Islamiqua | Blog-journal du réformisme

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dimanche 27 septembre 2009

Bader à Islamiqua : « votre projet n'est pas de rectifier l'Islam…mais de produire un autre Islam »

Suite à l’article de Ikbel Gharbi publié sur Islamiqua, un débat (un peu) houleux à vu le jour entre certains lecteurs et l’administrateur du blog.

L’objet du débat portait sur la position de ce blog sur la réforme en Islam et « le manque de clarté de ses prises de position ».

Nous avons décidé de publier les commentaires les plus pertinents de nos lecteurs sans aucune modification.

Dans le commentaire que nous publions aujourd’hui, Bader reproche à Islamiqua un projet qui ne vise pas à rectifier l’islam… mais à produire un autre islam.

Ci-dessous l’intégralité de son commentaire :

Le projet d’Islamiqua n'est pas de rectifier l'Islam…mais de produire un autre Islam

[Sur Islamiqua] vous n'avez à aucun moment, aucun je dis bien, critiquer l'institution religieuse et la forme que la religion prend actuellement dans la société. Ce que vous critiquez ce sont les croyants. Vous critiquez des personnes et pour vous il n'y a pas de sexisme préalable à la religion, pas d'autoritarisme préalable à la religion, pas de problèmes sociaux hors la religion et des facteurs ethniques. Comme s'il suffisait de tenir un discours non-religieux pour être émancipateur. Comme si les sociétés que vous critiquez ne sont pas patriarcale, autoritaire, dans tous leurs mécanismes y compris ceux échappant à l'Etat et à la religion.

D'ailleurs vous ne vous cachez pas de remettre en cause l'Islam tel qu'il existe, et votre projet n'est pas de rectifier l'Islam, de le remettre sur pieds comme l'ont voulu les réformateurs, mais bien de produire un autre Islam, celui compatible avec vos exigences d'après un Islam abstrait en dehors de toute réalité de la communauté des croyants. Ce nouvel Islam, de toute façon n'est que la projection du désir d'une telle religion.

Vous pourriez vous contenter de critiquer la religion et uniquement elle d'un point de vue musulman si vous employez dans vos propos des concepts islamiques, une réflexion orientée vers l'Islam, vers la soumission exclusive à Dieu, celle qui libère de la soumission des choses de ce monde et qui promet un au-delà. Or ce n'est absolument pas le cas, vous semblez défendre une ligne Humaniste en la renommant "Islam des lumières" parce que vous savez que l'Islam est un fondement de nos sociétés et qu'il n'est pas possible de s'y attaquer frontalement. C'est ce que je comprends avec votre volonté de produire un "islam capable de faire face aux exigences de tout temps". Les exigences en question, à mon sens, vous les fabriquez vous-mêmes en vue de produire un Islam compatible avec elles...


Je pense que la critique de Mohamed Talbi est ici suffisante par elle-même. La condamnation des éradicateurs Charfi, du pantin Meddeb, sont des nécessités si on se situe du côté des croyants et du coté de l'Islam.

Car on peut également s'opposer à l'Islam tout court, et vous devriez à mon sens, ça clarifierait la position. Là où Talbi manque un peu d'indulgence, c'est que peut-être qu'il ne voit pas que vous êtes forcé d'employer un vernis Islam parce qu'autrement votre projet de société et de critique n'aura aucune chance d'être acceptée par elle. Parce qu'il n'y a pas de liberté de culte dans des sociétés qui se définissent normativement comme arabo-islamique, et qu'il n'y a pas de distinction claire entre musulmans culturels et musulmans par la foi. Vous même n'effectuez aucune distinction. Et c'est pourquoi vous êtes offusqué si je remets en cause votre foi.


Dans les pays arabo-musulmans (telle que la Tunisie) il est ainsi très mal venu de demander à un compatriote s'il est musulman ou non mais j'espère qu'un jour les gens puissent répondre non sans crainte de telle façon à ce que la critique des religieux se fassent entre croyants qui n'auront pas honte de proclamer sans cesse et avec ardeur leur foi.

Commentaire adressé par Bader à Islamiqua

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samedi 25 juillet 2009

Il n’y a plus d’avenir pour l’Etat religieux ?

Tous ceux qui suivent l’évolution de l’islam politique et s’intéressent à la question du rapport entre religion et pouvoir sont interpellés par ce qui se passe en Iran. Les manifestations de masse et leur violente répression soulèvent des interrogations fondamentales. Quelle est la réalité d’une démocratie sous la coupe d’un système religieux qui concentre tous les pouvoirs ? Une démocratie religieuse peut-elle assurer l’égalité de tous les membres de la société quelle que soit leur appartenance confessionnelle ?

Peut-elle tolérer l’opposition populaire ? Et que se passe-t-il si ce régime a mené le pays à un fiasco économique et dilapidé ses richesses ? Par le passé, les théoriciens de l’Etat islamique avaient pour mot d’ordre : “l’islam est la solution”. Ils prenaient pour prétexte que les puissances occidentales les empêchaient d’accéder au pouvoir et que les régimes arabes les jetaient en prison et pratiquaient la torture.

Cela leur permettait de justifier leur violence et leur discours agressif. Beaucoup d’éditorialistes sympathisants disaient qu’on ne pouvait juger de leurs qualités tant qu’on ne les avait pas soumis à l’épreuve du pouvoir. Les librairies du monde arabe étaient remplies de livres sur leurs théories du pouvoir, que ce soit en version sunnite, en mettant en avant le concept du califat [le successeur de Mahomet doit régner sur le monde musulman], ou en version chiite, avec comme fondement le concept du velayat-e faqih [la prédominance du religieux sur le politique].

Dans l’ouvrage du penseur éclairé chiite Tawfiq Al-Saif “La démocratie en pays musulman”, on trouve des choses magnifiques : “[…] Tous les membres de la société sont égaux en droits, qu’ils soient chiites ou sunnites, docteurs ès sciences religieuses ou pas. […] La volonté du peuple est la seule source de légitimité politique et toute décision prise en dehors du peuple est nulle et non avenue. Les préceptes de la loi religieuse […] sont appliqués une fois votés par l’organe législatif […]. L’Etat gère les ressources publiques en tant que représentant du peuple. Il est issu du suffrage universel. Aucun responsable ne détient le pouvoir absolu et ne peut se soustraire au contrôle du peuple.” 

Comment ne pas être séduit par un tel modèle ? Hélas, les expériences concrètes de l’islam politique de ces trente dernières années sont totalement contraires à cette belle théorie. Qu’il s’agisse des régimes iranien ou soudanais, des quasi-Etats des talibans en Afghanistan, des mouvements islamistes de Somalie, du Hezbollah au Liban ou du Hamas à Gaza, ou encore de groupes tels que les Frères musulmans en Egypte, de l’armée du Mahdi de Moqtada Al-Sadr en Irak, des houthistes au Yémen ou des islamistes au Pakistan, toutes ces expériences se sont soldées par des échecs flagrants en termes de démocratie et de respect de la volonté populaire. Tous ces groupes ont violemment réprimé leurs opposants, parfois même les membres appartenant à la même mouvance, dès lors que ceux-ci s’opposaient au guide ou au chef de parti. Ils ont pratiqué la diffamation et ont accusé leurs adversaires d’être des traîtres et des agents de l’étranger, exactement comme l’ont fait les régimes autoritaires arabes qui ont pris le pouvoir dans les années 1960. La seule différence est que les uns torturent et exécutent au nom du peuple, alors que les autres le font au nom de Dieu. Sur le plan économique, l’Iran, pays que Dieu a si richement doté en ressources naturelles et humaines, connaît une situation difficile. Au bout de trente ans, le régime religieux n’a pas réussi à tenir ses promesses. L’inflation est galopante, le chômage frappe durement la jeunesse et beaucoup de citoyens sont obligés de rejoindre la diaspora [dans les pétromonarchies arabes] du Golfe, en Europe ou aux Etats-Unis afin de trouver de quoi vivre. Pendant ce temps, les richesses du pays sont dilapidées pour financer des partis alliés à l’étranger [le Hezbollah et le Hamas], pour acheter des armes ou enrichir l’uranium. Quelles leçons peut-on tirer de l’expérience islamique iranienne ? On peut déjà affirmer qu’il n’y a pas d’avenir pour l’Etat religieux. Il fige la société, empêche l’innovation et tue toute joie de vivre. C’est un totalitarisme. Il porte en lui les germes de son propre échec, car il est contraire à l’air du temps, qui tend à supprimer les barrières entre les hommes.

Par : Abdelhamid Al-Ansari

Source : Courrier International d’après Al Jardia (Kuweit)

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mercredi 1 avril 2009

L'islam aujourd'hui face à la modernité

Abdelmajid_Charfi

Les musulmans accusent un retard préjudiciable à un aggiornamento de la pensée religieuse dans quatre grands domaines.

