samedi 5 décembre 2009
Mika Ben Miled : « Cérès n’est pas le principal éditeur du Pr Talbi et … il n’y a aucun boycott de ses livres ! »
Suite à la publication par le Pr. Mohamed Talbi de la troisième et dernière partie (intitulée Gaza) de « son testament » (sur son propre compte), et l’évocation par Islamiqua d’un probable boycott par les maisons d’éditions tunisiennes de la publication des livres de Mr Talbi, (lire ici), nous avons contacté Cérès éditions ainsi que Cartaginoiseries ( les deux maisons d’éditions tunisiennes où l’auteur avait publié les deux premières parties de ce testament) afin d’avoir leur point de vue sur les explications avancées par Islamiqua le 1 novembre dernier.
H.B
Réaction des éditions Cartaginoiseries
Nous avons reçu la réponse de Mme Mika Ben Miled, la directrice de Cartaginoiseries, qui refuse les explications avancées par Islamiqua et souligne qu’il n’y a aucun boycott par les maisons d’éditions tunisiennes des livres de Mr Talbi.
Mika Ben Miled : « Cérès n’est pas le principal éditeur du Pr Talbi et … il n’y a aucun boycott de ses livres ! »
ISLAMIQUA : Le professeur Mohamed Talbi vient de publier la troisième partie de son testament sur son propre compte. Cérès éditions (l’éditeur principal de Mr Talbi) avait publié la première partie de son testament en 2007. La deuxième partie a été publiée par vos éditions (Cartaginoiseries) et actuellement la troisième partie est éditée sur le propre compte de l’auteur !
Mika BEN MILED : Cérès n'est pas le "principal" éditeur de M.
Talbi. Il édite où il veut et a plusieurs éditeurs tunisiens et français.
Sur le blog islamiqua et afin d'expliquer cette situation, nous avons émis la possibilité d’un boycott par les maisons d’éditions tunisiennes des derniers livres de Mr Talbi surtout après ses dures prises de positions dans ses derniers ouvrages contre certaines personnalités. Qu’en pensez-vous ?
Vous vous trompez absolument ! Voulez vous créer un faux problème pour rendre votre site "intéressant", par une polémique inadéquate ? Il n'y a aucun boycott et ses "prises de positions" sont tout ce qu'il y a de plus licites.
Étiez-vous au courant du projet de Mr Talbi de publier la troisième partie de son testament « rénovation de la pensée Musulmane » ?
Oui.
Mr Talbi vous a-t-il fait parvenir le manuscrit de son dernier ouvrage ?
Non, mais nous en avions parlé. Le Pr. Talbi a voulu éditer seul "GAZA" pour être au plus près de ses lecteurs, sans intermédiaires, et le vendre à prix coûtant. Une expérience qu'il a désirée. En tant qu'éditrice et admiratrice de sa pensée et de ses écrits, je suis à sa disposition pour toutes les éditions ou collaborations qu'il voudra me confier.
Aucune réponse de Cérès éditions
D’autre part, nous sommes toujours dans l’attente d’une réaction des éditions Cérès qui n’ont pas donné suite à nos questions sur cette affaire.
Simplement, les explications de Islamiqua ont fait réagir l’éditrice Faiza Skandarani, des éditions Jugurtha international, qui nous a laissé le commentaire suivante :
« Je suis moi-même éditrice et suis étonnée par la teneur de cet article. Les
livres de Mohamed Talbi connaissent un franc succès et c'est un honneur de l'éditer. Par ailleurs, le coût de l'édition devient si lourd pour les maisons d'édition tunisiennes qu'elles doivent réfléchir leurs choix. Le livre tunisien est fortement concurrencé par le livre français qui a une meilleure distribution et diffusion à travers le monde et je me demande pourquoi Monsieur Talbi ne se soit pas adressé à Fayard, Actes Sud et autres maisons d'édition françaises...Ce livre n'a jamais été présenté à notre maison d'édition (jeune aussi, puisqu'elle date de 2003) et n'a jamais entendu parler du livre qu'il se propose d'éditer à compte d'auteur...
(…)
J'aimerais lire et étudier la possibilité de la publication de Mohamed Talbi car ce serait un grand honneur pour nous de le publier. »
* l’interview de Mme Mika Ben Miled a été réalisée par e-mail avec l’éditrice que nous remercions d’avoir bien voulu répondre à nos questions.
* Le 1 novembre 2009 nous avons fait parvenir à Cérès éditions un e-mail avec des demandes d’éclaircissement. Nous attendons toujours la réponse.
