lundi 14 septembre 2009
L’homme ne vit pas seulement de pain.

« L’homme ne vit pas seulement de pain » est le titre d’un livre que j’ai parcouru au temps du Lycée. C’était un vieux bouquin trouvé par hasard dans la bibliothèque familiale. Son auteur, un dissident de l’ex bloc soviétique, dont j’ai oublié le nom, s’élevait contre le totalitarisme régnant dans les pays de l’Est et faisait l’éloge des libertés individuelles : liberté de penser, d’écrire, de créer, de lire des romans , d’aimer la poésie, de peindre des tableaux etc.…. A cette époque, ces attaques me rebutaient. Je me demandais : comment pouvait-on être si narcissique, si égoïste ? Comment préférer les libertés individuelles, petites bourgeoises donc formelles aux bienfaits du socialisme, à son égalitarisme, à sa justice sociale ? J’étais perplexe et même écœurée !! Pour moi, à cette période, cela ne pouvait –être que de la propagande anticommuniste primaire.
En ce temps des rêves, les idéologies dominantes prônaient la dictature des damnés de la terre, qui en fait n’était qu’une association d’individus, qui avait le droit d’anéantir les libertés individuelles sous couvert de références « transcendantes », lesquelles, souvent, n’avaient d’autres fonctions que de légitimer des intérêts particulièrement triviaux.
Au lieu d’instaurer une démocratie basée sur les citoyens et la délibération publique, ces pouvoirs anéantissaient les individus au nom d’un processus de l'histoire qui les dépasse et de l’édification d’une nation qui les annihilait. La vie des individus ne comptait guères, encore moins ce qu'ils pouvaient sentir, penser, désirer ou rêver. Seule comptait la marche solennelle de l’histoire, du progrès qui les devance, les broies, éliminant les inaptes, les inutiles et les incapables qui freinent sa progression. C’est de ce peu de foi en l’individu et en la liberté, et d’un intérêt pathologique à opprimer l’Autre, que résulte la vanité prométhéenne de toutes les dictatures du monde.
Aujourd’hui, et dans nos contrées arabes, cet hymne à la liberté individuelle apparaît d’une brûlante actualité. Est-ce l’héritage intellectuel des Lumières qui nous rend aussi sensible aux droits fondamentaux et aux principes de liberté de pensée et d’expression.
Certes c’est l'idéal de la Renaissance et des Lumières qui nous a permis de nous défaire des diktats de l'autorité religieuse et politique, de la peur de penser dans laquelle vivait l'homme du Moyen Âge. Il aura fallu quelques siècles de luttes, celle en particulier des philosophes arabes et judéo-chrétiens, pour donner toutes ses lettres de noblesse à la Raison naturelle, à la libre-pensée.
Il suffit de se remémorer les martyrs de la libre pensée et ils sont nombreux .Le philosophe et libre penseur musulman Al Jâad qui fut égorgé publiquement en l’an 737, le jour de la fête de l’Aid el Idha par le despote Khaled el Aksi qui a la fin du prêche intima l’ordre aux fidèles de faire don de leurs sacrifices et déclara que lui-même allait sacrifier et égorger Al Jâad pour sa contestation. Ce qu’il fit séance tenante devant toute l’assistance !
Giordano BRUNO, torturé et brûlé vif, par l’inquisition catholique, à Rome le 16 février 1600, sur le Campo dei Fiori, pour avoir refusé d’abjurer ses idées. On lui refusera l’étranglement avant le bûcher, il brûlera vivant... mais on ne l’entendra répliquer à ses juges du haut du bûcher« Vous avez plus peur que moi ! ».
Nous pouvons aussi citer le martyr de l’idée, Mahmoud Mohamed Taha, le soufi soudanais pendu le 18 janvier 1985 à l’âge de 76 ans, qui dans une démarche qui n’est pas sans analogie avec la théologie chrétienne de la libération, a affirmé que la foi véritable est celle qui reconnaît que « l’être humain a été créé à l’image de Dieu » et que par conséquent, sa dignité et ses droits sont inviolables. Nous rendons hommage à Samir Kasir, Daif Ghazal et…Leur existence atteste la force indestructible de l’Esprit. Leur souvenir obsédant nous rappelle que la fonction première de l’intellectuel est de porter haut l’étendard des libertés ! Sa mission n’est pas de soutenir les projets matérialistes et pragmatiques. Il est le seul qui prétend trouver dans sa propre pensée des raisons de vivre, de ne pas se compromettre et de tenir tête à l’oppression et à la terreur.