1. Les régimes politiques, particulièrement dans les pays arabes, sont des régimes fragiles, autocratiques et despotiques. Ce qui les pousse à instrumentaliser l'islam en faveur d'une pseudo-légitimité religieuse. Evidemment, ils ne peuvent être alors que contestés par une surenchère de caractère également religieux, visant la prise du pouvoir et enfermant de la sorte les sociétés dans un cercle vicieux. 

2. Les modes de production archaïques sont dominants. Ils sont les signes d'une économie de subsistance basée sur l'agriculture, le petit négoce et l'artisanat. Sur ces modes archaïques est venue se greffer, dans certains pays, la rente pétrolière, de nature à masquer les problèmes de sous-développement et à retarder les réformes de structure nécessaires. Conséquence de cette situation : les mentalités n'ont pas évolué sous l'influence d'une industrialisation générale, processus d'où aurait pu émerger une nouvelle vision du monde.

3. La situation de la culture et de l'éducation est préoccupante. La censure qui sévit un peu partout et le taux élevé d'analphabétisme font que le nombre de livres et de traductions est dramatiquement bas. La recherche scientifique est squelettique, les bibliothèques publiques rares et très mal fournies. Même dans les cas où les taux de scolarisation sont élevés et correspondent aux normes internationales, les contenus des programmes et les méthodes d'enseignement favorisent l'effort de mémoire plus que la réflexion et le développement du sens critique et l'esprit d'initiative. Il en résulte que l'effort financier, parfois très important, consenti par les Etats ne donne guère les résultats escomptés. En matière d'enseignement religieux, et à l'exception notoire de la Tunisie, où la pensée islamique est assurée dans les facultés de lettres par des universitaires y appliquant les méthodes des sciences humaines, cet enseignement est partout ailleurs dogmatique et monopolisé par les représentants de l'institution traditionnelle et officielle.

4. La structure patriarcale de la famille, bien que secouée par une urbanisation rampante, résiste tant bien que mal. Les solidarités claniques et régionalistes sont encore très fortes. S'y ajoutent parfois les solidarités confessionnelles, linguistiques et ethniques. Le domaine de la santé étant celui où les progrès sont incontestables, il en résulte une démographie galopante, qui absorbe les fruits de la maigre croissance au lieu d'élever de façon tangible les niveaux de vie.

▪▪▪

Ces conditions ne doivent pas être perdues de vue lorsqu'on aborde les problèmes de la pensée islamique. La première est celle du rapport avec la tradition dans son sens le plus général. On sait que celle-ci est à la base de la socialisation dans les sociétés dites traditionnelles, où les savoirs, les savoir-être et les savoir-faire sont acquis et transmis dans le cadre de la famille, du groupe ou de la tribu. Les croyances religieuses et les rites qui leur servent de support font partie de ce qui est appris et pratiqué dans le respect scrupuleux des formes et des contenus. Ils acquièrent ainsi un caractère d'évidence qui est le ciment des rapports sociaux, et qui les met à l'abri de toute contestation de leur statut sacré.

Or cette tradition, dans les sociétés musulmanes, a été remise en cause de manière brutale, au contact de l'Occident impérialiste. Ayant reçu le choc de la modernité, et n'étant guère préparées aux transformations de tout ordre qu'elle implique, les difficultés d'adaptation se sont multipliées pour elles et ont abouti aux réactions les plus contrastées, allant de la fascination au rejet pur et simple.

Dans le domaine religieux qui nous intéresse ici, il s'agit au premier chef de redéfinir le statut du Coran. Est-il, ainsi que le proclame la tradition, un texte divin dans son contenu et dans sa forme, dicté d'une manière surnaturelle au prophète Mahomet, le rôle de celui-ci étant celui de transmetteur passif ? Ou bien le Coran, étant en langage humain, est-il, pour le croyant, divin par son origine et son inspiration, mais aussi humain, dans la mesure où la personnalité du Prophète, sa culture et ses conditions de vie individuelle et communautaire ne pouvaient pas ne pas intervenir dans l'élaboration de ce texte sacré ?

Le discours coranique est, on l'oublie souvent, un discours oral. Ce caractère est perceptible dans le corpus officiel où il a été consigné, dans le Mushaf othmanien "réuni", selon la terminologie consacrée, quelque vingt ans après la mort du Prophète. Les "lectures" coraniques, orthodoxes ou pas, et les variantes du texte scrupuleusement notées par les érudits des IIIe et IVe siècles de l'Hégire (IXe et Xe siècles de notre ère), témoignent de l'opération de passage, à maints égards arbitraire, du discours oral au discours écrit, fondé en grande partie sur la mémoire.

La situation du discours originel étant perdue pour les générations qui n'étaient pas contemporaines de la révélation, le rapport au texte sacré a changé, et le Mushaf est ainsi devenu susceptible d'un nombre illimité d'interprétations. Mais, de toutes ces interprétations potentielles, seules celles qui correspondaient aux attentes de leurs auteurs, à leurs valeurs sociétales et généralement à leurs conditions historiques, se sont imposées, donnant même un sens unique au texte. En d'autres termes, les interprétations du Coran qui nous sont parvenues dans les premières exégèses, datant du IIIe siècle de l'Hégire, reflétaient d'abord les préoccupations concrètes des musulmans après le mouvement des conquêtes et la constitution d'un empire.

Penser l'islam aujourd'hui consiste donc en priorité à prendre et à faire prendre conscience de ce processus historique, et à le déconstruire. Mais il n'est guère facile de traverser les couches épaisses et successives des interprétations et des manipulations qui se sont exercées sur le texte pour remonter au message originel et appréhender toute sa richesse. Il faut le saisir dans sa globalité et dans ses intentions, non dans ses injonctions circonstancielles.

Une telle déconstruction remettrait d'abord en cause l'idée très répandue selon laquelle les premières générations de musulmans, les "pieux anciens" (as-salaf as-sâlih), avaient une meilleure connaissance et une meilleure application des préceptes de l'islam. En effet, les premiers musulmans qui avaient en charge de mettre en application ce qu'ils comprenaient de l'islam ne pouvaient le faire que dans le cadre des systèmes cognitifs et sociaux à leur disposition. Leurs solutions étaient dictées par des impératifs qui ne sont plus les nôtres. S'y conformer aujourd'hui revient en définitive à couper le lien entre la religion et la vie.

Penser l'islam aujourd'hui c'est, par conséquent, démasquer le caractère trompeur de ces traditions qui prétendent refléter les volontés du Prophète, alors qu'elles ne sont, et ne peuvent être, que des représentations influencées, de bonne ou de mauvaise foi, par des facteurs historiques susceptibles d'être analysés par les méthodes des sciences humaines et sociales modernes. Nous osons affirmer qu'une nouvelle interprétation du Coran et des textes fondateurs est non seulement possible mais qu'elle est plus fidèle à l'esprit et à l'objectif ultime du message du Prophète.

Sans remettre en cause la bonne foi des oulémas de l'islam classique, on peut noter qu'ils étaient sous la coupe d'une aliénation mentale qui les empêchait d'affronter la réalité dans sa nudité et d'admettre la fragilité de l'ordre social humain. Si les anciens avaient besoin d'intérioriser la sacralité des institutions sociales de leur milieu, en particulier dans la réglementation des relations sexuelles, en les organisant au sein de la famille et dans la légitimation religieuse du pouvoir politique ; le musulman moderne doit prendre conscience des réalités de notre temps qui démontrent l'impossibilité du retour aux normes et aux pratiques ancestrales. Dans cet ordre d'idées, il nous suffit de nous arrêter sur les rapports hommes-femmes qui sont, avec le pouvoir politique, au centre des intérêts des islamistes. Les fondamentalistes sont hantés par le corps de la femme. Ils fantasment sur les attributs féminins et occultent la dimension humaine, personnelle et intellectuelle, de la femme. On n'a même pas besoin de recourir aux thèses féministes pour constater l'inégalité foncière qui frappait tous les membres des sociétés traditionnelles sans exception, les femmes étant placées dans tous les cas au bas de l'échelle sociale, juste avant les esclaves, avec des droits et des devoirs moindres que ceux des hommes libres.

Aujourd'hui, l'islam peut-être interprété et vécu en conformité avec les valeurs de la modernité et le respect des droits humains universels et inaliénables. Les combats d'arrière-garde que mènent les islamistes et les gouvernants qui instrumentalisent la religion à des fins politiques et idéologiques sont en contradiction avec l'épanouissement spirituel recherché par tout musulman honnête et conséquent. Ils sont aussi en contradiction avec la sérénité qui imprègne les façons multiformes dont les musulmans, dans leur majorité, vivent un islam ouvert et tolérant, ni dogmatique, ni ritualiste, ni rigoriste, ni littéraliste. Il y a là, à n'en pas douter, des signes d'espoir à cultiver et à encourager.

____________________

Abdelmajid Charfi est professeur émérite et ancien doyen de la faculté des lettres et sciences humaines de Tunis. 

Source : Le Monde (Article paru dans l'édition du 12.10.07) 

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lundi 16 mars 2009

C'est quoi une religion ?