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Lire aussi sur ce sujet :
- Le dossier islamiqua sur Mohammed Talbi
lundi 19 octobre 2009
Les tunisiens prêts à donner plus de droits aux femmes
D’après un sondage Islamiqua effectué entre septembre et octobre 2009, les tunisiens seraient disposés à accorder beaucoup plus de droits aux femmes. En effet, pour ce sondage, nous avons reposés la question qui a été posée au Marocains il y a quelques semaines pour un sondage Le Monde Telquel.
D’après les chiffres publiés par Le Monde, 16 % des marocains considèrent que la Moudawana (code de la famille) « doit évoluer pour donner encore plus de droits aux femmes » alors qu’ils sont … 76 % à souhaiter que le Code du statut personnel tunisien accorde plus de droits aux femmes.
Avis aux candidats aux prochaines élections présidentielle et législative en Tunisie.
Ci-dessous les résultats complets des deux sondages qui ne donnent évidemment qu’une idée sur les tendances existantes dans les deux pays du Maghreb.

samedi 3 octobre 2009
Que pensez-vous du Code du Statut Personnel (CSP) tunisien ?

Pionnière dans le domaine des droits des femmes dans le monde arabe, la Tunisie a depuis 1956 (date de promulgation du CSP) révolutionné le Statut personnel de la femme musulmane.
Seulement, en dehors du plan juridique, peut de chose ont été faites sur les autres plans, et surtout sur celui de la promotion des « acquis » du CSP tunisien. Une situation qui a conduit à un début de contestation -de la part de certains- des dispositions du CSP.
A défaut d’avoir des statistiques officielles, Islamiqua souhaite savoir ce que vous pensez du Code du Statut Personnel Tunisien :
► Est-il toujours ce code « révolutionnaire » qu’il fut il y a 50 ans ?
► A-t-il besoin d’être renforcé vers d’avantage de droits pour la femme, l’enfant et la famille ?
► Ou bien vous pensez que les tunisiennes ont acquis suffisamment (voir même trop) de droits ?
N’hésitez pas à participer à notre sondage ci-dessous et à laisser vos commentaires.
jeudi 10 septembre 2009
Un appel pour le retour de la polygamie en Tunisie !

La Tunisie vient de connaître un mini scandale qui a fait beaucoup de bruit … sur internet.
En effet, participant à un colloque organisé à l’occasion de la journée nationale de la femme, le 13 août dernier, Mme Dalanda Sahbi a lancé un appel inattendu en faveur de la polygamie qui saurait le seul recours face à « l’augmentation du nombre de femmes non mariées et en état de dégénérescence morale et de libertinage excessif » :
« Nous devons autoriser la polygamie parce que nous ne nous en sortons pas mieux que les autres pays arabe ». « Plus important encore, selon Mme Dalanda, l'Islam le permet et le Prophète Mahomet nous en fournit un bon exemple. »
La question de la polygamie ne s’était plus posée en Tunisie depuis très longtemps, et la pratique a été interdite en 1957 avec le Code du Statut Personnel tunisien considérait à l’époque « révolutionnaire » par ce qu’il accordait comme droits aux femmes.
D’ailleurs, selon Roda Al Saibi, membre du bureau politique du Parti-social libéral (organisateur du séminaire) « Cet appel isolé n'a reçu aucun soutien des participants à ce colloque ».
Malgré cela, l’appel a fait l’effet d’une bombe dans la blogosphère tunisienne et sur Facebook ou plusieurs groupes « Tous contre Dalanda Sahbi » ou « Tous unis contre la Polygamie en Tunisie » ont été crées et comptent déjà quelques milliers de membres.
Mais au-delà du débat sur la polygamie qui restera sans doute sans lendemain, la véritable question qui se pose est relative aux CSP tunisien. Comment se fait-il que plus de 50 ans après sa promulgation, des questions continuent à se poser sur des avancés considérées irréversibles ?
Ce constat ne cache-il pas une non-intériorisation des acquis du CSP (pour ne pas dire un refus) de la part d’une bonne partie de la population tunisienne ? Surtout que rien n’est fait dans le but de faire connaître, expliquer, diffuser ou promouvoir ses dispositions.