C’est pour cette raison que les discours triomphalistes nous laissent de marbre, Quand nous entendons pour la énième fois les statistiques délirantes, les versions officielles célébrant les acquis historiques, les œuvres gigantesques accomplies et les vertiges du succès en plein désastre, lors des réunions, des colloques, des séminaires, des fêtes de fin d’année nous demeurons impassible et apathiques !
Heureusement et grâce à un long entraînement, nous avons développé la capacité de ne rien entendre, de ne rien voir, de ne rien percevoir et de se projeter dans nos pensées personnelles : établir mentalement le menu de la semaine, planifier l’anniversaire du petit, faire l’esquisse d’un prochain article, se mémoriser les dernières vacances. Cela s’appelle la technique de l’imagerie mentale qui nous permet de nous évader et d’échapper au médiocre matraquage ambiant.
En terre arabe, les discours dominants ne suscitent plus aucun intérêt, aucune réaction, aucune interrogation. Tout au plus on les contourne comme un monument sans vie, comme un vestige ennuyeux !
Les pouvoirs arabes, décrits par les experts comme des « trous noirs » réduisent leur environnement à un ensemble statique où rien ne bouge et duquel rien ne peut échapper. Cette atmosphère étouffante où règne l’indifférence généralisée transforme l’intelligentsia en « une diaspora arabe en terre arabe ». L’exécutif au centre de ce « trou noir » empêche les institutions de fonctionner et de protéger les droits des citoyens.
En effet, en terre arabe, des organisations inconnues dotées de dispositifs humains et techniques avancés traquent, découvrent et châtient toute hérésie, c'est-à-dire toute parole et même toute pensée qui dévie de la Vérité Officielle et qui tenterait, ne serait ce que craintivement et timidement de parvenir à une certaine autonomie, à une certaine originalité. C’est que les tenants de la Vérité Officielle supposent, d’ailleurs à juste titre, que toute pensée qui s’éloigne de la norme peut devenir nuisible et se tournera tôt ou tard contre le dogme.
Ces organisations invisible mais agissantes nous hantent et quadrillent notre quotidien. Elles infiltrent les cafés, les salles de classes, les marchés, les administrations. Elles imposent leur censure à la pensée en exerçant un contrôle des sources de la connaissance, de sa production et de sa diffusion. Chaque jour elles nous enseignent ce qu’il sied de savoir, de penser, de croire. Elles aspirent non seulement à anesthésier, à pervertir la pensée mais aussi à obstruer la vision du réel et à tétaniser la faculté de perception elle-même.
Leurs actions sont tatillonnes, bureaucratiques, robotisées, mécaniques et codifiées. Leurs finalités leurs échappent et leurs sont transcendantes. Elles sont imperméables à toute communication humaine à toute production de l’esprit : La raison et la culture ne peuvent cautionner la négation des droits et la répression de la pensée.
Elles s’acharnent sur leurs victimes pour donner l’exemple, pour informer que la force du pouvoir est irrésistible et ainsi exercer leur terreur sur les populations.
Aujourd’hui nos pensées cheminent vers les martyrs du Verbe, vers ceux qui ont péri à cause de leurs idées pendant que d’autres accumulaient les privilèges et bâtissaient des carrières sur leurs souffrances.
Nos cœurs vibrent pour eux.
Nos sens captent leurs appels et leurs plaintes encloses.
Nos prières leur sont dédiées.
Nos recueillements leur sont consacrés.
Notre considération, notre estime leur sont acquis.