C’est avec cette question que le Doyen Sadek Belaid a commencé son rapport de synthèse du colloque « Droit, pouvoir et religion » organisé du 5 au 7 mars dernier à Gammarth par l’Association Tunisienne de Droit Constitutionnel.

A cette question, notre Doyen donnera la réponse suivante : une religion c’est l’addition d’un ensemble d’éléments : une communauté + un dogme + une transcendance + un rituel + une finalité (l’au-delà). 

Mais selon Mr Belaid, ce qui importe ce n’est pas la religion telle qu’il définit mais la relation de cette dernière avec le droit et le pouvoir. Dans ce sens, en supposant l’existence de liens entre ces trois entités, la religion se transforme en une idéologie de pouvoir.

La religion telle que nous la connaissons aujourd’hui est elle à l’état pure (sans aucune relation avec le pouvoir ou le droit) ou bien s’est elle effectivement transformée en un phénomène politique à partir du moment où elle est entrée en concurrence avec le droit et le pouvoir afin d’asseoir sa notoriété ?

C’est cette question, en d’autres termes, qui fut posée par la professeure Sana Ben Achour lors des débats au cours du colloque. En se limitant à l’exemple de l’islam, Mme Ben Achour avait posé une question sur le moment historique de ce qu’elle a appelé la crispation entre droit, pouvoir et religion : quant est ce que ces trois entités sont elles devenues concurrentes ou même antagoniques ?

Nous trouverons les réponses à toutes ces questions dans la brillante communication du professeur Mohamed Haddad qui nous a présenté -entre autres choses- sous le titre « Pour une critique de la raison juridique dans la pensée islamique » l’évolution du rôle des fouquahas en islam qui se trouverait à l’origine de la création de cette crispation entre religion, pouvoir et droit et qui a fait que l’islam pur a laissé sa place à un islam idéologie de pouvoir.

Selon Mr Haddad, au départ, le travail du Faqih se limitait à l’explication du texte (coranique) et la grammaire du discours. Mais à partir de la constitution des cités dans l’empire islamique, le pouvoir en place avait besoin de personnes pour juger les problèmes sociaux : ce fut alors la création de l’institution de khada (justice) qui sera très vite laissée aux fouquaha qui n’appliqueront dans leurs jugements que ce qu’ils connaissent par cœur : le texte coranique. Se posera très rapidement alors le problème des questions qui ne trouvent pas de réponses dans le Coran. La solution qui sera proposée s’appelle « le raisonnement par analogie » qui n’admet pas la rupture et qui considère qu’il existe toujours un cas auquel il faut se référer. Or, ce raisonnement qui ne permet pas de distinguer le moderne de l’ancien et qui n’accepte aucune évolution est selon Mr Haddad la cause de la crispation entre religion, pouvoir et droit.

Cette crispation sera développé au fur et à mesure du développement et de l’extension du religieux et ce jusqu’à nos jours où les fouquahas continuent à vouloir voir la religion s’appliquer à tous les aspects de la vie du croyant. Un but qu’ils poursuivent depuis les mosquées où ils prêchent hebdomadairement devant des millions de croyants jusqu’aux chaînes de télévisions religieuses inspirées des évangélistes.

Que faut-il faire alors ?

Deux solutions sont proposées ; l’une par le professeur Haddad et l’autre par le professeur Hamadi Redissi. Pour ce qui est de Mr Haddad, il demande aux juristes de réagir face aux imams de toute part et ce en travaillant sur la vulgarisation des termes juridiques et en se réappropriant le Droit confisqué par ces cheikhs (Une entreprise qui s’avère difficile selon les dires même du professeur car si un juriste fait une conférence pour quelques dizaines d’intéressés, des milliers d’imams font des milliers de prêches hebdomadaire pour des millions de croyants…).

La deuxième solution est un peu plus radicale et elle est proposée par le professeur Hamadi Redissi qui ne trouve d’issue que dans la sécularisation de la société, considérant que « la sécularisation est une décontamination de ce qui a été contaminé par le sacré ».

Voir aussi sur ce sujet : droit, pouvoir et religion

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jeudi 4 décembre 2008

Mohammed VI et la réforme de l'islam Marocain (4) : L'islam en chantier

Alors que le journal français Le Monde, considère que les réformes du champ religieux marocain initiées par M6 entrent dans une optique de contrôle étatique de la pratique et des institutions religieuses, Jeune Afrique accorde beaucoup plus de crédit a cet énième « chantier » du souverain marocain et rappelle que même s’il se montre prudent, Mohammed VI est aussi « résolument réformiste et entend dépoussiérer l’islam » …

L’islam en chantier

(…) Le vœu du roi Mohammed VI ? L’avènement dans son pays d’un islam à la fois orthodoxe et ancré dans la modernité. Pour le successeur de Hassan II, la réforme de l’islam est un chantier aussi important que Tanger-Med ou l’aménagement des rives du fleuve Bouregreg, à Rabat.

Il a choisi précisément le 27 septembre (vingt-septième jour du ramadan) pour s’adresser, à Tétouan, au Conseil supérieur des oulémas et faire le point sur la « réforme globale du champ religieux » engagée solennellement voilà quatre ans. Cette réforme porte sur les institutions religieuses, le personnel qu’elles emploient et sur ce que M6 appelle la « sécurité spirituelle ».

Mais d’abord un point de doctrine mis en exergue dans le discours fondateur prononcé devant les oulémas le 30 avril 2004, à Casablanca. Sur « les affaires d’ici-bas », explique le roi, la divergence est la norme. Ainsi le veut la démocratie, et Sa Majesté n’en disconvient pas. En revanche, « la question de la religion exige que l’on s’attache à notre référentiel historique unique, à savoir le rite malékite sunnite ». C’est sur lui que la nation marocaine s’est construite et il revient au monarque, Amir el-Mouminine (« Commandeur des croyants ») d’en assurer la sauvegarde.

Tel et « son devoir et sa mission ». Pour que nul n’en doute, Mohammed VI déclare ceci : « Nous considérons que notre attachement à notre unité doctrinale au plan religieux s’apparente à notre engagement constitutionnel pour défendre l’intégrité territoriale et l’unité nationale. »

Une telle profession de foi du Commandeur des croyants est directement liée au 11 septembre et à l’émergence du salafisme djihadiste. En outre, l’affirmation de l’unité doctrinale centrée sur l’école malékite n’est pas étrangère à la montée en puissance de l’Iran et des manifestations de prosélytisme d’origine chiite. Pour faire face, le roi avait annoncé une « stratégie globale » afin de prémunir le royaume contre « l’extrémisme et le terrorisme » et préserver son « identité frappée du sceau de la modération et de la tolérance ».

La première expression de la réforme concerne les mosquées. Une direction a été  créée à cet effet au ministère des Affaires islamiqua : elle se préoccupe aussi bien de leur financement (parfois opaque) que des normes architecturales. Les mosquées sauvages des quartiers périphériques de Casablanca fréquentées par les kamikazes des attentats du 16 mai 2003 ont cédé la place à quelque vingt lieux de culte plus sereins. Sur l’ensemble du pays, 104 mosquées ont été érigées en 2007. Le budget y afférent est passé de 182 millions à 302 millions de dirhams. Au total, le royaume compte aujourd’hui 41 755 mosquées.

L’effort du ministère a porté parallèlement sur le personnel. On a recruté en 2007 pas moins de 1253 préposés en culte, qui sont surtout des récitants du Coran, 150 imams et 50 morchidate (assistante religieuse). On s’est encore préoccupé de la condition sociale de ce lumpenprolétariat qu’est le personnel des mosquées, lequel désormais reçoit un salaire et bénéficie de la protection médicale.

A un niveau plus élevé, la réforme royale s’est traduite par la réforme du Conseil des Oulémas, appelé à accueillir les « théologiens connus et reconnus », choisis, précise Amir el-Mouminine, pour leur « capacité d’allier érudition religieuse et ouverture sur la modernité ». Ils quadrillent le territoire et ont pour mission notamment d’être « à l’écoute des jeunes », de manière à les protéger contre les « égarés et les mystificateurs ».

Ici encore, M6 donne libre cours à son féminisme. Dans les conseils, auprès des vénérables oulémas, siègent de respectables alimate, des femmes dont le savoir théologique et la compétence n’ont rien à envier à ceux de leurs collègues masculins.

Qu’en est-il des fatwas, ces avis autorisés à propos de questions religieuses inédites ou controversées ? En cas de besoin, le Conseil supérieur des oulémas soumet un projet au Commandeur des croyants, qui tranche en toute souveraineté.

L’engagement de Mohammed VI, qui ne surprend personne au Maroc, n’est pas toujours compris. Son attitude parait intempestive, excessive, injustifiée. En vérité, le 23e monarque de la dynastie alaouite est dans son rôle. Dans le cas contraire, il faillirait à ses obligations les plus élémentaires. Commandeur des croyants (et non des seuls musulmans puisqu’il est également chargé de la protection de ses sujets juifs) n’est pas un titre symbolique ou superfétatoire. C’est une fonction essentielle, consubstantielle à la monarchie. Traditionnellement, ses attributs s’énoncent ainsi : il est « Commandeur des croyants, protecteur de la religion et de la nation ».