Contrairement au Maroc, la Tunisie ne dispose pas de statistiques sur le degré d’acceptation par les tunisiens des dispositions du CSP mais il semblerait qu’il soit contesté dans certains milieux tunisiens (par ignorance de ses dispositions ou par conviction). Un échantillon de ces cas est rapporté par l’hebdomadaire Jeune Afrique selon lequel « dans les zones rurales, les femmes vivent sous la coupe de leurs maris, qui bien souvent ignorent ou se moquent du code instituant l’égalité des sexes et les droits de l’épouse. Quant celle-ci se plaint au poste de gendarmerie du village, le mari indélicat est certes arrêté. Mais l’épouse rebelle subit aussitôt la pression de ses propres enfants. Elle retire alors la plainte et tout repart comme avant. La loi du male est ici plus forte que celle de l’Etat. Rencontrée dans un village, près de Kassrine, à 250 km au sud-ouest de Tunis, une jeune fille de 17 ans raconte, en pleurant, les malheurs de sa mère et la tyrannie de son père, un commerçant de détail. « Il ne veut plus que j’aille à l’école pour poursuivre mes études. Il exige que je travaille été comme hiver comme ‘‘bonne’’ (femme de ménage) à Tunis et que je lui envoie une partie de mon maigre salaire (200 dinars par mois). Si je ne le fais pas, il fera des misères à ma mère. » Jusqu’à présent, elle ne travaillait que pendant les deux mois d’été pour aider la famille et payer ses fournitures scolaires. Elle n’est par sure de retourner au lycée le 22 septembre prochain, date de la rentrée scolaire. Que son père puisse échapper aux lois du pays est la preuve que beaucoup reste à faire pour que les droits de la femme et de l’enfant deviennent une réalité dans la Tunisie profonde ».
lundi 17 août 2009
Le port du niqab doit être interdit

La burqa ou le nikab, cet habit qui couvre l’intégralité du corps de certaines musulmanes ainsi que la majorité de leur visage, fait l’objet depuis quelques semaines d’une vague de commentaires et de prises de positions assez importantes en France et ce suite à la proposition du député communiste André Gerin de créer une commission d’enquête sur le sujet.
Très vite, des dizaines de députés vont rejoindre la proposition de leur collègue et la majorité des hommes (et des femmes) politiques à commencer par le premier d’entre eux, le président Nicolas Sarkozy, se prononcera sur le sujet. Certains sont même allés jusqu’à parler d’une loi qui devrait réglementer (pour ne pas dire interdire) le port de la burqa, cet habit non grata en France. Quant au président, et même s’il n’a pas parlé d’une interdiction formelle de son port, il a affirmé le 22 juin dernier dans son allocation à Versailles que « Le problème de la burqa n’est pas un problème religieux. C’est un problème de liberté et de dignité de la femme. C’est un signe d’asservissement, c’est un signe d’abaissement. Je veux le dire solennellement : la burqa n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République française. »
Avant d’aller plus loin, nous devons commencer par dire qu’incontestablement le sujet a pris une ampleur beaucoup plus importante que sa taille réelle et cela ne s’est pas fait sans arrières pensées.
Simplement, je suis d’accord pour dire qu’un texte interdisant le port du niqab serait souhaitable. En effet, partant même du point de vue des oulémas, le niqab n’est pas « chariaiquement » obligatoire. Seulement, certaines musulmanes qui veulent (ou sont obligées) de faire toujours plus que les autres, de prendre tout le temps le coté extrémistes des choses … essayent de nous imposer une vision de l’islam ou la femme doit être cloitrée, isolée et doit ressembler à un corbeau. Cette vision, encouragée par la Charia (à travers l’interprétation d’un certain nombre de hadiths du prophète), n’a pas de place dans nos sociétés.
Que celles qui veulent porter le niqab aillent habiter seule dans les montagnes. N’est ce pas ce qu’elles veulent ? Elles souhaitent s’extirper des regards des hommes, elles ne veulent qu’aucun « male » ne les approche, elles s’interdisent de tendre la main ou même de parler à n’importe quel étranger… Quelle vision de la société ces personnes possèdent ? Sans doute aucune. Tout ce qui les intéresse c’est leur propre personne. Et bien, tant que la vie dans la société ne les intéresse pas, elles feraient mieux d’aller vivre hors de cette société et non d’agresser en permanence tout le monde avec un habit qui témoigne d’un refus obstiné de la personne à entrer en contact avec quiconque. Car, par cet habit, ces femmes disent aux autres membres de la société qu’elles ne sont intéressées par aucun signe de vie en société. Et puis elles se demandent pourquoi on ne les intègre pas ? Pourquoi elles se trouvent en marge de la société ? Pourquoi on les regarde avec suspicion ? … Et bien elles ne peuvent faire porter la responsabilité qu’a-elles mêmes.