Nos écrits commémorent leur noblesse et leur courage …
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* Ikbal al Gharbi est professeure de psychologie et des sciences de l’éducation à L’Institut supérieur des sciences religieuses, ainsi que directrice du Centre de l’innovation pédagogique, à l’université Ezzeytouna en Tunisie. Elle est aussi psychologue, docteur en anthropologie, consultante auprès des Nations Unies et elle s’occupe de la réforme dans le monde arabe.
ahikbal@yahoo.fr
lundi 1 juin 2009
Menaces sur des intellectuels tunisiens

On peut tout reprocher à la Tunisie sauf le fait de persécuter la pensée libre et d’imposer, comme vérité d’Etat, des opinions ou des dogmes religieux. Et pourtant depuis quelques années et avec une accélération ces dernières semaines, une campagne de dénigrement et d’appel au meurtre est lancée, surtout via la Toile et quelques journaux arabes, contre des intellectuels tunisiens pour “crime” de “lèse-religion”. La dernière en date est une liste noire de vingt-trois intellectuels tunisiens accusés d’hérésie (“zandaqa”). Le texte, de quelques lignes, appelle explicitement à la liquidation physique de ces “hérétiques” qui combattent Dieu, son Prophète et les gens pieux.
Faut-il accorder de l’importance à ce torchon numérique ? La sagesse voudrait que non, mais le principe de précaution nous ordonne de prendre cette menace au sérieux, d’autant plus qu’on est loin de l’acte isolé et que les antécédents, certes moins dangereux, nous incitent à plus de prudence.
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Si l’on excepte quelques pages sombres de l’extermination des derniers Ismaéliens (Fatimides) en Tunisie au XIème siècle, la Tunisie a été toujours une terre de tolérance en matière religieuse. Notre pays a refusé l’extrémiste wahhabite au début du XVIIIème siècle (voir l’excellent ouvrage, richement documenté, de Hamadi Redissi et Asma Maala, “De la réfutation du Wahhabisme” (en langue arabe).
Le pays a ouvert ses bras au chantre du réformisme musulman au début du XXème siècle, Mohamed Abdoh. Même Tahar Haddad, pourtant rejeté par l’institution religieuse, n’a pas fait l’objet d’une véritable inquisition et n’a pas été inquiété, outre mesure, ni dans sa liberté, ni dans son intégrité physique.
Plusieurs facteurs ont fait que notre pays soit le réceptacle, dans les milieux académiques et intellectuels, d’une pensée critique qui s’est développée dans les études islamiques. Il y a là une véritable Ecole tunisienne qui compte à l’heure actuelle plusieurs dizaines (on peut même dire quelques centaines) d’essayistes et de chercheurs. Notre pays peut s’enorgueillir de compter parmi ses élites des sommités mondiales et arabes dans les études islamiques tels que Hichem Djaït, Abdelwaheb Bouhdiba, Mohamed Talbi (quoi que l’on pense de ses deux dernies ouvrages). On peut citer plus d’une trentaine de noms dont les ouvrages et recherches représentent une véritable avancée dans les études islamiques. Et si le monde de l’édition était plus soutenu en Tunisie, le nombre des ouvrages de référence serait encore plus imposant. Mondialisation oblige, les milieux intégristes et fondamentalistes en Tunisie et dans le Monde arabe ont réagi violemment à cette production intellectuelle, souvent en se basant seulement sur des racontars et des oui-dire comme ce journal du Golfe qui impute à l’intellectuelle et essayiste tunisienne Olfa Youssef des propos, qu’elle n’a jamais tenus, sur le Prophète et ses épouses, allant jusqu’à la comparer à un Salman Rushdie. On ne compte plus les attaques et les diatribes, souvent très basses, qui vilipendent, sur le Web, les intellectuelles tunisiennes à l’instar d’Olfa Youssef (dont le dernier livre Hayratou Muslima (Les inquiétudes d’une musulmane) est à sa cinquième édition (ce qui est un record absolu en Tunisie pour un essai), Amel Grami, Raja Ben Slama, Neïla Sellimi, Saloua Charfi et d’autres. Seulement la black-liste des 23 a une spécificité : elle ne touche que les professeurs Abdelmajid Charfi et les universitaires supposés être ses disciples. Il s’agit de Moncef Abdeljelil, Neïla Sellini, Raja Ben Slama, Wahid Essaafi, Nader Hammami, Mohamed Chakroun, Zahia Jouirou, Abdelbacet Gammoudi, Hela Ouertani, Bassam Jmel, Mongi Lassoued, Sihem Missaoui, Abdellah Khleïfi, Amel Grami, Néjia Ourimi Bouagila, Mohamed Bouhlel, Abderrahim Bouhaha, Belkis Rézigui, Mohamed Bettaïeb, Mohamed Hamza, Jihène Ameur, Touhami Abdouli et bien sûr Abdelmajid Charfi. Il est à remarquer que si quelques-uns de cette liste sont des auteurs confirmés, d’autres sont au tout début de leur carrière académique. Leur seul “crime” est d’avoir été encadrés, ou supposés l’être comme dans le cas de Raja Ben Slama, par le professeur Charfi. Cela touche en clair les modules d’islamologie dans les différents départements d’arabe des Universités tunisiennes. Il est à craindre que cette liste ne s’allonge quand ses macabres auteurs s’intéresseront à d’autres disciplines académiques.
