Oui. Le wahhabisme a eu une grande influence sur les Musulmans de l’Inde au XIXème siècle. On y retrouve les mêmes débats et polémiques autour du wahhabisme.

Les wahhabites ont-ils eu une influence sur la Jamaa Islamyaa de l’Indo-Pakistanais Al-Mawdoudi ?

Pas au début. Plus tard, à l’instar des Frères Musulmans, il y a eu des connexions et des convergences. Voilà que des gens qui ne se connaissent pas et qui ont des filiations idéologiques différentes se retrouvent et se rejoignent. Il y a des affinités électives qui donnent lieu à des liaisons dangereuses. Ces liaisons dangereuses reposent sur une matrice commune que j’ai appelée la destruction mosaïque : c’est-à-dire ériger une destruction au sein des Musulmans eux-mêmes entre la vraie et la fausse religion.

Le wahhabisme a anticipé ce mouvement, d’où sa réhabilitation. La thèse devient : c’est l’hérésie (le réformisme et l’islamisme) qui réhabilite l’hérésie (le wahhabisme). Maintenant c’est l’hérésie qui est devenue la nouvelle orthodoxie.

Dans ce passage de l’hérésie à la nouvelle orthodoxie, qu’est-ce qui a changé dans le wahhabisme ?

                      

Rien. La grande victoire du wahhabisme est qu’il n’a rien changé. Ce sont les autres qui ont changé.

Après le 11 septembre 2001, le wahhabisme est-il en train de changer ?

Oui. Le wahhabisme est devenu la tradition. Il a repris les mêmes arguments que ses anciens réfutateurs contre ce qu’il appelle les néo-kharijites (les salafistes, jihadistes).

Le jihadisme est-il une excroissance du wahhabisme ou de l’islamisme ?

Les deux à la fois. Les jihadistes se réclament des deux traditions.

Le salafisme-jihadisme est-il une chance ou une catastrophe pour le wahhabisme ?

Aujourd’hui le wahhabisme est dans de beaux draps ! Il est dans une phase très défensive. La monarchie tente d’ouvrir de nouveaux ponts avec les islamistes modérés (les Frères Musulmans) afin que les wahhabites ne soient plus les seuls piliers du régime. Les wahhabites, tout en étant contre l’Islam violent, refusent toujours les réformes libérales.

Y a-t-il, en Arabie Saoudite, une critique ouverte contre le wahhabisme ?

Oui. J’y ai consacré le dernier chapitre de mon livre. Il y a des critiques ouvertes contre le wahhabisme dans des journaux comme “Al Watan”, mais uniquement en phase critique. Quant les choses se calment, la critique disparaît.

Sur quoi reposent les critiques des intellectuels saoudiens ?

Le premier reproche des intellectuels saoudiens est l’exclusivisme des Ecoles du rite. Le wahhabisme a interdit le malékisme, le hanafisme et le chaféisme. On n’enseigne que l’école hanbalite. Ces intellectuels demandent de mettre fin à cet exclusivisme des écoles. Le second se rapporte aux réformes politiques. Les intellectuels accusent les wahhabites d’être la cause des difficultés du pays.

Source : Réalités, n° 1137, p. 14-17, Entretien réalisé par Zyed Krichen

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vendredi 2 mai 2008

L’histoire du wahhabisme : 2- La diffusion du wahhabisme au-delà de l’Arabie Saoudite

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L’Occident avait des intérêts dans le pétrole du Moyen-Orient depuis le début du XXe siècle, principalement au travers de compagnies britanniques, néerlandaises et françaises. Préoccupés par l’épuisement de leurs propres réserves et craignant un monopole européen sur le pétrole du Moyen-Orient, les Etats-Unis commencèrent à s’y intéresser au début des années 1920. Jusque-là, les compagnies américaines opéraient sur le marché pétrolier de la région à titre d’associés minoritaires dans les grands cartels européens. La Standard Oil of California fut la première à se lancer elle-même dans la prospection. Après quelques recherches infructueuses dans les pays du Golf, elle se tourna vers l’Arabie saoudite et, en 1930, demanda l’autorisation d’entreprendre une mission géologique dans l’est du pays.