Ces femmes qui prennent la misère comme idéal ne peuvent prétendre représenter l’islam. Elles
représentent peut être la Charia, mais de l’islam elles n’ont rien retenu. Comme l’a dit Mohammed Talbi « je me demande comment la Charia a-t-elle pu exalter la rudimentarité et la laideur. Des femmes comme des corbeaux, et des ascètes pouilleux, est-ce pour cela qu’Allah s’est donné tant de peine, pour faire de notre Planète terre l’un des plus beaux joyaux de l’Univers ? La Charia me révolte. Elle a fait de nous des miséreux, parce que nous nous sommes donné la misère comme idéal. »
Allah aurait donc créé cette terre pour la voir habitée par des cordeaux ! N’est ce pas ridicule ?
Cette position contre le niqab ne vient pas seulement du fait que nous pensons que cet habit ne représente pas l’islam, mais en plus parce que nous sommes persuadés qu’il est dangereux pour la société. D’abord -et sans avoir à le démontrer- le niqab cache la personne avec laquelle on a à faire. Pour cette raison, il est impensable de le voir dans nos administrations ou nos établissements publics (et privés). Ensuite, il est devenu aujourd’hui une arme entre les mains de criminels. Ainsi, je viens d’apprendre qu’en Jordanie il est désormais utilisé par les fugitifs et les cambrioleurs qui ont trouvé dans le niqab le meilleur moyen pour réaliser leurs crimes en toute tranquillité.
Enfin, je pense qu’un texte devrait interdire son port même chez nous en Tunisie car je ne suis pas d’accord avec la logique de certaines femmes qui -ayant vu que désormais le port du hijab ne pose plus (beaucoup) de problèmes- passent à la phase suivante, à savoir le port du niqab.
Cette provocation permanente et la volonté d’entrer en conflits avec toute la société reste énigmatique. Je n’arrive pas à saisir sa signification mais je ne suis pas du tout d’accord pour dire qu’il s’agit d’un énième signe du « retour du religieux ». C’est pour cela que je ne souhaite pas voir mon pays se transformé en une Egypte où il existe désormais une surenchère dans le port des « habits islamiques », où la mode n’est plus au voile mais au niqab. Comme l’a dit le président français concernant son pays, pour nous aussi, la burqa n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République.
Nous avons été sur ce blog parmi ceux qui ont défendu le droit de porter le voile par celles qui en sont convaincues par son caractère religieux (car nous considérons toujours que le voile n’est pas synonyme d’agression de la société). Mais de là à ce que cette même croyance soit utilisée aujourd’hui pour nous faire admettre un droit au port du niqab, il y a un pas que je ne franchirai pas.
lundi 1 juin 2009
Menaces sur des intellectuels tunisiens

On peut tout reprocher à la Tunisie sauf le fait de persécuter la pensée libre et d’imposer, comme vérité d’Etat, des opinions ou des dogmes religieux. Et pourtant depuis quelques années et avec une accélération ces dernières semaines, une campagne de dénigrement et d’appel au meurtre est lancée, surtout via la Toile et quelques journaux arabes, contre des intellectuels tunisiens pour “crime” de “lèse-religion”. La dernière en date est une liste noire de vingt-trois intellectuels tunisiens accusés d’hérésie (“zandaqa”). Le texte, de quelques lignes, appelle explicitement à la liquidation physique de ces “hérétiques” qui combattent Dieu, son Prophète et les gens pieux.
Faut-il accorder de l’importance à ce torchon numérique ? La sagesse voudrait que non, mais le principe de précaution nous ordonne de prendre cette menace au sérieux, d’autant plus qu’on est loin de l’acte isolé et que les antécédents, certes moins dangereux, nous incitent à plus de prudence.
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Si l’on excepte quelques pages sombres de l’extermination des derniers Ismaéliens (Fatimides) en Tunisie au XIème siècle, la Tunisie a été toujours une terre de tolérance en matière religieuse. Notre pays a refusé l’extrémiste wahhabite au début du XVIIIème siècle (voir l’excellent ouvrage, richement documenté, de Hamadi Redissi et Asma Maala, “De la réfutation du Wahhabisme” (en langue arabe).
Le pays a ouvert ses bras au chantre du réformisme musulman au début du XXème siècle, Mohamed Abdoh. Même Tahar Haddad, pourtant rejeté par l’institution religieuse, n’a pas fait l’objet d’une véritable inquisition et n’a pas été inquiété, outre mesure, ni dans sa liberté, ni dans son intégrité physique.