Que faut-il faire pour éviter dans notre pays l’irréparable ?
Premièrement que les forces de police et les autorités judiciaires ne prennent pas à la légère cet appel au meurtre, ce texte dit clairement qu’assassiner ces “hérétiques” est un acte pieux.
Deuxièmement qu’on reconnaisse, enfin, dans notre pays le mérite des gens qui travaillent non pas en les honorant et en les surprotégeant mais en leur offrant les moyens de communiquer avec le reste des citoyens. Est-il normal qu’un pays qui regorge d’autant de talents voie ses médias de masse, et surtout la télévision, bouder des Abdelmajid Charfi, Yadh Ben Achour, Sadok Belaïd, Neïla Sellini, Youssef Seddik, Hamadi Rédissi, Abou Yareb Marzouki, Slim Laghmani, Fethi Ben Slama et la liste est encore longue !
Un pays qui a investi dans les ressources humaines et l’économie du savoir ne peut pas marginaliser, même par inadvertance, autant de matière grise. Cela, malheureusement, ne protégera pas ces personnes contre la folie fanatique, mais cela immunisera certainement notre jeunesse contre l’obscurantisme et les fléaux de l’ignorance. Il n’est nullement besoin, pour cela, d’instituer une immunité intellectuelle pour la pensée libre. Une pensée critique doit pouvoir être critiquée. Seulement ce débat, combien salutaire pour notre pays, doit se faire dans le respect des personnes et de la liberté intellectuelle de chacun.
Le fanatisme et l’ignorance ne se nourrissent que de l’ignorance. Encadrer ce débat, voilà une belle mission pour les grands médias tunisiens
Le temps est grave.
Il ne faut plus perdre de temps.
Quant à nous à Réalités nous assumerons pleinement nos responsabilités dans la lutte contre ce nihilisme destructeur assoiffé de sang et ennemi de la liberté.
Source : Réalités du 21 mai 2009.
samedi 7 février 2009
Ridha Keffi : « Il faut traiter la question du voile avec moins de crispation »
Le journaliste tunisien Ridha Keffi, ex-rédacteur en chef de l’hebdomadaire L’expression, était très attendu au colloque avec une communication intitulé « voile islamique : soumission ou libération ? ».
Plusieurs participants sont venus spécialement afin d’écouter Ridha Keffi. Mais, contrairement à ce que le titre de sa communication aurait pu faire croire, M. Keffi ne répondra pas à la question : « Ce n’est pas ma mission » nous expliquera-il plus tard avant de poursuivre « mon travail de journaliste consiste à exposer les faits afin de susciter le débat et non de prendre part ou de soutenir une position contre une autre».
Avec une impeccable neutralité, M. Keffi a exposé la question en rappelant le retour cyclique du port du voile. « Ce retour est-il le signe du retour de l’islamisme politique ?», peut être oui et peut être non, mais dans l’absence d’étude scientifiques sur le sujet, la présomption d’innocence doit primer sur toute autre considération.
Rappelant qu’aujourd’hui « le voile est ‘‘un voile de séduction’’ : un moyen de mettre en valeur la beauté de la femme », « un voile qui montre plus qu’il ne cache », M. Keffi invite l’auditoire à traiter la question avec moins de crispation et plus d’objectivité soutenant que « le port du voile ne constitue pas nécessairement un handicap pour l’émancipation des femmes » et exprimant son désaccord avec l’idée selon laquelle une femme voilée est toujours « une femme endoctrinée et manipulée par les islamistes ».