Ibn Saud lui opposa d’abord un refus, puis accepta d’engager des négociations, lesquelles aboutirent à l’accord de 1933. L’une des raisons qui, sans nul doute, l’incitèrent à changer d’avis fut la Dépression qui avait commencé en 1929 et entraîné une grave détérioration de la situation financière du royaume.

Moins de quatre mois après  la signature de cet accord, les premiers géologues américains arrivaient dans l’est de l’Arabie. A la fin de l’année, cette mission exploratoire était totalement opérationnelle et, l’année suivante, des équipes américaines commençaient l’extraction et l’exportation de pétrole. Momentanément interrompue pendant la Seconde Guerre mondiale, la production reprit aussitôt après. Quelques chiffres suffisent à donner une idée de la croissance exponentielle de cette production : 1945, 21 millions de barils ; 1955, 356 ; 1965, 804 ; 1975, 2582.

Les exportations de pétrole et les revenus correspondants furent à l’origine de profondsextrait_wahhabisme_3 bouleversements pour le royaume saoudien, aussi bien sur le plan de son organisation interne et de son mode de vie que sur sa place et son influence dans le monde, vis-à-vis des pays consommateurs de pétrole et, plus encore, des autres pays musulmans. Le rayonnement du wahhabisme et le rôle de ses propagandistes s’en trouvèrent considérablement renforcés. Le wahhabisme était désormais la doctrine officielle de l’un des Etats les plus influents du monde islamique, gardien des deux lieux les plus saints de l’islam et pays hôte d’un pèlerinage qui, chaque année, réunissait des millions de musulmans venus accomplir un même rite. Parallèlement, les maîtres et les prédicateurs du wahhabisme disposaient d’immenses ressources financières, qu’ils pouvaient utiliser pour promouvoir et répandre leur propre interprétation de l’islam.

Aujourd’hui, même en Europe et en Amérique du Nord, où il existe un bon système scolaire public, les centres d’endoctrinement wahhabites sont parfois les seules institutions auxquelles peuvent s’adresser les nouveaux convertis et les parents musulmans qui souhaitent donner à leurs enfants une formation de base dans leur religion et leur culture d’origine. Cet endoctrinement est dispensé dans les écoles privées, des séminaires religieux, des écoles rattachées aux mosquées, des colonies de vacances et, de plus en plus, des prisons.

A l’origine, la madrasa était un établissement supérieur d’études, d’enseignement et de recherche. Née avant les grandes universités de l’Europe médiévale, elle leur servit, à bien des égards, de modèle. Aujourd’hui, le mot a acquis une connotation péjorative et désigne un lieu d’endoctrinement où s’enseignent l’obscurantisme religieux et la violence. 

extrait_wahhabisme_4Le parcours d’un groupe de Turcs arrêtés pour participation à des actes terroristes en fournit une illustration. Tous ces hommes, sans exception, sont nés et ont été élevés en Allemagne. Dans ce pays, l’Etat ne contrôle pas l’enseignement religieux des minorités. Le gouvernement turc, en revanche, surveille de très près ces activités. En Europe et en Amérique parce que l’Etat ne souhaite pas s’ingérer dans les affaires religieuses, ceux qui enseignent l’islam dans les écoles et ailleurs sont libres d’agir à leur guise. Ce qui, à l’évidence, favorise les moins scrupuleux, les plus déterminés dans leurs convictions et les mieux dotés financièrement.

