La première pierre de la grande mosquée de Marseille a été posée jeudi 20 mai dans les quartiers nord de la ville, marquant le début de la construction de l'un des plus importants édifices musulmans de France. Comme Pierre-François Naudé le rappelle dans Jeune Afrique, « il aura fallu un siècle de débats et de polémiques pour que la cité phocéenne ait sa grande mosquée. Enfin ! »

 

Marseille et son minaret

« La grande mosquée ? C’est un rêve, mais j’y croirai vraiment quand le bâtiment sera sorti de terre ! » s’exclame Abdelhadi, un vieux musulman du quartier de la Porte-d’Aix, à Marseille. Comme nombre de ses coreligionnaires, Abdelhadi est à la fois sceptique et plein d’espoir. Certes, le permis de construire pour la « mosquée-cathédrale » qui doit s’élever dans les quartiers Nord de la ville a été délivré en novembre dernier par le maire, Jean-Claude Gaudin. Mais on parle du projet depuis si longtemps – il n’a cessé d’être reporté depuis le début du XXe siècle – que l’attentisme l’emporte encore sur la joie.

300 000 musulmans

Abdelhadi fréquente assidûment la mosquée Ettaqwa. Fondée en 1975, c’est le plus ancien des 67 lieux de culte déclarés que compte actuellement la cité phocéenne. Un nombre largement insuffisant pour les quelque 300 000 musulmans marseillais – dont près de 50 000 pratiquants. « Le vendredi, rien que dans le quartier Belsunce, deux rues sont presque entièrement bloquées pour la prière », indique Makhete Cissé, président dans la région de la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles.

« C’est un vrai scandale qu’il n’y ait toujours pas de grande mosquée à Marseille, alors qu’il y en a une à Lyon, Lille, Roubaix ou Évry », s’insurge de son côté Soheib Bencheikh, l’ex-grand mufti de Marseille. Nommé en 1995, cet islamologue libéral est aujourd’hui chercheur à l’École pratique des hautes études et au Collège de France. « Quand je suis arrivé à Marseille, dit-il, c’était le premier mandat de Gaudin. Alors que son prédécesseur était favorable à la mosquée, il a bloqué le projet pendant six ans. “Ici, c’est le clocher”, répétait-il, ou “d’accord pour une mosquée, mais à Marrakech” ! »

En 2001, au début de son deuxième mandat, Gaudin change son fusil d’épaule. En clair, son « non » à la mosquée ne lui a pas permis d’engranger des voix de l’extrême droite, qui a réalisé un score de 18 % aux élections municipales. Sans doute sait-il aussi – sans qu’il ait pris le risque d’en faire un thème de campagne – qu’une majorité de Marseillais est favorable à la grande mosquée : 57 % selon un sondage publié quelques mois plus tard (un chiffre montant à 82 % chez les jeunes).

Enfin, grâce à sa conversion au projet, le maire tente de séduire les quelque 30 % de Marseillais musulmans. Avec un certain succès. « On trouve de plus en plus de musulmans votant à droite, notamment au sein de la communauté comorienne », affirme Élisabeth Saïd, conseillère municipale socialiste. Aux municipales de mars 2008, Gaudin conserve son fauteuil de justesse.

Apparemment, ce sont les divisions au sein de la communauté musulmane qui ont freiné le projet. C’est l’avis notamment de Makhete Cissé, qui est aussi vice-président de l’association La Mosquée de Marseille, chargée de mener à bien la construction de l’édifice. Un discours que reprennent en cœur les fonctionnaires de la mairie.

Mais Soheib Bencheikh propose une analyse bien différente. Selon lui, cette lenteur s’explique par la volonté de la mairie « d’organiser la pagaille pour maîtriser le projet dans son intégralité ». « Le maire a cherché à faire émerger deux tendances antagonistes qui se neutraliseraient : la mienne, libérale, avec le Collectif des associations musulmanes de Marseille (CAMM), et celle, rigoriste, de l’imam Mourad Zerfaoui, du Conseil des imams de Marseille et ses environs (Cime) », ajoute-t-il. Bien sûr, les deux associations ne parviennent pas à s’entendre et le grand mufti démissionne en 2005.

Après cet échec, Gaudin va pouvoir s’appuyer sur un consensus mou pour mener à bien « son » projet. L’association La Mosquée de Marseille, créée en 2006, répond à la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État et non à celle de 1901 sur la liberté d’association. Elle ne peut donc prétendre à aucune aide publique, comme la cession d’un terrain municipal pour 1 euro symbolique. La future mosquée sera donc construite dans le nord de la ville, sur le terrain des anciens abattoirs loué à la mairie pour 24 000 euros par an, selon un bail emphytéotique de cinquante ans. Loin du centre-ville, qui offrait pourtant de nombreuses possibilités grâce à l’immense projet de restructuration baptisé Euro-Méditerranée.

Montant du projet : 22 millions d’euros

« Cela pose un problème en droit musulman, puisqu’une mosquée ne peut pas théoriquement être située sur un terrain loué ou prêté », indique Bencheikh. « Rien n’empêche la municipalité de le vendre plus tard », répond-on à la mairie de Marseille. Prix estimé : plus de 2 millions d’euros…

La seconde exigence de la mairie portait sur la signature d’une convention interdisant tout financement extérieur au-delà de 30 % de l’investissement. « Il s’agit d’éviter une quelconque influence étrangère », argumente Makhete Cissé, qui mise toutefois sur une participation de l’Algérie, du Maroc et de la Turquie notamment. « Ailleurs en France, le financement de grandes mosquées par un seul État n’a jamais posé problème ! » répond Bencheikh.

Pour Abderrahmane Ghoul, secrétaire général de La Mosquée de Marseille, c’est plutôt le prix du projet qui pose problème : 22 millions d’euros. « Nous sommes à environ 4 000 euros le m2, c’est très au-dessous de beaucoup d’ouvrages de cette importance », estime cependant l’architecte Maxime Repaux. Le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), en cours de construction à Marseille, coûte 1,5 fois plus cher.

Pas encore construite, la mosquée n’en a donc pas fini avec la polémique. La première pierre devrait être posée en mai prochain. Les premiers appels à la prière sont prévus en 2011, voire 2012. Si le maire ne change pas d’avis. 

 

Source : Jeune Afrique, n° 2562