Mohammed VI se réfère sans cesse, surtout lorsqu’il intervient dans le domaine religieux, à son « ancêtre », le prophète Mohammed. De même invoque-t-il régulièrement le « pacte sacré qui le lie aux Marocains », c’est-à-dire la bay’a, l’acte d’allégeance, qui est renouvelé chaque année à l’occasion de la fête du Trône. Or l’ascendance prophétique et la bay’a, sont tout simplement les deux principes qui fondent la légitimité dans la doctrine du pouvoir en islam. (…)

Ce qui importe n’est donc pas tant la place centrale que M6 donne à la religion, mais la manière dont il le fait et pour quels objectifs. S’il se montre prudent, il est aussi résolument réformiste et entend dépoussiérer l’islam. Au-delà du contrôle des mosquées et de l’organisation des Conseils des oulémas à l’échelon local, la réforme qu’il a lancée exige la mobilisation de la masse des oulémas indépendants, ceux qui façonnent l’opinion. Ce qui est loin d’être acquis. Le roi d’ailleurs ne le cache pas. Dans le discours de 2004, il craignait que les Conseils mis en place par le ministère ne soient des « ilots désertés ». Et à Tétouan, il revient à la charge en invitant « nos honorables oulémas à apporter une contribution plus efficiente au processus de réforme ». Le grand dessein de Mohammed VI d’édifier un nouveau Maroc et son volontarisme achoppent visiblement sur les frilosités et les réflexes conservateurs du Maroc éternel.

Source : Jeune Afrique, n° 2491.

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lundi 1 décembre 2008

Mohammed VI et la réforme de l'islam Marocain (3) : Le roi veut controler l'islam marocain

La presse internationale a consacré certains développements aux réformes de Mohamed VI. Pour le Monde, à travers ses réformes, M6 tient surtout à garder l’islam marocain sous son contrôle…

Le roi veut contrôler l'islam marocain

Ni le lieu ni le moment n'avaient été choisis par hasard. C'est à Tétouan, ville du nord du Maroc, très traditionnelle et marquée par l'intégrisme, que le roi Mohammed VI a choisi d'annoncer, samedi 27 septembre, une réforme du dispositif religieux dans le royaume (…)

Fort de sa fonction de "Commandeur des croyants" (chef suprême des musulmans), Mohammed VI a décidé la mise à niveau des institutions religieuses et un meilleur encadrement des prédicateurs du royaume.

Désormais, chaque province ou préfecture aura son Conseil local des oulémas, (théologiens relevant du ministère des affaires religieuses à Rabat). Leur rôle sera de répondre aux questions de la population et de contrôler les imams des mosquées, de " guider les gens et combattre les allégations mystificatrices colportées par les tenants de l'extrémisme".

La communauté marocaine à l'étranger - essentiellement en France - sera également concernée. En annonçant cette réforme, le souverain marocain "tente d'étendre sa politique de proximité, dont il se prévaut dans d'autres domaines, au champ religieux", souligne Mohammed Darif, islamologue et enseignant à l'université Hassan II de Mohammedia. Cette restructuration ne date pas d'hier. Amorcée par le roi Hassan II, qui voulait combattre dans les années 1980 les retombées de la révolution islamique iranienne sur le Maroc, elle se poursuit, par étapes, depuis que Mohammed VI est arrivé sur le trône.

En 2004, au lendemain des attentats de Casablanca, les mosquées non autorisées avaient été interdites.

"Il s'agit pour le roi d'être la grande et seule autorité, et d'asseoir le prééminence du rite malékite à travers tout le royaume, pour contrer les autorités religieuses autoproclamées", explique Rachid Benzine, chercheur associé à l'Observatoire du religieux, à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. La reprise en mains annoncée par le souverain marocain intervient au lendemain du tollé provoqué par une fatwa (avis religieux) émise par un théologien du courant salafiste traditionnel qui autorisait le mariage des fillettes dès l'âge de neuf ans (alors que l'âge minimum légal au Maroc est de 18 ans). Cet homme, Mohammed Maghraoui, a été démenti, le 21 septembre, par le Conseil supérieur des oulémas, et son site Internet a été interdit.

Reste que les autorités marocaines sont assez impuissantes face à Internet et aux chaînes de télévision du Golfe, notamment la chaîne religieuse Iqra. Des prêcheurs, tel Amr Khaled qui prône un islam conservateur, connaissent un succès grandissant. "Ils opèrent comme les téléprédicateurs protestants. De la même façon que les chrétiens, les musulmans s'abreuvent à toutes les sources. Eux aussi font leur marché du religieux. Dans ces conditions, rien n'assure que les réponses apportées (par les pouvoirs politiques) aient des chances d'être entendues", souligne le chercheur Rachid Benzine.

Source : Le Monde | 29-09-2008.

   

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vendredi 28 novembre 2008

Mohammed VI et la réforme de l'islam Marocain (2)

Dans son discours du 27 septembre 2008, prononcé à l’occasion de la session ordinaire du Conseil Supérieur des Oulémas marocains, le Roi Mohammed VI a évoqué le mot réforme plus de 10 fois.

Dans ce discours, M6 s’engage à « rénover les institutions qui ont en charge les affaires religieuses » et annonce à ce propos les grandes lignes de cette réforme…

Discours du 27 septembre 2008 du Roi Mohammed VI

Ci-dessous le texte intégral du discours :

« Louange à Dieu. Prière et Salut sur le Prophète. Sa famille et Ses compagnons. Honorables membres du Conseil supérieur des Oulémas. Mesdames et Messieurs, les oulémas.

Il Nous est agréable de présider l’actuelle session du Conseil supérieur des Oulémas. C’est pour Nous l’occasion de renouveler, en Notre qualité d’Amir Al-Mouminine [Commandeur des croyants], le pacte indéfectible en vertu duquel Nous nous faisons un devoir de veiller à la protection de la religion et de ses adeptes et à la poursuite de la réforme engagée en la matière. A cet égard, Nous entendons rénover les institutions qui ont en charge les affaires religieuses, et assurer de Notre bienveillante sollicitude les personnes qui s’en occupent. Nous tenons également à inscrire cette réforme dans la politique de proximité, qui est à la base de Notre méthode de gestion des affaires de Notre cher peuple.

Notre but ultime est de veiller à ce que nos honorables oulémas apportent une contribution plus efficiente au processus de réforme et de modernisation que Nous conduisons dans tous les domaines. Nous tenons à ce qu’ils s’attachent, en particulier, à apporter leur concours au renforcement de la sécurité spirituelle de la nation, en veillant à la préservation de sa doctrine religieuse qui se réclame d’un islam sunnite tolérant.

Avec l’aide de Dieu, Nous avons engrangé d’importants acquis dans le cadre de la mise en œuvre de la réforme globale du champ religieux, un processus que Nous avons lancé il y a quatre ans à l’occasion de Notre discours qui posait, en la matière, les jalons fondateurs d’une stratégie nouvelle et multidimensionnelle. [voir ci-dessus le discours du 30 avril 2004].

Il y a lieu de citer en premier ce qui a été réalisé au niveau institutionnel central, en l’occurrence une restructuration et une mise à niveau du Ministère des Habous et des Affaires Islamiques, qui ont permis à ce département de s’acquitter au mieux de la noble mission qui lui est dévolue et des lourdes responsabilités qui lui échoient.

Nous avons également assuré la rénovation et la réorganisation du Conseil supérieur des Oulémas et des Conseils locaux des Oulémas. A cet égard, Nous avons opté pour une démarche ambitieuse hissant le discours religieux à la hauteur des réalités de notre époque et des impératifs de protection de nos jeunes contre la perte des repères et des références et les risques de les voir instrumentalisés par les trublions et les extrémistes de tout poil.

Dans le même ordre d’idées, Nous avons mis en place une instance de recours, seule habilitée à émettre des fatwas [avis jurisprudentiels]. Notre but est de mettre cette prérogative interprétative à l’abri des intrus et autres imposteurs qui se placent en marge du cadre religieux institutionnel, incarné par la Commanderie des Croyants, dont Nous sommes dépositaire.

En matière d’éducation, la dynamique réformatrice a touché l’ensemble des institutions en charge de l’enseignement traditionnel et de l’éducation islamique.

Fidèle à Notre démarche et Notre politique en matière de décentralisation et de déconcentration, Nous avons décidé le redéploiement et la généralisation des Conseils locaux des Oulémas, de sorte que chaque province ou préfecture puisse disposer de son propre Conseil. Cette mesure permettra de répondre à la nécessite, impérieuse à Nos yeux, de prendre en considération les spécificités et les coutumes propres aux habitants de chaque région, et d’apporter des réponses aux questions qui les interpellent en matière religieuse.

