Nouvelles terres d’islam, Nouvelles figures de musulmans

Par : Yadh BEN ACHOUR*


Yadh_Ben_AchourLa délocalisation a provoqué ou accentué des phénomènes migratoires complexes qui ont à la fois donné naissance à une forte présence islamique en Occident et engendré la multiplication des « terres d’islam » à travers le monde. L’islam se mondialise, mais son rapport à l’Occident n’en est pas plus assaini.

La mondialisation permet à l’islam un retour de son universalisme perdu, la fabrication d’une identité nouvelle, en même temps qu’elle développe sa force de propagande virtuelle et son prosélytisme, ainsi que son adaptation à l’économie de marché. Cependant, d’un autre coté, cette même mondialisation participe à l’aggravation de la psychologie victimaire et revancharde. En un mot, dans la mondialisation, l’islam demeure la chose étrange. Il y est, sans le vouloir.

L’effet le plus immédiat de la mondialisation est de provoquer, en même temps qu’une expansion colossale du message, une multiplicité des figures de musulmans à travers le monde. A la suite de la délocalisation et des flux migratoires spécifiquement liés à la mondialisation, de nouvelles terres d’islam sont apparues, dans l’Europe des grands Etats nationaux issus d’une synthèse exceptionnelle de la civilisation grecque, romaine et chrétienne, de même qu’aux Etats-Unis, au Canada, en Australie. C’est dans ces nouveaux espaces que nous allons observer les phénomènes les plus intéressants d’émergence de nouvelles figures de musulmans en perte ou en reconquête de sens, de valeurs ou d’identité : celles du converti et du néophyte, du refoulé et du déraciné, de l’introverti vivant en vase close, du révolté –par le verbe ou par la violence-, enfin, celle de l’intègre, qui, d’après les dernières enquêtes, fait des progrès inattendus.

Ces nouvelles figures de musulmans sont forcés de se positionner aussi bien par rapport au pays d’accueil et à ses symboles culturels et civilisationnels que par rapport à leur origine. Dans le premier cas, les points de vue et prises de positions peuvent varier de l’intégration inconditionnelle à la civilisation occidentale, jusqu’au désir de la détruire, l’affaiblir ou la conquérir de l’intérieur. Dans le deuxième cas, les points de vue peuvent aller de l’adhésion à un islam total, excessif, conquérant, prônant les formes les plus extrêmes de violence, à un islam ouvert, libéral et modernisé.

Ces nouvelles figures de musulmans en Occident vont connaître et vivre des fractures psychologiques, culturelles, sociales et politiques profondes : tout d’abord l’antagonisme classique d’ordre culturel entre la modernité, excessivement permissive à leurs yeux, excessivement matérialiste, ayant globalement perdu le sens du divin et l’espoir de l’au-delà et les enseignements tirés de l’héritage culturel, turath ; ensuite, l’antagonisme entre leur mode de vie réel, au sein d’une société industrielle marchande, de consommation et de loisirs profanateurs ; puis l’antagonisme entre les réussites et gloires du passé et les misères et défaites du temps présent ; l’antagonisme enfin entre la vie environnante des citoyens, relativement a-religieuse, et leur vie de croyants, qu’ils privilégient évidemment, ce qui les met parfois en marge de la citoyenneté. Cette dernière n’est pas toujours vécus comme un leur. Ce qui caractérise pourtant ces musulmans d’ « outre-mer », c’est que leurs comportements et valeurs dénotent ce que de nombreux auteurs appellent une « occidentalisation ». Le musulman d’ « outre-mer » rejoindrait donc la condition du croyant en démocratie, dont la religiosité dérive, comme l’a montré Marcel Gauchet, d’une véritable « révolution du croire ». Par cette révolution, le croyant s’émancipe du poids de l’autorité du dehors et de l’antécédence pour s’autoconstituer comme croyant en quête et appropriation de sens, plutôt que comme croyant par réception et dévotion. En ce qui concerne l’islam, plusieurs auteurs vont dans le même sens. Mahmoud Hussein [dans son livre « Versants sud de la liberté. L’émergence de l’individu dans le Tiers Monde], Olivier Roy [L’islam mondialisé], Arjun Appadural [Modernity at large. Cultural Dimension of Globalisation], Jocelyne Cesari [L’islam à l’épreuve de l’Occident], S. Bryan Turner [Orientalisme, Postmodernisme and Globalism] pensent que la mondialisation entraine une occidentalisation des pratiques et des mœurs. C’est l’émergence du sujet moderne, des choix individuels et de la subjectivité. Dans le contexte de cet islam virtuel, « sans territoire » et « sans histoire », l’engagement ne dépend plus de l’héritage ou de l’ancrage historique et culturel, mais d’un choix subjectif, individuel, en rupture avec les identités et les allégeances ethniques, avec l’Etat, avec les autorités religieuses établies, avec le groupe familial.

