lundi 2 juin 2008
Les chaînes d’information arabe et la pensée réformiste : 3- Toutes pareilles ?

L’objet de notre dossier portait sur la relation qui pouvait exister entre les chaînes d’information arabe et la pensée réformiste. Peut on dire aujourd’hui qu’il existe des chaînes qui propagent ces idées et d’autres qui ne le font pas ? Mais avant tout, peut on demander aux chaînes d’information de propager et de défendre certaines idées au détriment d’autres ?
Il est indéniable, qu’une chaîne d’information, tout comme un journal ou n’importe quel type de média qui se respecte, se doit d’avoir comme référent principal l’objectivité et la neutralité.
Mais est ce que cette exigence est en contradiction avec la diffusion des idées réformistes ?
Je ne le pense pas, car si une chaîne défend les idées réformistes, cela ne veut pas dire qu’elle devrait obligatoirement dénigrer les autres idées et par conséquent ne pas être objective. Au contraire, un outil d’information qui se respecte doit exposer toute sorte d’idées et si jamais il défend l’une de ces idées il doit l’indiquer en avançant des arguments et en donnant place aux critiques que les idées qu’il défend peuvent susciter.
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Une fois que nous aurons posé ce cadre général, il serait intéressant de voir maintenant lesquelles parmi nos chaînes diffusent plus que les autres les idées réformistes.
Je commence tout d’abord par un constat : les chaînes arabes -dites non gouvernementales- sont déficitaires à 95 %.
L’ensemble des 300 chaînes de télévision que connaît le monde arabe n’arrive (sauf exception) a couvrir que 5 % de leur frais de fonctionnement !
Or, si malgré ce déficit chronique ces chaînes continuent d’exister, cela s’explique par deux raisons principales :
D’abord, il s’agit de chaînes qui appartiennent à des princes ou à des hommes d’affaires des pays du golf proches des dirigeants politiques (et qui n’ont en conséquence aucun problème de financement).
Il s’agit ensuite du moyen le plus efficace que ces dirigeants ont trouvé pour diffuser leur point de vue, leur culture… et cela marche.
En effet, parmi les chaînes les plus influentes du monde arabe, nous pouvons citer celle du groupe saoudien MBC qui compte en plus de la première chaîne arabe MBC 1, la deuxième chaîne d’information Al Arabiya.
Il est indéniable que ce groupe, ainsi que les plus populaires des autres chaînes, sont statistiquement les plus regarder aujourd’hui dans le monde arabe et par consèquent les plus influentes. Et même au Maghreb ou à une époque il n’y avait que le règne des chaînes françaises.
Aujourd’hui nous sommes en présence d’une nouvelle réalité : les chaînes arabes sont désormais les premières en termes d’audience. Cela aurait pu nous réjouir si jamais certaines formes d’idées n’étaient pas diffusées par ces chaînes.
Mais qu’on est il réellement ?
Pour revenir au seul cas des chaînes d’information arabes, je dirais que la majorité de ces chaînes se ressemble à quelques différences près. Pour la première d’entre elles à savoir Al Jazira, elle diffuse les idées de certains réformistes mais pour mieux les attaquer. Cachée derrière l’idée de neutralité, elle enflamme les foules arabes et les berce par l’idée du complot anti-musulman.
Concernant Al Arabiya, et malgré le fait qu’elle est financée par des fonds saoudiens, cette chaîne défend résolument certaines idées réformistes et prend franchement position pour les réformistes du monde arabe.
Quant aux autres chaînes, et surtout celles lancées par les différents pays occidentaux comme Al Hurra, France 24 ou BBC arabic, la seule de la part de laquelle nous pouvons espérer quelques chose qui va dans le sens de la diffusion des idées réformistes et sans doute le dernière née à savoir BBC Arabic.
Attendons donc pour voir si son avènement changera ou pas l’état des choses.
lundi 19 mai 2008
Les chaînes d’information arabe et la pensée réformiste : 2- L’état des lieux

Les chaînes d’information en langue arabe sont de plus en plus nombreuses.