Soucieux de voir la politique de proximité s’étendre à Nos fidèles sujets expatriés, Nous avons jugé bon de procéder, dans un premier temps, à la création d’un Conseil des Oulémas pour la communauté marocaine en Europe. Cette initiative Nous paraît de nature à favoriser une certaine ouverture sur les spécificités religieuses et culturelles de cette communauté. Elle devrait aider à prémunir la foi et les valeurs authentiques qui font la singularité de leur identité marocaine, contre les velléités intégristes et extrémistes.

Dans la même volonté de réforme et de modernisation, Nous avons créé la Ligue Mohammadia des Oulémas, en remplacement de leur instance antérieure. Ce faisant, Nous comptons fédérer au sein de cette nouvelle structure toutes les potentialités et les compétences religieuses que recèle notre pays. Notre souhait est que cette entité puisse remplir sa mission dans un esprit de complémentarité et en parfaite synergie avec les composantes de l’édifice religieux rénové, dont Nous avons posé les jalons.

Cependant, cette réforme institutionnelle ne saurait être complète que si l’on s’attelle à redynamiser le rôle des mosquées, tant il est vrai qu’elles constituent le cœur vibrant de la sphère spirituelle. Aussi avons-Nous arrêté une série de mesures reflétant Notre constante et bienveillante sollicitude pour les maisons de Dieu, d’autant plus qu’elles constituent l’un des piliers majeurs sur lesquels repose notre plan d’initiation et de sensibilisation aux principes de la pensée religieuse éclairée.

Notre vœu est de conforter les mosquées dans la vocation qui est la leur, en tant que lieux de culte et espaces d’invocation de Dieu, de guidance, d’orientation spirituelle et d’alphabétisation.

Aussi avons-Nous donné Nos Instructions à Notre ministre des Habous et des Affaires Islamiques pour qu’il mette en chantier un programme global d’encadrement et de mise à niveau des imams de mosquée, en mettant à contribution nos honorables Oulémas, et en veillant au respect des constantes et des choix de la Nation. Il importe, à cet égard, de s’ouvrir sur les questions et les préoccupations des temps modernes, et de prendre en compte les exigences de "fiqh attayssir" [doctrine jurisprudentielle qui préconise les modalités d’application les plus souples et les moins contraignantes pour remplir les obligations religieuses].

Nous avons jugé opportun de consolider le dispositif réglementaire régissant les mosquées, en mettant en place une batterie de mesures incitatives concrètes pour les constructions légales de mosquées. Aussi, et pour réaffirmer Notre volonté de rapprocher celles-ci des fidèles qui y affluent, engageons-Nous le gouvernement à prendre les dispositions qui s’imposent, pour l’exonération de la construction des mosquées de 50 % de la TVA, en application des Hautes Instructions que Nous avons données à cet effet.

La dimension sociale constitue, quant à elle, le troisième pilier de Notre plan de réformes. Ainsi, outre la couverture médicale dont bénéficient les personnes chargées de gérer au quotidien les affaires religieuses, Nous avons décidé de consolider cette couverture qui constitue déjà pour eux un acquis, par la mise en place, en leur faveur, d’un organisme chargé des affaires sociales. Il s’agit en l’occurrence de « la Fondation Mohammed VI des oeuvres sociales pour le personnel religieux », que Nous avons créée pour illustrer l’intérêt tout particulier que Nous attachons à leur cas, ainsi que Notre volonté de mettre à la disposition de cette catégorie de travailleurs studieux, appliqués et dévoués, les moyens nécessaires pour améliorer leur situation.

Mesdames et Messieurs les Oulémas.

Nous sommes fier de voir avec quels engagement et sens du devoir nos valeureux Oulémas se sont investis dans les différentes sphères de l’action religieuse. Toutefois, Nous attendons d’eux des efforts accrus et déterminés. Il leur incombe, surtout, de faire ressortir dans tout son éclat, l’image rayonnante de l’Islam qui appelle à honorer l’Homme et à préserver sa dignité. Il leur appartient, en outre, d’en défendre les valeurs sacrées, et au premier chef, la sainteté de son Prophète, Notre Aïeul - prière et salut sur Lui - et tous les autres Prophètes et Envoyés de Dieu, que Notre sainte religion nous enjoint de croire et de vénérer sans discrimination entre eux.

Il y a, évidemment, dans cette injonction, une réaffirmation du devoir de respect mutuel qui doit exister entre les différentes religions célestes, et entre les cultures et les civilisations. Mais nous n’ignorons pas, pour autant, que le monde aujourd’hui traverse une conjoncture où s’agitent les démons de l’égoïsme et de la violence et s’ébranlent les repères et les références.

C’est dire que dans le cadre de votre mission spirituelle, vous avez essentiellement pour devoir d’œuvrer en permanence pour faire régner la paix et la quiétude. Il vous appartient, en effet, d’exhorter les fidèles à l’émulation dans le labeur positif et constructif, et de les inciter à combattre l’extrémisme, l’ostracisme et le terrorisme, par la dissémination des nobles idéaux que prône l’Islam, et qui sont un rempart pour épargner à notre pays les fléaux exécrables du fanatisme et de l’excès poussé à l’extrême.

C’est dans cet esprit que Nous avons décidé d’inaugurer une nouvelle étape dans le processus de réforme du champ religieux. Nous avons, en effet, opté pour un plan d’action novateur, dénommé "Mithaq Al-Oulamae", et qui constitue un programme exemplaire de mobilisation, de sensibilisation et de conscientisation. Il exige que vous vous attachiez à mener sur le terrain, avec sincérité et dévouement, et tout en restant le plus près possible des fidèles, votre mission de clarification et de guidance religieuses. Les Oulémas ont donc le devoir de s’atteler à assurer la mise à niveau des Imams de mosquée et à se déployer dans la ville et la campagne pour guider les gens et éclairer leurs lanternes et pour combattre et infirmer les allégations mystificatrices colportées par les tenants de l’extrémisme.

Nous appelons donc à la mise en œuvre du plan "Mithaq Al-Oulamae", conformément à un programme bien défini, sous l’impulsion du Conseil Supérieur des Oulémas, et en coordination avec le Ministère des Habous et des Affaires Islamiques. Nous engageons donc le gouvernement à mettre à la disposition de ce département tous les moyens nécessaires pour la mise en œuvre d’un programme reposant sur une mobilisation tous azimuts et un discours religieux éclairé, adapté aux capacités d’assimilation et à la réalité vécue de ses destinataires.

Nous sommes résolument déterminé à aller de l’avant dans la mise à niveau et la rénovation du champ religieux. Nous entendons hisser ce processus au niveau de vos attentes et des ambitions qui animent tous Nos fidèles sujets. Ce réajustement s’impose d’autant plus qu’il s’inscrit au cœur des réformes nationales essentielles que Nous conduisons, et qui consistent, au premier chef, à assurer la sécurité spirituelle de la nation et à préserver l’identité (religieuse) islamique du Maroc. Celle-ci se distingue, en effet, par l’obligation de se conformer aux prescriptions de la Sounna (Tradition Prophétique) et aux impératifs inhérents à l’esprit de collégialité et à la quête du juste milieu et des valeurs de modération et d’ouverture. Il est donc impératif, lorsqu’il s’agit de prêcher la bonne parole et d’appeler à la vénération de Dieu, d’user d’un discours empreint de sagesse et des autres préceptes que prône l’Islam généreux et tolérant.

L’ambition qui nous habite tous est de veiller à ce que le sursaut mobilisateur et édifiant de "Mithaq Al-Oulamae", traduise avec éloquence la singularité du renouveau religieux que connaît le Maroc sous l’impulsion de ses Oulémas, et illustre la pertinence et la sagesse du verset coranique qui dit en substance : "Celui qui sait que la Révélation que ton Seigneur a fait descendre sur toi est la Vérité, serait-il semblable à l’aveugle ? Seuls réfléchissent : ceux qui sont doués d’intelligence, ceux qui observent fidèlement le pacte de Dieu et ne violent pas Son alliance". Véridique est la parole de Dieu.

Wassalamou alaïkoum wa rahmatoullahi wa barakatuh ».

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mardi 25 novembre 2008

Mohammed VI et la réforme de l'islam Marocain (1)

M6_et_la_reforme_de_l_islam

Par une série de réformes lancée depuis 2004, Mohammed VI, le Roi du Maroc, s’inscrit comme l’un des rares chefs d’Etats Arabo-musulmans à s’engager –après le 11 septembre- publiquement au « combat pour contrer les courants destructeurs exogènes » qui nuisent à l’image de l’Islam et des musulmans.

En tant que ‘‘Commandeur des Croyants’’, le Roi s’est lancé depuis dans une série de mesures qui vise à réformer radicalement le champ religieux marocain.

Deux des discours de M6 ; celui du 30 avril 2004 et celui du 27 septembre 2008, peuvent être considérés comme le point de départ de sa stratégie réformiste qui « a pour but d’impulser et de renouveler le champ religieux ».

Pour l’importance de ce qui a été dit par Mohammed VI au cours de ces 2 discours, Islamiqua vous les présente intégralement, en deux parties.

