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L’Occident avait des intérêts dans le pétrole du Moyen-Orient depuis le début du XXe siècle, principalement au travers de compagnies britanniques, néerlandaises et françaises. Préoccupés par l’épuisement de leurs propres réserves et craignant un monopole européen sur le pétrole du Moyen-Orient, les Etats-Unis commencèrent à s’y intéresser au début des années 1920. Jusque-là, les compagnies américaines opéraient sur le marché pétrolier de la région à titre d’associés minoritaires dans les grands cartels européens. La Standard Oil of California fut la première à se lancer elle-même dans la prospection. Après quelques recherches infructueuses dans les pays du Golf, elle se tourna vers l’Arabie saoudite et, en 1930, demanda l’autorisation d’entreprendre une mission géologique dans l’est du pays.

Ibn Saud lui opposa d’abord un refus, puis accepta d’engager des négociations, lesquelles aboutirent à l’accord de 1933. L’une des raisons qui, sans nul doute, l’incitèrent à changer d’avis fut la Dépression qui avait commencé en 1929 et entraîné une grave détérioration de la situation financière du royaume.

Moins de quatre mois après  la signature de cet accord, les premiers géologues américains arrivaient dans l’est de l’Arabie. A la fin de l’année, cette mission exploratoire était totalement opérationnelle et, l’année suivante, des équipes américaines commençaient l’extraction et l’exportation de pétrole. Momentanément interrompue pendant la Seconde Guerre mondiale, la production reprit aussitôt après. Quelques chiffres suffisent à donner une idée de la croissance exponentielle de cette production : 1945, 21 millions de barils ; 1955, 356 ; 1965, 804 ; 1975, 2582.

Les exportations de pétrole et les revenus correspondants furent à l’origine de profondsextrait_wahhabisme_3 bouleversements pour le royaume saoudien, aussi bien sur le plan de son organisation interne et de son mode de vie que sur sa place et son influence dans le monde, vis-à-vis des pays consommateurs de pétrole et, plus encore, des autres pays musulmans. Le rayonnement du wahhabisme et le rôle de ses propagandistes s’en trouvèrent considérablement renforcés. Le wahhabisme était désormais la doctrine officielle de l’un des Etats les plus influents du monde islamique, gardien des deux lieux les plus saints de l’islam et pays hôte d’un pèlerinage qui, chaque année, réunissait des millions de musulmans venus accomplir un même rite. Parallèlement, les maîtres et les prédicateurs du wahhabisme disposaient d’immenses ressources financières, qu’ils pouvaient utiliser pour promouvoir et répandre leur propre interprétation de l’islam.

Aujourd’hui, même en Europe et en Amérique du Nord, où il existe un bon système scolaire public, les centres d’endoctrinement wahhabites sont parfois les seules institutions auxquelles peuvent s’adresser les nouveaux convertis et les parents musulmans qui souhaitent donner à leurs enfants une formation de base dans leur religion et leur culture d’origine. Cet endoctrinement est dispensé dans les écoles privées, des séminaires religieux, des écoles rattachées aux mosquées, des colonies de vacances et, de plus en plus, des prisons.

A l’origine, la madrasa était un établissement supérieur d’études, d’enseignement et de recherche. Née avant les grandes universités de l’Europe médiévale, elle leur servit, à bien des égards, de modèle. Aujourd’hui, le mot a acquis une connotation péjorative et désigne un lieu d’endoctrinement où s’enseignent l’obscurantisme religieux et la violence. 

extrait_wahhabisme_4Le parcours d’un groupe de Turcs arrêtés pour participation à des actes terroristes en fournit une illustration. Tous ces hommes, sans exception, sont nés et ont été élevés en Allemagne. Dans ce pays, l’Etat ne contrôle pas l’enseignement religieux des minorités. Le gouvernement turc, en revanche, surveille de très près ces activités. En Europe et en Amérique parce que l’Etat ne souhaite pas s’ingérer dans les affaires religieuses, ceux qui enseignent l’islam dans les écoles et ailleurs sont libres d’agir à leur guise. Ce qui, à l’évidence, favorise les moins scrupuleux, les plus déterminés dans leurs convictions et les mieux dotés financièrement.

Imaginons que le Ku Klux Klan, ou une organisation de même nature, prenne le contrôle de l’Etat du Texas, de son pétrole et donc de ses revenus et décide d’utiliser cet argent pour construire, dans toute la chrétienté, un réseau d’écoles et d’universités bien dotées afin de propager sa vision particulières du christianisme. A vrai dire, la comparaison avec le wahhabisme reste au dessous de la réalité, car la plupart des pays chrétiens possèdent un système scolaire en bon état de fonctionnement. Tel n’est pas le cas de certains pays musulmans, où les écoles et les universités financées par le wahhabisme représentent le seul enseignement disponible. C’est ainsi que les wahhabites propagent leur doctrine dans l’ensemble du monde islamique et, de plus en plus, auprès des communautés musulmanes installées dans d’autres pays, notamment en Europe et en Amérique du Nord. La vie sociale, l’éducation et même le culte sont, dans une très large mesure, financés et donc contrôlés par les wahhabites ; et la version de l’islam qui s’y développe est totalement imprégnée des principes et des conceptions wahhabites. La garde des lieux saints et les revenus du pétrole ont conféré un impact mondial à un mouvement qui sinon serait resté un groupe extrémiste et marginal dans une contrée périphérique.

Source : Bernard Lewis, « L’islam en crise », éd. nouveaux horizons, pp137-145.

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