Plusieurs facteurs ont fait que notre pays soit le réceptacle, dans les milieux académiques et intellectuels, d’une pensée critique qui s’est développée dans les études islamiques. Il y a là une véritable Ecole tunisienne qui compte à l’heure actuelle plusieurs dizaines (on peut même dire quelques centaines) d’essayistes et de chercheurs. Notre pays peut s’enorgueillir de compter parmi ses élites des sommités mondiales et arabes dans les études islamiques tels que Hichem Djaït, Abdelwaheb Bouhdiba, Mohamed Talbi (quoi que l’on pense de ses deux dernies ouvrages). On peut citer plus d’une trentaine de noms dont les ouvrages et recherches représentent une véritable avancée dans les études islamiques. Et si le monde de l’édition était plus soutenu en Tunisie, le nombre des ouvrages de référence serait encore plus imposant. Mondialisation oblige, les milieux intégristes et fondamentalistes en Tunisie et dans le Monde arabe ont réagi violemment à cette production intellectuelle, souvent en se basant seulement sur des racontars et des oui-dire comme ce journal du Golfe qui impute à l’intellectuelle et essayiste tunisienne Olfa Youssef des propos, qu’elle n’a jamais tenus, sur le Prophète et ses épouses, allant jusqu’à la comparer à un Salman Rushdie. On ne compte plus les attaques et les diatribes, souvent très basses, qui vilipendent, sur le Web, les intellectuelles tunisiennes à l’instar d’Olfa Youssef (dont le dernier livre Hayratou Muslima (Les inquiétudes d’une musulmane) est à sa cinquième édition (ce qui est un record absolu en Tunisie pour un essai), Amel Grami, Raja Ben Slama, Neïla Sellimi, Saloua Charfi et d’autres. Seulement la black-liste des 23 a une spécificité : elle ne touche que les professeurs Abdelmajid Charfi et les universitaires supposés être ses disciples. Il s’agit de Moncef Abdeljelil, Neïla Sellini, Raja Ben Slama, Wahid Essaafi, Nader Hammami, Mohamed Chakroun, Zahia Jouirou, Abdelbacet Gammoudi, Hela Ouertani, Bassam Jmel, Mongi Lassoued, Sihem Missaoui, Abdellah Khleïfi, Amel Grami, Néjia Ourimi Bouagila, Mohamed Bouhlel, Abderrahim Bouhaha, Belkis Rézigui, Mohamed Bettaïeb, Mohamed Hamza, Jihène Ameur, Touhami Abdouli et bien sûr Abdelmajid Charfi. Il est à remarquer que si quelques-uns de cette liste sont des auteurs confirmés, d’autres sont au tout début de leur carrière académique. Leur seul “crime” est d’avoir été encadrés, ou supposés l’être comme dans le cas de Raja Ben Slama, par le professeur Charfi. Cela touche en clair les modules d’islamologie dans les différents départements d’arabe des Universités tunisiennes. Il est à craindre que cette liste ne s’allonge quand ses macabres auteurs s’intéresseront à d’autres disciplines académiques.
Que faut-il faire pour éviter dans notre pays l’irréparable ?
Premièrement que les forces de police et les autorités judiciaires ne prennent pas à la légère cet appel au meurtre, ce texte dit clairement qu’assassiner ces “hérétiques” est un acte pieux.
Deuxièmement qu’on reconnaisse, enfin, dans notre pays le mérite des gens qui travaillent non pas en les honorant et en les surprotégeant mais en leur offrant les moyens de communiquer avec le reste des citoyens. Est-il normal qu’un pays qui regorge d’autant de talents voie ses médias de masse, et surtout la télévision, bouder des Abdelmajid Charfi, Yadh Ben Achour, Sadok Belaïd, Neïla Sellini, Youssef Seddik, Hamadi Rédissi, Abou Yareb Marzouki, Slim Laghmani, Fethi Ben Slama et la liste est encore longue !
Un pays qui a investi dans les ressources humaines et l’économie du savoir ne peut pas marginaliser, même par inadvertance, autant de matière grise. Cela, malheureusement, ne protégera pas ces personnes contre la folie fanatique, mais cela immunisera certainement notre jeunesse contre l’obscurantisme et les fléaux de l’ignorance. Il n’est nullement besoin, pour cela, d’instituer une immunité intellectuelle pour la pensée libre. Une pensée critique doit pouvoir être critiquée. Seulement ce débat, combien salutaire pour notre pays, doit se faire dans le respect des personnes et de la liberté intellectuelle de chacun.