Discours du Roi Mohammed VI du 30 avril 2004

Dans ce discours, prononcé par M6 devant un parterre des Oulémas Marocains, le Roi a lancé sa « stratégie intégrée, globale et multidimensionnelle » de la réforme de l’islam marocain. Avec le but de « redresser l’image de l’islam ».

Ci-dessous la version intégrale du discours :

« Louange à Dieu, prière et Salut sur le Prophète, Sa Famille et Ses Compagnons

Mesdames et Messieurs,


Depuis que Nous avons assumé les charges d'Amir Al Mouminine
[Commandeur des croyants]
, Nous astreignant au pacte sacré de l'allégeance et aux devoirs qui en découlent d'assurer la protection de la religion et de ses adeptes, Nous avons constamment porté la plus haute attention aux affaires religieuses, veillant à ce que les institutions qui s'en occupent s'acquittent au mieux des missions qui leur sont dévolues et que la situation des personnes qui en ont la charge reçoive toute l'attention voulue. Notre démarche s'inscrit dans le prolongement de la voie que Nos vénérés ancêtres avaient empruntée pour préserver la sécurité spirituelle du Maroc et l'unité du rite Malékite.


S'il est dans l'ordre des choses que la gestion des affaires ici-bas donne lieu à des avis divergents qui traduisent, du reste, un aspect de la démocratie et de la diversité des vues sur les moyens d'assurer l'intérêt général, en revanche, la question de la religion exige que l'on s'attache au référentiel historique unique qui est le nôtre, à savoir le rite Malékite sunnite sur lequel s'est construite l'unanimité de cette nation et dont la protection est un devoir et une mission dont Nous sommes le dépositaire. En effet, Nous considérons que notre attachement à notre unité doctrinale, au plan religieux, s'apparente à notre engagement constitutionnel pour défendre l'intégrité territoriale et l'unité nationale de la patrie. A cet égard, Nous veillons à la poursuite de tout effort jurisprudentiel pertinent qui aide à rester en phase avec les nouvelles exigences de l'époque.


Après les décisions que Nous avions annoncées dans le dernier Discours du Trône, et dans le discours du 29 mai 2003 à Casablanca, et suite aux mesures et dispositions que Nous avons prises pour les concrétiser, Nous entamons aujourd'hui la finalisation et la mise en œuvre d'une stratégie intégrée, globale et multidimensionnelle. Cette stratégie à l'élaboration de laquelle Nous avons veillé et qui repose sur trois fondements, a pour but d'impulser et de renouveler le champ religieux en vue de prémunir le Maroc contre les velléités d'extrémisme et de terrorisme, et de préserver son identité qui porte le sceau de la pondération, la modération et la tolérance.


S'agissant du fondement institutionnel, il repose essentiellement sur la restructuration du Ministère des Habous et des Affaires islamiques. A cet égard, Nous avons promulgué un Dahir
[un decret Royal]
portant création d'une Direction de l'Enseignement originel, et d'une autre chargée des mosquées. Il est également prévu de procéder à une révision de la législation régissant les lieux de culte, en vue de leur adaptation aux exigences architecturales, de sorte que l'exercice du culte puisse s'y faire dans une atmosphère de sérénité, que l'on en maîtrise les sources de financement et que l'on s'assure de leur transparence, leur légalité et leur pérennité.


Nous avons ordonné la nomination de délégués régionaux du ministère, appelés à assurer, sur le terrain, une gestion moderne des affaires islamiques. S'agissant par ailleurs de l'institution du Waqf, Nous insistons sur la nécessité de réactiver et de veiller à la rationalisation de son fonctionnement, pour qu'elle reste fidèle à ses finalités légales et à sa vocation d'instrument de solidarité sociale, et pour qu'elle poursuive son essor grâce aux apports des bienfaiteurs.


Toutefois, ce pilier institutionnel ne peut atteindre sa plénitude, pensons-Nous, qu'avec l'appui d'un autre fondement, celui d'un encadrement efficace. Aussi, avons-Nous apposé Notre sceau sur les Dahirs de nomination des membres des Conseils des Oulémas dans leur nouvelle composition. Nous avons chargé Notre ministre des Habous et des Affaires islamiques de les installer dans leurs fonctions.

Déployés à travers le territoire national, et constitués de théologiens connus et reconnus pour leur loyauté aux constantes et aux institutions sacrées de la nation et pour leur capacité d'allier érudition religieuse et ouverture sur la modernité, ces Conseils ont une mission de gestion de proximité des affaires religieuses. Nous les exhortons à se mettre à l'écoute des citoyens, surtout les jeunes, et à oeuvrer pour protéger leur foi et leur esprit contre les égarés et les mystificateurs.

Nous tenons, en outre, à voir des femmes versées en sciences religieuses siéger dans ces Conseils, et ce par souci d'équité à leur égard et d'égalité entre l'homme et la femme. Pour empêcher que le champ religieux ne soit investi par des intrus agissant en dehors du cadre institutionnel légal, Nous avons confié au Conseil Supérieur des Oulémas le soin de proposer, à l'occasion d'occurrences à implications religieuses, des fatwa à Notre Majesté en Notre qualité d'Amir Al Mouminine et de Président dudit Conseil.

Il s'agit, en effet, de faire barrage aux expédients et autres prétextes fallacieux et de couper court aux fauteurs de discorde et de zizanie. A cet égard, Nous affirmons que Notre volonté d'élargir et de renouveler les Conseils des Oulémas, n'a d'égal que Notre souci d'empêcher que ces structures ne se réduisent à des îlots désertés par les Oulémas non membres. Bien au contraire, Nous tenons à ce qu'elles soient des espaces de rencontre pour tous les Oulémas éclairés.


Nous tenons à ce que la réforme que Nous engageons englobe la Ligue des Oulémas du Maroc qu'il faudra sortir de sa léthargie et qu'il convient de régénérer pour en faire un organe dynamique agissant en synergie avec les Conseils des Oulémas. Nous promulguerons, à cet effet, un Dahir portant organisation et composition de cette structure appelée à opérer dans un cadre portant Notre Prénom Chérifien, à savoir "La Ligue Mohammadia des Oulémas du Maroc". Elle sera composée des vénérables Oulémas que Nous entourons de Notre haute sollicitude et de Notre affection.

Pour autant, Nous savons que la mission d'encadrement assignée à ces structures risque de demeurer purement formelle en l'absence d'un troisième fondement, qui en constitue, du reste, la clé de voûte, à savoir : une éducation islamique saine et une formation scientifique moderne. Aussi, et faisant suite aux efforts précurseurs menés en la matière par Notre Vénéré Père, Sa Majesté le Roi Hassan II, que Dieu sanctifie Son âme, Nous donnons Nos instructions à Notre Gouvernement pour qu'il prenne, après mûre réflexion et en toute connaissance de cause, les mesures qui s'imposent pour assurer la rationalisation, la modernisation et l'unification de l'éducation islamique, et pour dispenser une formation solide dans les sciences islamiques, toutes disciplines confondues, et ce dans le cadre d'une Ecole nationale unifiée. 


Nous avons, dans cette perspective, veillé à la mise à niveau des écoles de l'enseignement originel, à la sauvegarde du système d'apprentissage coranique et à la protection de ces établissements contre toute exploitation ou déviation portant atteinte à l'identité marocaine. Nous avons prévu, en outre, des passerelles et des programmes de formation permettant l'intégration des effectifs issus de ces écoles dans le système éducatif national qui, au lieu de former des esprits obtus et sclérosés, favoriseront, au contraire, l'ouverture sur les autres cultures.


A partir de tout ce qui précède, ce à quoi Nous Nous employons actuellement, ce n'est pas uniquement de doter notre pays d'une stratégie harmonieuse et intégrée, susceptible de l'aider à affronter les défis propres au champ religieux et de les relever sous l'impulsion de la Commanderie des croyants - institution qui fédère la nation et la conduit vers le progrès et la prospérité - mais également de contribuer, de façon rationnelle et ciblée, à redresser l'image de l'Islam, sciemment pervertie et mise à mal par des campagnes enragées, en réaction à l'extrémisme de scélérats désaxés et au terrorisme aveugle perpétré par des agresseurs et qui n'a ni patrie ni religion.

Il s'agit de l'Islam vrai et authentique, tel que nous l'a rapporté le sceau des Prophètes, Sidna Mohammed, prière et salut sur Lui. Cet Islam, les Marocains l'ont fait leur, parce qu'il est en accord avec le bon sens et leurs dispositions naturelles ainsi qu'avec leur identité unifiée par l'obéissance à Dieu, au Prophète et au Commandeur des Croyants, Amir Al Mouminine, auquel ils ont confié, par leur allégeance, le soin de prendre en main leurs affaires. Aussi les a-t-il protégés contre toutes les hérésies et tous les maux causés par les sectaires et les clanistes qui se sont placés en dehors de la Sounna et du consensus de la communauté.


Vous trouverez le Premier Serviteur du Royaume à la pointe du combat pour contrecarrer les courants destructeurs exogènes ayant fait irruption dans notre société qui demeure fermement attachée à l'Islam, dans tout ce qu'il a de pur et de modéré, attachement où se retrouvent tous les Marocains, y compris Nos fidèles sujets résidant à l'étranger.