A différents buts et à différentes lignes éditoriales, elles essayent toutes de capter le plus grand nombre de téléspectateurs.
Voici un état des lieux non exhaustif de la plupart des chaînes d’information en langue arabes
Al Jazeera
Al Jazzera est sans doute la plus populaire est la plus regarder des chaînes d’information arabes. Fière de son slogan « l’opinion et l’opinion adverse » qui lui a valu ainsi qu’à ses correspondants et journalistes d’être interdit dans plusieurs pays arabes, Al Jazzera crée régulièrement la polémique en diffusant certains messages de groupes terroristes ou en invitant certaines personnalités.
Malgré le fait qu’elle soit financée à plus de 80 % par le petit émirat du Qatar, la chaîne revendique une ligne éditoriale totalement indépendante.
Les détracteurs d’Al Jazzera par contre lui reproche d’une part de ne jamais oser critiquer le Qatar et son émir et d’autre part d’adopter les thèses des conservateurs arabes et surtout des islamistes.
Mais, malgré toutes ces critiques, nul ne peut contester qu’Al Jazzera -qui vient de fêter son 10ème anniversaire- a révolutionné le paysage médiatique arabe et permit l’émergence d’une certaine liberté d’expression.
Al Arabiya
Lancée sur un « coup de tête » et une volonté claire de limiter l’influence d’Al Jazzera sur les populations arabes, Al Arabiya forte de quelques 300 millions de dollars, à réussit à conquérir une partie des téléspectateurs arabe et se place aujourd’hui en deuxième chaîne d’information après Al Jazzera avec plus de 35 millions de téléspectateurs.
La chaîne qui émet depuis les Emirats Arabes Unis et qui est financée par un groupe d’hommes d’affaires saoudiens et émiratis, vient –à l’occasion de son cinquième anniversaire- de s’offrir de nouveau locaux et de nouveaux studios (ultra moderne) après qu’elle ne fut titulaire que d’un étage dans l’immeuble du groupe saoudien MBC, dont elle fait partie.
Contrairement à sa rivale et malgré le fait qu’elle soit financée principalement par des ressources saoudiennes, Al Arabiya développe un point de vue réformiste et prend souvent position contre les attaques terroristes d’une part et les islamistes d’autre part tout en ayant une couverture exemplaire et professionnelle de toute l’actualité.
A Al Arabiya, on reproche d’une part, le fait qu’elle n’ose jamais critiquer la situation dans l’Arabie Saoudite et l’intérêt démesurée qu’elle accorde aux interventions des dirigeants saoudiens, et d’autre part le peu d’intérêt qu’elle accorde à la région du Maghreb Arabe.
Al Hurra
Malheureusement pour elle, Al Hurra (la libre) fut lancée en 2004 par le gouvernement Américain au moment où le sentiment anti-américain été le plus fort dans le monde arabe.
La chaîne qui a son siège à Washington et qui avait l’ambition au tout début de concurrencer Al Jazzera, n’a pu réunir qu’un nombre relativement modeste de téléspectateurs (estimé à 5 millions dans tout le monde arabe).
Al Hirra qui dit toujours qu’elle n’est pas la « voice of America » n’a jamais pu convaincre la majorité des téléspectateurs arabes de ce qu’elle avançait et ce malgré le fait qu’elle contient un certains nombres d’émissions et d’idées très intéressantes.
BBC Arabic
Après des années de réflexion et une première expérience (entre 1994 et 1996) BBC arabic la télévision vient de voir le jour et vise très haut.
La chaîne, qui fait partie du groupe britannique BBC World revendique une ligne éditoriale aussi indépendante que la société mère et espère parvenir bientôt à se classer parmi les 3 premières chaînes d’information arabe.
De 12 heures de diffusion par jour, la chaîne ambitionne de passer bientôt au format 24 h/24 h et compte sur les auditeurs de la fameuse radio BBC Arabic pour doper son audience.
Les premières observations font ressortir un professionnalisme impeccable et un traitement d’information neutre.