Imaginons que le Ku Klux Klan, ou une organisation de même nature, prenne le contrôle de l’Etat du Texas, de son pétrole et donc de ses revenus et décide d’utiliser cet argent pour construire, dans toute la chrétienté, un réseau d’écoles et d’universités bien dotées afin de propager sa vision particulières du christianisme. A vrai dire, la comparaison avec le wahhabisme reste au dessous de la réalité, car la plupart des pays chrétiens possèdent un système scolaire en bon état de fonctionnement. Tel n’est pas le cas de certains pays musulmans, où les écoles et les universités financées par le wahhabisme représentent le seul enseignement disponible. C’est ainsi que les wahhabites propagent leur doctrine dans l’ensemble du monde islamique et, de plus en plus, auprès des communautés musulmanes installées dans d’autres pays, notamment en Europe et en Amérique du Nord. La vie sociale, l’éducation et même le culte sont, dans une très large mesure, financés et donc contrôlés par les wahhabites ; et la version de l’islam qui s’y développe est totalement imprégnée des principes et des conceptions wahhabites. La garde des lieux saints et les revenus du pétrole ont conféré un impact mondial à un mouvement qui sinon serait resté un groupe extrémiste et marginal dans une contrée périphérique.

Source : Bernard Lewis, « L’islam en crise », éd. nouveaux horizons, pp137-145.

Cet extrait exprime le seul point de vue de son auteur

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mardi 29 avril 2008

L’histoire du wahhabisme : 1- L’alliance du pouvoir saoudien et de la doctrine wahhabite

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Le rejet de la modernité au nom du retour à un passé sacralisé a une longue et riche histoire dans la région. Il est à l’origine de plusieurs mouvements religieux, dont le plus important est assurément le wahhabisme, ainsi nommé d’après son fondateur, Muhammad ibn Abd al-Wahhab (1703-1792).

Originaire du Najed, une province d’Arabie sur laquelle régnaient des émirs appartenant à la Maison des Saud, ce théologien lança, en 1744, une campagne de rigorisme religieux, dont le but était de revenir à l’islam pur et authentique des origines, en éliminant tous les ajouts et les distorsions ultérieurs qui l’avaient altéré.

Les émirs saoudiens du Nadjd embrassèrent avec enthousiasme la cause wahhabite et se consacrèrent à sa promotion par la force des armes.

Après avoir conquis une bonne partie du centre et de l’est de la péninsule Arabique, ils se retrouvèrent, vers la fin du XVIIIe siècle, face à face avec l’Empire ottoman. Enhardis par leurs succès, ils lancèrent des raids contre l’Irak, mirent à sac Karbala, un des lieux saints du chiisme, et, en 1804-1806, occupèrent ou –pour reprendre leurs termes- purifièrent les villes saintes de la Mecque et de Médine. L’émir saoudien envoya alors une lettre de défi au sultan ottoman, dans laquelle il le dénonçait comme apostat et usurpateur.

Bien que déjà très affaibli, l’Empire ottoman réussit à relever le défi et à mater ce rebelle venu du désert. Avec l’aide du pacha d’Egypte, qui fournit un corps expéditionnaire, la ache fut achevée en 1818, lorsque la capitale saoudienne fut occupée et l’émir envoyé à Istanbul pour y être décapité.

Si l’empire wahhabite fut détruit, le wahhabisme survécut.

Vers 1823, un autre membre de la Maison des Saud parvint à restaurer une principauté saoudienne avec Riyad pour capitale. Une fois de plus, la dynastie des Saud et les adeptes du wahhabisme s’épaulèrent mutuellement.

extrait_wahhabismeLa montée du wahhabisme dans l’Arabie du XVIIIe siècle fut, dans une large mesure, une réaction à de profonds bouleversements historiques. Parmi ceux-ci, il convient de citer en premier lieu le reflux de l’Islam et l’expansion concomitante de la chrétienté. Bien que déjà ancien, ce processus, lent et graduel, n’avait jusque-là touché que les confins du monde musulman. Au XVIIIe siècle, cependant, il commençait à se faire sentir en son cœur. Certes, le recul des Ottomans dans les Balkans et la progression des Britanniques en Inde se déroulaient très loin de l’Arabie, mais leur impact y était déjà perceptible, aussi bien au travers des Ottomans que dans le golfe Persique, et sans doute les pèlerins qui, chaque année, affluaient des quatre coins du monde musulman s’en faisaient-ils aussi l’écho.