Le fanatisme et l’ignorance ne se nourrissent que de l’ignorance. Encadrer ce débat, voilà une belle mission pour les grands médias tunisiens
Le temps est grave.
Il ne faut plus perdre de temps.
Quant à nous à Réalités nous assumerons pleinement nos responsabilités dans la lutte contre ce nihilisme destructeur assoiffé de sang et ennemi de la liberté.
Source : Réalités du 21 mai 2009.
mardi 17 février 2009
Crimes d'honneur, crimes d'amour

Le quotidien el quds el arabi du 28-6-2004 relate l'histoire du 8ème crime d'honneur en Jordanie pour l'année (le journal a dénombré 13 cas pour l'année précédente). C'est l'histoire d'une jeune fille de 17 ans qui a fugué avec son fiancé mais qui est retournée au foyer familial et qui s'est repentie. Seulement son jeune frère ne lui a pas pardonnée et lui a tiré deux balles dans la tête. L'hebdomadaire Tunis Hebdo du 19-7-2004 raconte l'histoire d'une jeune femme de 26 ans, divorcée depuis peu, poignardée à mort par son frère de 24 ans qui "doutait de sa conduite". Les chroniques foisonnent, les drames se multiplient mais les histoires ne se rassemblent pas. Des dizaines, des centaines de femmes ont été sacrifiée pour laver dans le sang l'honneur communautaire !
Je me rappelle, étant psychologue stagiaire à l'hôpital Razi dans la banlieue de Tunis, quand mon professeur de psychiatrie m'a demandé de passer des tests dans le cadre d'une expertise médico-légale à un jeune adolescent qui avait tiré sur sa sœur avec un fusil de chasse parce qu'il l'a aperçue en train de discuter avec un homme ! L'adolescent avait à peine 15 ans, en pleine crise d'adolescence, chétif, les yeux hagards, profondément perturbé, il ne regrettait pas son acte et délirait à propos de "l'honneur familial". Au delà de ma bonne volonté je n'arrivais pas à avoir une attitude neutre et bienveillante à son égard, ni à comprendre son attitude. A cette époque, cette inaptitude à l'empathie et ce manque de professionnalisme m'a beaucoup culpabilisée.
Toutefois, il demeure difficile de comprendre et de se reconnaître dans une culture qui bafoue le droit à l'amour, à la vie. Qui impose un véritable dressage aux femmes en leur imposant la continence sexuelle, la soumission à l'autorité paternelle et surtout un comportement d'évitement de l'autre sexe, qui les amènent à déployer des stratégies de défense vis à vis des hommes considérés comme des "prédateurs", afin de préserver ce qu'elles considèrent comme un capital : leur virginité. Toute l'éducation de la fillette renforce ces stéréotypes et l'incitent à la réticence. Certaines mères maghrébines punissent les relâchements de leurs fillettes en frottant de piment leurs parties génitales. Un écart pouvant entraîner un autre, elles insistent pour amener leurs filles à respecter impérativement les règles. Les mères, par cette punition, pratiquent, en fait, une excision symbolique dans une culture ou l'excision n'existe pas. Ce quadrillage systématique des femmes sert à renforcer et à valider socialement la masculinité ou la Rjoulia . Ce concept désigne au Maghreb un mélange d'honneur et de virilité psychologique. Il transforme tout sujet masculin à être avant tout un représentant implicitement et explicitement mandaté par son groupe pour veiller sur "l'honneur" des femmes, c’est à dire sur leurs corps.
Mêmes les petits garçons sont enroulés dans cet ordre contre les femmes. On leur enseigne la délation généralisée contre toute tentative de rébellion contre l'ordre établi.
De temps à autre, les exigences de l'ordre moral prennent des proportions surréalistes.
En Tunisie, le mois d'avril dernier [2004], une circulaire pour la préservation des bonnes mœurs a fait resurgir les vieux démons. Certains l'ont altéré afin d'abolir la mixité, traquer des femmes seules attablées dans des cafés, harceler les couples d'adolescents devant les lycées …La circulaire a été abrogée mais la tentation intégriste rode …
Sous d'autre cieux, le" retour du refoulé" réapparaît d'une manière plus barbare.