France 24
La diffusion de France 24 en Arabe est pour l’instant très limitée (4 heures par jour). La chaîne qui a été lancée par le gouvernement français en avril 2007 et qui souhaite « diffuser le point de vue français sur l’actualité internationale » dit avoir « des résultats encourageants » par rapport à son audience et ce malgré son budget modeste et un format d’information largement différents des formats des autres chaînes.
En effet, France 24 ne consacre qu’un quart d’heure aux informations toutes les demis heures et passe dans le reste du temps de courtes émissions culturelles, de débat et de reportages. Un format qui fait dire à certains qu’il s’agit d’une chaîne de fast-news.
Les autres chaînes :
A part les grandes chaînes d’information arabe, il existe une multitude de chaînes qui espèrent parvenir à capter un peu des téléspectateurs des « majors ».
Des très vieilles chaînes aux toutes nouvelles lancées par certaines capitales (à l’image de Al Allam (Le monde) iranienne et Russia Al Yaum (La Russie aujourd’hui) de Moscou , la concurrence fait rage mais certaines peuvent espérer sortir gagnante de cette compétition. Tel est le cas par exemple de Médi 1 Sat, « la chaîne d’information du Maghreb » qui diffuse ses programmes en deux langues (arabe et français) et qui espère détrôner toutes les chaînes et devenir la première chaîne d’information au pays du Maghreb.
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dimanche 11 mai 2008
Les chaînes d’information arabe et la pensée réformiste : 1- La BBC défie Al-Jazira

Le monde arabe connaît ces dernières années l’émergence d’un nombre impressionnant de chaînes d’information.
Depuis que la chaîne Al Jazira a révolutionné le paysage médiatique arabe, il semble que tous les pays –et non seulement les pays arabes- essayent d’avoir leur propre chaîne d’information continue en langue arabe.
Quelles sont les conséquences de ce phénomène ? Est-il bénéfique pour les populations arabes ? Quelles sont les chaînes qui sont entrain de diffuser la pensée réformiste dans le monde arabe ?
C’est à ces questions ainsi qu’à certaines d’autres que ce dossier de Islamiqua se propose d’apporter des éléments de réponse.

Le groupe britannique a lancé, le 11 mars, sa chaîne de télévision arabe diffusée dans les pays du Golf, du Maghreb et du Proche-Orient. Et entend conquérir un marché largement dominé par Al-Jazira avec ses 55 millions de téléspectateurs. (...)
Un marché concurrentiel
BBC Arabic TV vient un peu tard sur le marché de la télévision satellitaire à destination du monde arabe. Un marché particulièrement concurrentiel depuis l’arrivée de la chaîne qatarie Al-Jazira et de celle soutenue par les Emirats arabes unis, Al-Arabiya (« l’Arabe »), sans oublier les chaînes en arabes financées par des fonds publics occidentaux comme l’américaine Al-Hurra (« la libre ») et la française France 24.
D’ailleurs, ironie du sort, BBC est, si l’on peut dire, l’ancêtre d’Al-Jazira. Elle avait déjà tenté, en 1994, l’expérience d’une télé en arabe qui avait pris fin en 1996 après de profondes divergences entre BBC World Service et l’investisseur saoudien Orbit.
Certains de ses journalistes avaient alors contribué à créer, à la fin de 1996, Al-Jazira.
Les sceptiques se demandent également si la BBC peut réussir dans une région du monde où le Royaume-Uni est critiqué pour son engagement en Irak et en Afghanistan.
Mais pour Nigel Chapman, le directeur général de BBC World Service, « BBC Arabic Radio est reconnu pour le qualité de ses informations et de ses analyses ». Il espère donc que la renommé de la radio va profiter à la télé et, inversement, que le lancement de BBC Arabic TV va doper l’audience de la radio. « Dans la plupart des marchés, affirme-t-il, les gens écoutent la radio le matin et regardent la télévision le soir. Ces médias sont complémentaires. »
Les responsables de la chaîne avancent les bons chiffres d’audience de BBC, qui a enregistré une augmentation de 11 % de son audience globale (radio et télé) en 2006 avec de très bons scores en Afghanistan, au Bangladesh, au Pakistan et en Egypte. Elle a renforcé sa position de numéro un mondial des médias de l’information en passant de 210 millions à 233 millions de téléspectateurs et d’auditeurs, malgré l’arrivée des concurrentes France 24 et Al-Jazira English.