Les wahhabites appelaient à combattre non pas tant les étrangers, que ceux qui, à leurs yeux, trahissaient l’islam et le sapaient de l’intérieur, à savoir les réformateurs et les modernisateurs, mais surtout ceux qui corrompaient et rabaissaient les pieux héritage légué par le Prophète et ses Compagnons. Naturellement, ils condamnaient avec vigueur toutes les autres branches de l’islam, qu’elles se réclament du sunnisme ou du chiisme. En particulier, ils étaient farouchement opposés au soufisme, dont ils dénonçaient non seulement le mysticisme et la tolérance, mais aussi le culte des saints et autres innovations païennes.

Partout où ils le pouvaient, ils imposaient leurs vues avec la plus grandes brutalité, détruisant les tombes, profanant les lieux saints qu’ils jugeaient faux et idolâtres, massacrant tous ceux, hommes, femmes et enfants, qui ne se conformaient pas à leur idéal de pureté et d’authenticité islamiques. Ibn Abd al-Wahhab introuduisit une nouvelle pratique en terre d’islam : l’interdiction de certains livres et leur destruction par le feu. Etaient surtout visés les ouvrages musulmans de théologie et de droit jugés contraires à la doctrine wahhabite. Ces autodafés s’accompagnaient souvent de l’exécution sommaire de ceux qui les avaient écrits, copiés ou transmis.

Scellé dans les dernières années de l’Empire ottoman, la seconde alliance entre la doctrine wahhabite et le pouvoir saoudien est aujourd’hui toujours vivante. Deux événements survenus au début du XXe siècle ont fait du wahhabisme une force majeure dans le monde musulman et au-delà. Le premier a été l’expansion et la consolidation du royaume saoudien. Profitant habilement du combat qui mettait aux prises les Ottomans et la puissance britannique dans l’est de la péninsule Arabique, le cheikh Abd al-Aziz Ibn Saud (Ibn Saud, né vers 1880, régna de 1902 à 1953) signa, en décembre 1915, un accord avec la Grande-Bretagne aux termes duquel, tout en préservant son indépendance, il obtenait une aide financière substantielle et une promesse d’assistance en cas d’attaque. La fin de la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman le laissèrent face à face avec la seule Grande-Bretagne. Tirant parti de cette nouvelle donne, il agrandit peu à peu le royaume qu’il avait reçu en héritage et, en 1921, ayant enfin vaincu son vieux rival du Nord, Ibn Rachid, et annexé ses territoires, il se proclama sultan du Nadjd.

La scène était désormais prête pour le combat décisif, celui qui lui donnerait le contrôle du Hedjaz avec extrait_wahhabisme_2ses deux villes saintes de la Mecque et de Médine. Officiellement sous suzeraineté ottomane depuis plusieurs siècles, cette contrée était gouvernée par des membres de la dynastie hachémite descendante du Prophète. L’installation, en Irak et en Transjordanie, de monarchies hachémites, dans le cadre du remodelage des anciennes provinces ottomanes au lendemain de la Première Guerre mondiale, fut perçue par Ibn Saud comme une menace pour son propre royaume.

Après plusieurs années de détériorations des relations, le roi Hussein du Hedjaz lui fournit un double prétexte, d’abord en se proclamant calife, puis en interdisant aux wahhabites de se rendre en pèlerinage dans les villes saintes.

Ibn Saud ripostât en envahissant le Hedjaz en 1925.