Dans son témoignage "pluie de pierres pour les amants", John F. Burns nous décrit une scène de lapidation en Afghanistan : « Longtemps avant l'arrivée du couple condamné toutes les places de choix étaient prises …Rapidement les combattants talibans s'avancèrent et lancèrent une pluie de pierres dont chacune emplissait la paume de la main .Toryalay a cessé de vivre au bout de 10 minutes , mais la mort de Nurbibi demanda plus longtemps, jusqu'au moment ou l'un de ses fils, s'avançant pour se rendre compte, se tourna vers le juge pour lui dire que sa mère vivait encore, alors l'un des combattants taliban ramassa une grosse pierre, s'avança en direction de Nurbibi et l'acheva en la lui laissant tomber sur la tête…Tous, hommes, jeunes et adultes, tous parlèrent de l'exécution avec enthousiasme …Mohamed Wali 35 ans a déclaré que la lapidation lui a procuré une grande satisfaction. »
Cette scène terrible exprime l'aversion des militants talibans pour l'amour : énergie explosive qui échappe à toute norme doctrinale, à toute surveillance policière.
Les amoureux ont réussi l'inadmissible: se créer un monde à eux hors du contrôle des talibans, de la police des mœurs, du tristement célèbre comité de la propagation de la vertu et la prohibition du vice. L'amour dans les cultures totalitaires est un acte subversif parce qu'il est capable de saper tous les conditionnements.
Au delà de ces cas extrêmes, et malgré l'avancée des femmes arabes dans tous les domaines de la vie sociale, économique et politique les mœurs demeurent figées. La femme est obligée d'honorer des coutumes rigides qui détruisent son autonomie et son individualité. Elle est souvent amenée à s'exposer moins, à restreindre ses déplacements et ses activités, à s'imposer des restrictions comportementales et vestimentaires qui limitent son indépendance et à s'imposer une censure sentimentale qui affecte la qualité de sa vie. En Algérie , les femmes célibataires, 20% à 30% en milieu citadins ,vivent dans l'angoisse journalière d'être agressées au nom des bonnes mœurs, reçoivent des insanités dans leurs boites aux lettes puisque dans l'imaginaire collectif celle qui n'est à personne est tenue pour être à tous .
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Au sein de la culture arabo-musulmane et à cause de la main mise moralisatrice de la famille, de la société, les rapports sentimentaux sont falsifiés, appauvris et banalisés. Ils ne sont reconnus que dans le cadre du mariage conventionnel. Cette stérilisation des rapports hommes- femmes rend les êtres interchangeables. On est à la quête d'un mari, tout homme s'avère remplaçable par un autre, sur fond de misère affective.
Le travestissement de l'amour par l'ordre socioreligieux, le rend figé, répétitif et inhibant. Cette contrainte idéologique qui s'exerce sur l'amour ne lui permet pas d'être une libre activité ludique et épanouissante.
La misère sentimentale, qui en découle, s'exprime dans la détresse quotidienne des femmes.
Le lot quotidien des femmes arabes est souvent, la dépression (selon la dernière enquête psychiatrique, 57 % des femmes tunisiennes en situation de congé médical longue durée souffrent de dépression et d'effondrement psychologique causé par des difficultés sentimentales), le renoncement à la vie (en Algérie, selon l'Association des psychiatres privés, le taux de suicide et des tentatives de suicide est en nette augmentation) et la folie. Quant à la multiplication des maladies psychosomatiques, elle exprime l'irruption de l'organique élémentaire dans l'espace social aseptisé.
Tous ces maux se confondent pour exprimer une fuite féminine hors de la communauté aliénante et aliénée, comme un dernier refuge de l'individualité retrouvée.
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* Ikbal al Gharbi est professeur de psychologie et des sciences de l’éducation à L’Institut supérieur des sciences religieuses, ainsi que directrice du Centre de l’innovation pédagogique, à l’université Ezzeytouna en Tunisie. Elle est aussi psychologue, docteur en anthropologie, consultante auprès des Nations Unies et elle s’occupe de la réforme dans le monde arabe.
ahikbal@yahoo.fr
samedi 27 décembre 2008
Tunisie : laïcité à la française ou sécularisation à l’anglo-saxonne ?
« Le seul indicateur disponible pour mesurer la pratique religieuse est celui du nombre de mosquées, passé de 2390 en 1987 à 4483 en 2008. Malgré cette progression significative encouragée par l’Etat, qui nomme les imams, et d’après les statistiques compulsée par Jeune Afrique, la Tunisie demeure toutefois le pays Maghrébin qui a le plus d’habitants (2230) par lieu de culte comparativement au Maroc (800 habitants) et à l’Algérie (615 habitants avant la fermeture d’environ 40 000 lieux de prière dans les années 1990 pour raison de sécurité). Cette densité de population par mosquée est également supérieure à la France laïque, qui compte 1315 habitants par église. »
Ces chiffres -révélées par Jeune Afrique- montrent-ils le désintérêt des tunisiens de la pratique religieuse ?