Nous saluons comme un signe de bon augure que le lancement de ces réformes globales coïncide avec la fête du Mawlid, avec toute la symbolique attachée à la naissance de Notre aïeul le Prophète, paix et salut sur Lui, et au Message dont Il était porteur.

Ce Message, annonciateur de l'éclosion d'une civilisation islamique tolérante, a grandement contribué au renforcement et à l'ancrage des idéaux humains, arrachant l'homme aux ténèbres de l'obscurantisme, prônant la solidarité en l'assimilant à une œuvre de piété et mettant en garde contre le péché et l'agression. 

Puisse Dieu redresser Nos actes et les vôtres, et nous ranger parmi ceux qui "écoutent les paroles [de Dieu], et suivent ce qu'elles ont de plus beau". Véridique est la parole de Dieu.


Wassalamou alaikoum warahmatoullah wabarakatouh ».

Vendredi 28 novembre, découvrez sur Islamiqua le deuxième discours fondateur de la réforme de l’islam marocain de Mohammed VI.

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lundi 4 août 2008

Islamisme et enseignement dans les pays arabes

Education et modernité

Par : Mohamed Charfi

Troisième partie d’une série de trois « morceaux choisis » du livre « Islam et liberté, le malentendu historique »  que Islamiqua vous propose en hommage au professeur Mohammed Charfi

Tous les pays arabes ont connu, chacun selon ses propres circonstances mais toujours sous la pression des traditionalistes, une manipulation du système éducatif qui a été, la plupart du temps, le fruit d’une politique démagogique ou de l’inconscience de l’importance des enjeux. Ou peut être les deux à la fois. (…)

Pour la plupart des pays arabo-musulmans, cette situation perdure, ce qui ne promet rien de bon pour l’avenir.

L’institut arabe des droits de l’homme, dont le siège est à Tunis, a entamé depuis 1996 une étude sur le thème de « L’éducation et les droits de l’homme » à travers les programmes et les manuels scolaires dans les douze pays arabes qui ont adhéré aux instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme. Les rapports nationaux fournis jusqu’ici prouvent que les enseignements contraires aux droits de l’homme existent presque partout, même si leur fréquence et leur gravité varient d’un pays à un autre.

Il n’est pas question ici de présenter une étude comparative ni encore moins de dresser un tableau exhaustif. On se contentera de mentionner quelques échantillons révélateurs.

La situation de guerre civile entre musulmans et non-musulmans au Soudan depuis de nombreuses années explique, sans les justifier, les longs développements sur le gihad dans les ouvrages scolaires de ce pays, où on trouve une apologie de cette violence avec le rappel fréquent des règles charaiques la concernant.

Dans les livres égyptiens, on parle de tolérance ; mais on ajoute que l’islam est la seule vraie religion. On invoque le principe charaique da l’obligation d’ordonner de faire le bien et d’éviter le mal, en expliquant que cette lutte contre le mal peut se faire par la parole et par l’action, ce qui constitue une justification à peine indirecte de la violence qu’exercent les islamistes contre l’Etat et contre les personnes.

La femme a toujours une position inférieure par rapport à celle de l’homme. La mère est à la cuisine quand le père est à la bibliothèque. Cette situation n’est pas seulement un fait social mais une règle religieuse. Un ouvrage scolaire yéménite va très loin dans ce sens, dans la mesure où il rappelle la règle charaique selon laquelle la soumission de la femme à Dieu –autrement dit son islamité- est inacceptable si elle n’est pas accompagnée par la soumission au mari. La prière de la femme mariée est irrecevable le jour où son mari est mécontent d’elle ; ce qui implique un devoir permanent d’obéissance absolue.

Dans la plupart des pays arabes, ce n’est pas seulement dans l’enseignement religieux qu’on trouve la présentation apologétique de l’histoire de l’islam. Citons à titre d’exemple ce passage du livre marocain des Règles de la langue arabe qu’on pourrait traduire ainsi :

« Haroun Errachid était éloquent, généraux,  noble, intelligent ; par alternance, tous les deux ans, il accomplissait un pèlerinage à la Mecque une année et livrait une guerre sainte l’année suivante. Il était un homme de lettre à l’esprit vif. Il connaissait par cœur le noble Coran. Il était un grand savant doté d’un sens esthétique raffiné et d’une grande capacité pour le juste discernement. Il était courageux pour le triomphe de la justice… »

Quant on sait que Haroun Errachid, qui était certes un grand calife abbasside, n’était ni saint dans sa vie privé (très nombreuse concubines, soirées de libations…) ni un gouvernant juste (sa façon de liquider les Barmaki, par exemple, en dit long sur son sens de la justice), on a une idée de la distance qui sépare la réalité de l’image idéalisée donnée.

De même, les manuels scolaires marocains, à l’instar des autres pays musulmans, enseignent, avec justifications à l’appui, tous les chatiments corporels prévus par la charia, des coups de fouet jusqu’à la lapidation. Il est paradoxal d’enseigner dans les écoles de l’Etat de vieilles traditions qui sont contraires au droit et à la pratique officielle du pays.

Si les règles charaiques étaient enseignées et en même temps placées dans leur contexte historique et soumises à une appréciation critique pour justifier l’attitude du législateur contemporain qui les a abandonnées, cela aurait été très utile pour favoriser l’intégration de l’élève dans son milieu social et lui faire accepter la modernité sans rejeter sa culture originelle. Mais ce n’est pas le cas. Au contraire, il est clairement affirmé que la liberté n’est permise qu’à la condition que la charia ne soit pas remise en cause et que la raison ou l’esprit critique ont pour limite les règles de la charia qui ne doivent pas être critiquées.

La plupart des manuels sont utilisés pour que l’élève vive dans une « ambiance islamique ». Ainsi, par exemple, dans le livre marocain de lecture arabe de la 6ème année de l’enseignement de base, en principe livre de langue et non d’éducation religieuse, les thèmes des premières leçons sont les suivants : 1re leçon : versets coranique ; 2e : hadiths du Prophète ; 3e : « je suis musulman » ; 4e : l’islam et la consultation ; 5e : versets coraniques ; 6e : le jeûneur le plus méritant, etc. 

De manière générale, l’enseignement dans les pays arabo-islamiques est de nature à favoriser la montée de l’intégrisme. Il a besoin d’être expurgé de tous les propos contraires aux droits de l’homme et aux fondements de l’Etat moderne. Avec une réforme radicale des systèmes éducatifs, ce que Abdou Filali Ansary appelle « les ajustements en profondeur », l’école pourra, à moyen terme, contribuer à guérir la société de l’extrémisme religieux.     

Source : Mohamed Charfi, « Islam et liberté, le malentendu historique », Casbah Edition, Alger, 2000, pp 223-226. 

   

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lundi 21 juillet 2008

Les islamistes et la discrimination antiféministe

La discrimination antiféministe

Par : Mohamed Charfi

Deuxième partie d’une série de trois « morceaux choisis » du livre « Islam et liberté, le malentendu historique »que Islamiqua vous propose en hommage au professeur Mohammed Charfi

Le caractère discriminatoire de la charia à l’égard des femmes est bien connu. Sa dénonciation est un lieu commun. Pourtant, il faut aborder la question, car plusieurs de ses aspects restent mal connus.

Mohammed_ChariA l’opposé de la religion chrétienne, l’islam reconnaît la légitimité du désir et du plaisir sexuels. Ce n’est pas, en soi, un péché, ni un mal nécessaire justifié seulement par le besoin de la procréation. D’une certaine manière, la charia établit une liberté sexuelle très large, presque une licence, avec la seule véritable limite que cette liberté est réservé aux hommes et entièrement et rigoureusement exclue pour les femmes. C’est que, s’il prend la précaution de respecter certaines formes, l’homme peut avoir un nombre illimité de femmes.

Il a d’abord le droit d’épouser quatre femmes en même temps. Ce droit est resté incontesté pendant treize siècles, c'est-à-dire jusqu’à une époque très récente, quant les premières tentatives de nouveaux ijtihads ont commencé. On justifie ce droit par la nécessité d’éviter le péché. Si un homme marié rencontre une femme, jeune fille, veuve ou divorcée, qui lui plait, pour qu’il ne soit pas tenté d’avoir avec elle des rapports illégitimes, autant l’autoriser à l’épouser. S’il n’est pas sur de l’aimer, de la vouloir comme épouse pour la vie, ni même simplement pour longtemps, cela n’a aucune espèce de gravité, car, après la consommation, une fois le désir assouvi, il aura toujours le loisir de la répudier quand il le voudra. Les esprits « sceptiques » répondront alors en posant la question de savoir pourquoi ne pas s’arrêter à deux femmes. Ce à quoi les uléma répliquent en reprenant exactement les mêmes termes pour justifier la possibilité d’avoir une troisième puis une quatrième épouse.