Sa guerre de conquête fut un succès total. L’armée s’empara d’abord de La Mecque, puis, le 5 décembre 1925, après dix mois de siège, Médine se rendit sans combat. Deux semaines plus tard, le roi Ali, qui avait succédé à son père Hussein, demanda au vice-consul de Grande-Bretagne à Djedda d’informer Ibn Saud qu’il quittait le Hedjaz avec ses biens personnels. Interprétant ce message comme une abdication, les forces saoudiennes entrèrent le lendemain dans Djedda. Ibn Saud pouvait désormais se proclamer roi du Hedjaz et sultan du Nadjd et de ses dépendances, ce qu’il fit le 8 janvier 1926.

Le nouveau régime fut aussitôt reconnu par les puissances européennes, et notamment par l’Union soviétique qui, dans une note diplomatique adressée le 16 février à Ibn Saud, invoquait « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le respect de la volonté du peuple hedjazi qui (l’avait) choisi comme roi ».

Un traité en bonne et due forme reconnaissant la pleine et entière souveraineté du royaume fut signé entre Ibn Saud et la Grande-Bretagne le 20 mai 1927. Plusieurs pays européens ne tardèrent pas à faire de même.

Les pays musulmans, en revanche, se montrèrent plus réticents à reconnaître le nouveau royaume. Une délégation musulmane venue de l’Inde se rendit à Djedda et exigea que le roi cède le contrôle des deux villes saintes à un comité composé de représentants qui seraient nommés par tous les pays musulmans. Ibn Saud refusa de se plier à cette demande et congédia la délégation. En juin de la même année, il organisa un congrès panislamique à La Mecque, auquel il invita les souverains et les présidents des pays musulmans indépendants, ainsi que des représentants d’organisations musulmanes de pays sous tutelle étrangère. Aux soixante-neuf délégués venus de tout le monde musulman, Ibn Saud fit clairement savoir qu’il était désormais le maître du Hedjaz, qu’il s’engageait à remplir ses devoirs de gardien des lieux saints et de protecteur du pèlerinage, mais qu’il ne tolérerait aucune ingérence extérieure dans l’accomplissement de ces taches.

Son discours suscita des réactions diverses. Certains firent connaître leur désaccord et quittèrent le congrès ; d’autres acquiescèrent et reconnurent le nouveau régime. Tel fut le cas, notamment, du chef de la délégation des musulmans d’Union soviétique, qui, dans une interview donnée à l’agence T.A.A.S., annonça que ce congrès islamique avait reconnu le roi Ibn Saud comme gardien des lieux saints, qu’il avait également appelé à l’incorporation de certaines parties de la Jordanie au nouveau royaume du Hedjaz et, plus généralement, exprimé son soutien à Ibn Saud.

La reconnaissance des pays musulmans et plus encore des pays arabes tarderait davantage. Des traités d’amitié furent signés avec la Turquie et avec l’Iran en  1929, avec l’Irak en 1930, avec la Jordanie en 1933.

Ce n’est que dans le cadre des accords de mai 1936, que l’Egypte reconnaîtrait l’annexion du Hedjaz par les Saud.

Entre-temps, Ibn Saud, qui avait rapidement procédé à la réorganisation et à la restructuration de son vaste royaume, proclame, en septembre 1932, la naissance d’un nouvel Etat unifié portant le nom de royaume d’Arabie saoudite. L’année suivante, il désigna son fils aîné Saud comme héritier du trône.

La même année allait survenir un autre événement décisif pour la région : la signature, le 19 mai 1933, d’un accord entre le ministre saoudien des Finances et un représentant de la Standard Oil of California. Le pouvoir politique saoudien et la doctrine wahhabite reposaient désormais sur de solides fondations économiques.

Source : Bernard Lewis, « L’islam en crise », éd. nouveaux horizons, pp137-145.

Cet extrait exprime le seul point de vue de son auteur  

Posté par Hamza Belloumi à 20:35 - L'histoire du wahhabisme - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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