Comme on s’y attendait, les propos de Ridha Keffi ont suscités plusieurs interventions dont celle de la professeure Mounia Ben Jmia, féministe tunisienne, qui exprimera son désaccord avec M. Keffi en affirmant que pour elle « le port du voile n’est pas une liberté individuelle » mais que c’est le signe de l’islamisation de la société, une société qui exerce une véritable « pression sociale sur les femmes pour qu’elles portent le voile » et ce à travers les chaînes religieuses où les porteurs du discours extrémiste règnent en maitres alors que « nos penseurs qui écrivent et expliquent depuis plusieurs dizaines d’années qu’on peut être musulman et moderne sont interdis de publication dans plusieurs pays arabes ».
Le débat est ouvert…
jeudi 5 février 2009
Les difficultés d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman
Au cours de la 3ème séance du colloque « le libéralisme et les nouvelles contraintes de l’action politique », le professeur Hatem M’rad, président du Département de Droit Public et de Science Politique et organisateur de l’événement, a retenu l’attention de l’auditoire avec les explications qu’il a avancé pour les difficultés d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman.
Quels sont les obstacles ?
4 obstacles majeurs sont à l’origine des difficultés d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman :
1- Un pouvoir historiquement omniprésent :
Ainsi, en remontant aux premiers moments de l’Etat islamique, M. M’rad considère que le pouvoir dans le monde arabo-musulman a connu trois temps : le premier, celui du Prophète et des 4 califes Bien guidés était caractérisé par la combinaison du religieux et du séculier. Une situation à laquelle il sera mis fin avec l’avènement de la dynastie Omeyade : désormais on passe à une monarchie et le pouvoir devient exclusivement séculier mais continu d’avoir un rôle omniprésent dans la société.
A ce deuxième temps se succédera un troisième qui verra le jour avec les vagues de décolonisations. Après l’indépendance, les pays arabo-musulmans mettront en place des régimes « néo-patrimoniaux » : même si l’Etat n’est plus le propriétaire du pays et de ses habitants, les titulaires du pouvoir continuent de disposer de vastes réseaux leur permettant de pénétrer aux sphères individuelles et publiques et de garder ainsi un pouvoir omniprésent.
2- La présence massive de l’islam :
M. M’rad considère que, dans le monde arabo-musulman, le temporel est toujours sous la tutelle du spirituel et même ceux qui appellent à la séparation de l’Etat et de la religion ne le font qu’à demi mot. En effet, ce modernisme dont parlent certains comme Abdallah Al Aroui, Hichem Djait ou Mohamed Abed Al Jebri, reconnaît un rôle important à la religion. Ces penseurs ‘‘libéraux’’ utilisent toujours des Sourates afin d’avancer leurs thèses. Chose que le professeur M’rad considère contradictoire avec les principes du libéralisme, d’où sa conclusion selon laquelle « ces penseurs ne peuvent être considérés réellement comme des libéraux. »
Evoquant à cet égard les réformes libérales du président Bourguiba (en particulier l’interdiction de la polygamie, l’interdiction de la répudiation, l’instauration du divorce devant le tribunal, la réforme de l’université religieuse de Zitouna …), M. M’rad considère que « Bourguiba était un vrai libéral car il a osé s’attaquer à des principes auxquels on n’a jamais osé s’attaquer ».
Nous avons à cet égard interpellé le professeur M’rad pour lui rappeler que Bourguiba a son tour utilisait des textes religieux afin d’expliquer certaines de ses réformes et que, partant de ce constat, on pourrait aussi dire que ‘‘le combattant suprême’’ n’était pas non plus libéral. M. M’rad nous a fait savoir que selon lui, Bourguiba -président à l’époque d’une nation a majorité analphabète- ne pouvait que recourir aux textes religieux -intelligibles et acceptables par ces concitoyens- afin de réaliser ses réformes. Ce recours n’avait pas de but religieux mais plutôt des impératifs sociopolitiques.
3- La morale du groupe et non celle de l’individu :
Comme troisième obstacle à l’enracinement du libéralisme dans les sociétés arabo-musulmanes, M. M’rad évoque le fait que ces sociétés ne reconnaissent pas l’individu. L’individu ne peut exister qu’à l’intérieur d’un groupe qui lui dicte ce qu’il doit faire et ce qu’il ne doit pas faire. Et ce groupe (la société) est guidé par les teneurs du discours religieux qui sont appuyés par les innombrables chaînes religieuses qui diffusent à longueur de journées « une interprétation militante et populaire de l’islam » au point que les défenseurs du religieux et en particulier du Wahhabisme sont devenus aujourd’hui de véritables stars de télévisions.