De plus, durant les treize premiers siècles de l’hégire, donc selon la charia, l’homme pouvait acheter autant d’esclaves que sa capacité financière le permettait et pouvait avoir des rapports sexuels avec toutes ses femmes esclaves. C’est ainsi que, depuis les tout débuts de l’empire omayade, tente ans après la mort du Prophète, et jusqu’à l’abolition du califat par Ataturk en 1924, à de très rares exceptions, les califes, c'est-à-dire les chefs de l’Etat islamique, ceux qui avaient cette fonction religieuse à laquelle les islamistes sont si attachés, avaient leur harem, « réserve », des femmes, qui pouvait en compter des centaines, voire des milliers. C’était la partie essentielle de la cour impériale. Et, pour qu’il n’y vies par des eunuques. Si l’exigence de fidélité est l’expression de la jalousie, elle-même conséquence de l’amour, cela ne peut s’appliquer, humainement parlant, à des milliers de femmes en même temps. On reste perplexe devant autant de pratiques inhumaines, qui rappellent le droit de cuissage de la féodalité européenne.

En tout cas, les uléma ne se sont jamais souciés de la vie affective ni des besoins physiologiques de ces centaines de concubines qui attendaient dans leur « palais-prison » avec la peur constante ou l’espoir non moins constant d’être la favorite d’une nuit.

On peut nous rétorquer que cela est certes regrettable. Mais, ces pratiques étant aujourd’hui dépassées, il faut apprécier la charia dans ses autres applications après l’abolition de l’esclavage et la fin des harems. Il faudrait alors faire remarquer que, même en dehors des concubines, si l’homme n’a droit qu’à quatre épouses, il à droit à des mariages en nombre illimité. Car la charia ne contient pour l’homme que la limite de quatre épouses en même temps. Le polygame peut à tout moment répudier une de ses quatre femmes pour dégager un « poste » qu’il faudra occuper par une nouvelle épouse… qu’il pourra répudier à son tour plus tard pour recommencer le même manège. L’homme peut même être sur qu’il n’a envie de fréquenter la femme qu’il va épouser qu’un temps limité, un an, un mois ou une semaine, le temps d’un voyage de vacances par exemple, son mariage sera valable. Pour les sunnites, ce sera tout simplement un mariage suivi d’un divorce. Certains émirs des pays du Golf pratiquent ce genre de prostitution légale pour égayer leurs voyages d’agrément dans les pays pauvres de l’océan Indien sans que les théologiens ne trouvent à y redire. Quant aux chi’ites, ils sont plus francs. Le rite jaafarite reconnaît explicitement le mariage mutaa ou de jouissance, par définition un mariage provisoire, c'est-à-dire, pour être encore plus clair, une prostitution déguisée et réglementée.

Cette liberté, pour l’homme, de contracter finalement autant de mariages qu’il veut, est facilitée par le fait qu’il détient la faculté de répudiation sans limite ni contrôle, faculté dont l’exercice n’a que très peu d’effets sur lui. En revanche, la femme devra observer le délai de viduité, de trois mois au moins, pour pouvoir se remarier.      L’inégalité est donc évidente pour le mariage, comme pour sa dissolution.

Dans le mariage, l’homme exige légalement de sa femme une fidélité à toute épreuve. L’infidélité de l’épouse est punie de mort par lapidation. Tandis que l’infidélité du mari avec l’une des autres coépouses est réputée légitime. En somme, l’homme a une jalousie à respecter scrupuleusement, des sentiments à ne pas froisser, un cœur à ne pas blesser, et un honneur auquel il faut bien se garder de porter atteinte. Mais la femme n’aurait rien de tel. 

Pour justifier cette inégalité flagrante, criante,  les islamistes répondent par une série d’arguments. D’abord  l’argument de la nécessité d’éviter la confusion de parts.

L’homme peut épouser plusieurs femmes, la certitude de la maternité et de la paternité de chaque enfant étant assurée. Tandis que, si une femme avait des rapports avec plus d’un homme, on ne saurait pas à quel père attribuer l’enfant. L’argument ne tient par pour les femmes stériles ou ménopausées et ne tient plus avec les moyens contraceptifs et les techniques modernes d’analyses biologiques.

Ensuite, l’argument démographique mille fois ressassé. Il y aurait sur terre plus de femmes que d’hommes ; ce serait donc pour rendre service à ces femmes, trop nombreuses, qu’il faut autoriser la polygamie. Argument dont aucune statistique n’a jamais démontré le bien-fondé.

Et puis, l’argument humanitaire. Quand une femme est malade ou stérile, il serait préférable de laisser le mari épouser une seconde sans abandonner la première. Si on réplique  à cet argument que la femme, aujourd’hui émancipée et disposant de revenus, pourrait revendiquer, elle aussi, ce droit quand son mari est stérile ou malade, les intégristes crient au scandale.

Enfin, l’argument sociologique. Aujourd’hui, avec le mode de vie urbain, la crise du logement… la polygamie tend à disparaître.

Cela est vrai. La tétragamie est socialement en voie de disparition et la bigamie est devenue rare. Mais, tant que la loi autorise la polygamie et donne au mari l’autorisation d’épouser une seconde femme, même sous conditions, selon les timides petites réformes introduites dans la législation de certains pays musulmans, il n’y aura jamais d’égalité au sein du couple. Et la femme vivra toujours sous cette épée de Damoclès, même si le mari n’utilise pas cette possibilité. La discrimination juridique entraîne inévitablement un déséquilibre dans le couple, une inégalité dans les faits et les comportements, une situation de dépendance et d’infériorité.

L’inégalité dans la dissolution du mariage n’est pas moins flagrante. Le mode classique de dissolution est la répudiation qui, comme nous l’avons vu, est une faculté entre les mains du mari. Elle est de deux sortes : bein et raj’i, autrement dit définitive ou provisoire. Dans la répudiation provisoire, pendant tout le délai de viduité, le mari peut se remarier avec la femme répudiée sans la consulter. En somme, ce temps où elle aura été provisoirement répudiée lui aura donné à réfléchir et lui aura servi de correction pour qu’elle apprenne à mieux se conduire.

Il est vrai que la charia prévoit aussi la possibilité de dissolution du lien conjugal à l’initiative de la femme, mais à des conditions et selon des modalités tellement rigoureuses que cette possibilité est restée la plupart du temps purement théorique. En effet, la femme mariée peut théoriquement être « divorcée » par le juge si le mari manque gravement à ses obligations légales ou si elle verse une indemnité, c'est-à-dire, pratiquement, si elle rachète sa liberté. Mais, dans les deux cas, l’intervention du juge est nécessaire. Or, ce dernier, à généralement, une culture tellement misogyne que le procès traîne en longueur et se perd dans les sables mouvants des innombrables reports et des procédures interminables.    

Dans la pratique, la femme qui ne peut plus supporter la vie commune avec son mari n’a que le moyen de se réfugier chez ses parents, son frère ou son oncle, en attendant que son mari perde patience et veuille bien finir par la répudier. Cependant, avant que la malheureuse arrive au bout de ses peines, la charia donne au mari l’arme redoutable de « la prison pour femme récalcitrante » où il peut enfermer sur ordre du juge, jusqu’à ce qu’elle accepte de rejoindre le domicile conjugal. Il est vrai que cette institution est tellement inacceptable qu’elle tend à disparaître dans la plupart des pays musulmans. Il n’empêche qu’elle a bien été prévue par la charia et qu’elle a fonctionné jusqu’à ces derniers temps. Il faut le rappeler à ceux et, surtout, à celles qui réclament aujourd’hui le retour à la charia. Les quelques femmes tunisiennes qui ont été endoctrinées par les intégristes ne s’imaginent absolument pas qu’il y avait à Tunis une telle prison, qu’elle s’appelait Dar joued et qu’elle n’a disparu qu’avec  l’émancipation de la femme tunisienne consacrée par le code du statut personnel adopté en 1956.

Les autres chapitres de la charia qui montrent son caractère discriminatoire à l’égard des femmes sont nombreux : le droit pour le mari de frapper sa femme ; en cas de dissolution du mariage, l’attribution de la tutelle des enfants au père (droit de regard sur l’éducation, surveillance, ensemble des taches nobles) et de la garde à la mère (nourrir, habiller, taches matérielles pour les enfants en bas age) ; part successorale de moitié inférieure à celle des hommes de même niveau de parenté ; interdiction pour les femmes d’exercer une fonction dirigeante ; obligation de porter le voile… La liste exhaustive serait trop longue.

On a abordé ici la polygamie et les modes de dissolution du mariage avec quelques détails, essentiellement pour démontrer qu’il n’existe pas seulement quelques grandes règles inégalitaires dans la charia, mais que les uléma sont allés aussi loin que possible dans la réglementation des détails d’application, aggravant à chaque fois ce caractère discriminatoire.

Source : Mohamed Charfi, « Islam et liberté, le malentendu historique », Casbah Edition, Alger, 2000, pp 65-71.

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Posté par Hamza Belloumi à 23:25 - Reformer l'islam - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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