Cette occidentalisation ne doit cependant pas cacher le fond du message et des convictions, largement dominé par l’anti-occidentalisme. Ce dernier est alimenté par la situation internationale, clairement comprise comme un vaste complot de l’Occident contre l’Islam, en tant que civilisation, culture et croyance. La colonisation, le démentiellement de l’Empire ottoman, la création de l’Etat d’Israël, l’affaire palestinienne, les affaires irakiennes, l’affaire des caricatures, le discours du pape Benoit XVI à Ratisbonne, la question de la Turquie et de l’Union européenne, les invasions du Liban par Israël, tous ces faits et événements de la politique internationale sont compris comme autant de signes et de manifestations d’hostilité fondamentale de l’Occident à l’égard de l’Islam. A cela, il faut évidemment ajouter le regard négatif de l’opinion occidentale sur l’islam et le statut défavorable des populations musulmanes issues de l’immigration. Il ne faut également pas oublier que cette anti-occidentalisme fait partie d’une longue tradition de pensée que l’on retrouve même chez les réformistes, pourtant adeptes d’un alignement relatif sur les modes de pensée et les institutions européennes. Les porte-voix de cet anti-occidentalisme sont à chercher aussi bien du coté des Etats comme l’Iran, le Soudan, l’Arabie Saoudite, le Pakistan –qui financent les partis politiques fondamentalistes, l’édition d’ouvrages, de magazines, de brochures, de centres islamiques animés par la méfiance, sinon la haine, à l’égard de l’Occident- que du coté des mouvements salafistes et des mouvements et groupes jihadistes. En tout état de cause, pour l’immense majorité des musulmans, l’Occident ne peut être l’ami. Au minimum, il est l’étranger. Au maximum, il est l’ennemi héréditaire qu’il faut combattre. Dans ce milieu ambiant, la mondialisation est comprise exclusivement comme le triomphe de la pensée unique occidentale au niveau des idées, des valeurs, des mœurs, de la politique et du droit, avec les risques de dissolution qu’elle comporte. A ce titre, pensent certains, sans esprit de repli, ni sentiment revanchard, il faut prendre conscience de l’apport de l’islam à la modernité tout en revendiquant pour lui un droit à la différence sinon à la résistance. Ce message était au cœur même du réformisme.

Chez les radicaux, les réactions sont accompagnées ou précédées d’un procès à la civilisation occidentale, notamment un procès moral. Celui-ci constitue un thème classique de la littérature politique dans les pays d’islam. Il vise aussi bien le domaine des mœurs que celui de l’économie, des finances ou de la politique internationale.

Les attaques les plus virulentes concernent le domaine des mœurs. On dénonce, comme le firent Hasan al Banna, SAYYED Qutb et tant d’autres, la marchandisation des femmes, l’exhibitionnisme publicitaire du corps féminin, considéré comme obscène et attentatoire à la dignité de la femme, la polygamie occidentale que révèle la vie privée de certaines grandes personnalités occidentales, l’homosexualité qui provoque des ravages sociaux incommensurables, la sexualité débridée, signe de bestialité et violation du droit naturel, l’alcoolisme, la drogue… Tout cela pour conclure que la décadence morale de l’Occident ne lui permet pas « au point de vue moral surtout, d’imposer des lois à la conscience des musulmans et de régler leurs actions » (Ahmed Riza), ce qui discrédite du même coup la mondialisation, dans la mesure ou elle est porteuse de la philosophie occidentale et de ses mœurs. Cet anti-occidentalisme peut aboutir à des formes extrêmes d’agressivité mentale et de dénigrement alimentant, en même temps que d’autres facteurs, les discours de haine ou les actions de violence. 

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Source : BEN ACHOUR Yadh, Aux fondements de l’Orthodoxie Sunnite, Tunis, Cérès, Coll. D’islam et d’ailleurs, 2009, pp. 266-269.

* Yadh BEN ACHOUR, ancien Doyen de la Faculté des Sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, membre de l’Institut de droit international, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence en droit public et en pensée politique. Il a notamment publié Politiques, religion et droit dans le monde arabe, Normes, foi et loi en particulier en Islam et Le rôle des civilisations dans le système international.

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