Je ne le pense pas pour deux raisons :
1- Il est vrai que les mosquées durant les jours de la semaine sont moins remplis que les cafés de Tunis et de sa banlieue mais cela n’est pas a attribué à la baisse de la pratique religieuse mais plutôt au fait que cette pratique s’individualise. Désormais, beaucoup sont ceux qui préfèrent accomplir leurs prières chez-eux. Il existe même des pratiquants qui n’ont jamais mis les pieds dans une mosquée.
2- Ce constat se vérifie si l’on fait la comparaison entre les fidèles quotidiens des mosquées et ceux du Vendredi. A l’occasion de la prière du Vendredi, toutes les mosquées sans exception affichent complet. Pour manque de place, certains se trouve même dans l’obligation de prier sur les trottoirs et rues adjacentes des mosquées.
Faut-il rappeler aussi que c’est le développement du nombre des pratiquants des vendredis (à coté du port du voile de plus en plus répondu) qui a fait dire à certains qu’il existerait un regain de religiosité en Tunisie.
Regain de religiosité ! Info ou intox ?
Mohamed Kerrou, sociologue tunisien spécialiste de l’islam, n’est pas tout à fait d’accord.
Pour lui « Il n’y a pas de retour du religieux. Ce sont plutôt les spécialistes qui font un ‘‘retour’’ pour mieux comprendre le phénomène et découvrent, en l’observant avec les instruments des sciences sociales, que ce n’est plus le même religieux. Dominent désormais le ritualisme et l’ostentation. Au fond, les gens ne sont pas plus pratiquants et sont plus préoccupés par la cherté de la vie que par l’angoisse métaphysique. Ils empruntent le langage religieux pour exprimer leur malaise social. »
Pour Mr Kerrou, le symbole même de ce regain de religiosité en Tunisie, le voile, n’a plus le sens religieux d’autre fois :
« Aujourd’hui, on n’est plus en présence du même voile, soutient Kerrou. Traditionnellement, il est censé dérober le visage et le corps au regard. Or on a actuellement des ‘‘couvre-chefs’’ de couleurs variées, portés avec des jeans, des robes, et, même … des strings. Ils montrent plus qu’ils ne cachent. »
On ne peut qu’être d’accord avec ce constat sur le nouveau Hijab, simplement, on ne peut nier malgré cela le fait que l’idée de porter ce ‘‘couvre-chef’’ vient (dans la majorité des cas) d’une volonté de se conformer à une obligation religieuse. Ce sentiment là provient de l’omniprésence d’un discours religieux qui rend le port du voile obligatoire.
D’où le constat fait par certains selon lesquels il existerait une influence orientale (à travers les chaînes satellitaires des émirs du Golf) sur les tunisiennes, et –partant- un regain de religiosité en Tunisie.
Au-delà du port du voile et de la controverse qui l’entour (regain de religiosité ou pas), ce discours religieux oriental peut-il être menaçant pour la laïcité en Tunisie ?
« C’est de l’alarmisme déplacé, répond Kerrou. D’abord, la Tunisie n’a jamais été un pays laïc. Contrairement à ce qu’on écrit ici ou là, Habib Bourguiba était un musulman moderniste. Et le président Ben Ali puise dans l’héritage bourguibien en tenant compte de la tradition du pays. N’oubliez pas que l’Etat tunisien moderne n’a jamais été gouverné par des religieux, mais par des civils qui n’ont pas de conflit avec la religion du pays. C’est cela, la sécularisation au sens anglo-saxon du terme. Elle est tout simplement plus avancée ici qu’ailleurs dans la région. »
Je ne suis pas d’accord pour dire que prendre garde des signes d’une religiosité poussée (à l’extrémisme) est de l’alarmisme déplacé.
Certes, il ne faut pas voir un islamiste intégriste djihadiste derrière chaque barbue ou chaque voilée, mais il ne faut pas oublier aussi que ceux qui observent une pratique religieuse fondamentaliste n’auront qu’un pas à faire pour se transformer de musulmans pieux à islamistes purs et durs.
Tous les extraits et citations présents dans cet article sont issus de l’enquête : « Etre musulman au Maghreb » publiée par Jeune Afrique dans son 2498ème numéro.