Ainsi, l’individu se trouve face à une censure religieuse qui s’ajoute à celle politique et qui fait de lui un simple imitateur de la morale du groupe.
4- L’absence d’une bourgeoisie autonome :
L’absence d’une bourgeoisie autonome du pouvoir politique dans les pays arabo-musulmans (contrairement au cas en Occident) et l’existence d’une connivence et même d’une alliance entre la bourgeoisie et le pouvoir est selon M. M’rad le 4ème obstacle qui explique la difficulté d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman.
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Le journaliste tunisien Ridha Keffi était présent aussi au colloque et son intervention sur le « Voile islamique : soumission ou libération » a suscité plusieurs interrogations.
A suivre dans la prochaine partie de notre dossier.
lundi 2 février 2009
Le libéralisme dans le monde arabe : « Le libéralisme a une mauvaise réputation dans les pays du Maghreb »
La Faculté des Sciences Juridiques, Politiques et Sociales de Tunis vient d’accueillir durant deux jours (le 30 et 31 janvier) un colloque intitulé « Le libéralisme et les nouvelles contraintes de l’action politique ». Au cours de ce colloque où plus de 18 professeurs et intellectuels tunisiens et étrangers ont intervenus, il était question entre autres sujets des « perspectives générales du libéralisme » et du « libéralisme et diversité culturelle et religieuse ».
Islamiqua a suivi les débats.
Le libéralisme, c’est quoi ?
Au cours de son rapport introductif, le professeur Marc Sadoun à rappeler que le libéralisme est fondé sur les principes d’égalité et de liberté et que le libéral se définit par 4 traits :
1- Le libéral ne s’intéresse pas au passé : ce qui l’intéresse c’est le présent et le futur.
2- Le libéral divise et sépare : il sépare le publique du privé, l’individu du groupe, l’Etat de la religion…
3- Le libéral a une conception particulière de l’individu : l’individu se définit par lui même, par ce qu’il est et non par son appartenance à un groupe.
4- Le libéral à une conception de la science : il ne croit que ce qu’il voit.
A cette présentation, le professeur Mounir Kchaou viendra ajouter la distinction entre société libérale (ou individualiste) où l’individu est la source de la morale : il est la source du bien et du mal. Et la société non libérale (ou holiste) où l’individu ne se reconnaît qu’à partir du groupe.
Le libéralisme dans le Monde arabe
Appliquant son analyse aux pays arabe, M. Kchaou nous révèle que « le libéralisme a une mauvaise réputation en Tunisie et dans certains pays du Maghreb comme en Algérie, alors qu’au Moyen Orient et en particulier au Liban, en Egypte et en Irak, il a de plus en plus une bonne presse et s’oppose au panarabisme d’une part et aux politiques menées par les partis religieux d’autre part ».
A notre question sur les raisons de cette mauvaise réputation du libéralisme dans les pays du Maghreb et sa bonne presse dans les pays du Machrek (alors même que les premiers sont connus pour être moins religieux que les seconds), M. Kchaou attribuera la responsabilité aux forces politiques des pays du Maghreb qui, selon lui, « dénigrent souvent le libéralisme ».
Cette analyse sera par contre contestée par le professeur Philippe Délvit qui ne voit pas du tout un épanouissement du libéralisme dans les pays du Machrek où les forces libérales n’obtiennent que des scores très réduits lors des élections et où les forces religieuses exercent une influence remarquable (exemple les partis religieux en Irak).
Qu’il ait une bonne réputation au Maghreb et une mauvaise réputation au Machrek ou pas, force est de constater que le libéralisme rencontre plusieurs difficultés dans l’ensemble du Monde arabe. Assimilé souvent au laïcisme et même à l’athéisme, les tenants du discours libéral font souvent l’objet de compagnes de dénigrement et se trouvent marginalisés.
Quelles sont les raisons des difficultés d’enracinement du libéralisme dans le monde arabe ?
C’est à cette question que nous répondrons dans la suite de ce dossier.