L’audience de la chaîne BBC World a, elle, enregistré un bon de 17 %, avec 76 millions de téléspectateurs dans le monde. Et celle de la radio de 11 %, avec 183 millions d’auditeurs.
Le site Internet, BBC Online, a connu une augmentation de fréquentation de 17 %, avec 38,5 millions de visiteurs par semaine.
Depuis son lancement, la chaîne émet 12 heures par jour, mais devrait passer à 24 heures sur 24 à la mi-2008. Et cela grâce à une dotation budgétaire de 25 millions de livres (près de 32 millions d’euros) du Foreign Office, le ministère britannique des Affaires étrangères. En fait, c’est BBC World Service, dont le budget annuel est de 245 millions de livres, qui a conçu et conduit le projet de télévision arabe. Il a bénéficié pour cela d’une rallonge de 70 millions de livres pour l’exercice 2010-2011. Ainsi le budget de BBC Arabic TV, qui était initialement de 19 millions de livres, a pu bénéficier de 6 millions supplémentaires pour passer à 24 heures sur 24.
Le gouvernement a laissé BBC World Service en assurant le montage financier ; ce qui a eu pour conséquence la fermeture de dix services de langues d’Europe de l’Est et près de 250 licenciements. Cette mesure douloureuse a été très mal vécue à l’intérieur du service international de la radio et fait croire à certains que le succès éventuel de BBC Arabic TV ne pourra se faire qu’au détriment de la radio. Et ce d’autant que les ambitions télévisuelles sont à la hausse. D’ici à la fin de 2008, une nouvelle chaîne en langue farsie dédiée aux marchés iranien et afghan sera lancée. Budget : 15 millions de livres. BBC a aujourd’hui un formidable par à gagner.
Toutes contre la chaîne Qatarie :
« La compétition ne nous fait pas peur. Au contraire, le pluralisme est bénéfique et nous souhaitons la bienvenue à BBC Arabic, dont le principal objectif est de nous concurrencer », ironise Ahmed Cheikh, le rédacteur en chef d’Al-Jazira. Au siège de la chaîne qatarie, à Doha, l’annonce du lancement de la BBC version arabe ne provoque aucune émotion. « On en a vu d’autres », lance un journaliste. Depuis sa création en 1996, Al-Jazira peut en effet s’enorgueillir d’avoir résisté à plusieurs offensives occidentales et moyen-orientales. Signe d’un intérêt croissant pour le monde arabe, plusieurs chaînes de télévision satellitaires émettant en langue arabe ont vu le jour depuis 2003, année de l’invasion américaine en Irak. Mais ces chaînes ne semblent pas toutes avoir rencontré le succès escompté.
Al-Hurra, surnommé « Voice of America », lancée en 2004 par le Congrès avec un budget de 62 millions de dollars pour diffuser un message proaméricain et faire basculer la « rue arabe » en faveur de la politique de Washington, est un échec cuisant. Seulement 4,5 % des téléspectateurs irakiens avouent la regarder. Soutenue par les Emirats Arabes Unis, la chaîne Al-Arabiya (« l’Arabe »), malgré une audience honorable est un budget conséquent (300 millions de dollars sur cinq ans), reste derrière l’indétrônable Al-Jazira. « Le modèle d’Al-Jazira est très difficile à concurrencer. C’est une chaîne qui fait partie aujourd’hui du quotidien de millions de téléspectateurs dans le monde arabe », soutient Waddah Khanfar, le directeur général de la chaîne. Mais BBC Arabic, elle, ne l’entend pas de cette oreille et compte bien récupérer une partie des 55 millions de téléspectateurs estimés qui suivent Al-Jazira chaque jour depuis novembre 1996.
Source : Jeune Afrique, n° 2463, p. 86-88




