Je_le_dis_comme_je_le_pense_2

Depuis quelques jours, j’ai lancé un nouveau blog « Made in Tunisia » (www.madeintunisia.canalblog.com) dans lequel il est question de donner un point de vue subjectif (par définition) sur l’actualité du monde de l’édition (certainement), du cinéma (bien sur), du théâtre (évidemment), de la télé (peut être) et de la musique (pourquoi pas) en Tunisie. Il y aura donc un peu de tout mais avec une préférence pour le monde de l’édition (livres, journaux…).

 

Pour les premiers billets de ce blog, j’ai choisi de mettre l’accent sur les derniers livres consacrés à un Grand tunisien : j’ai nommé le 1erprésident de la République tunisienne Habib Bourguiba.

 

Je vous livre ci-dessous l’article que j’ai consacré au livre de Béji Caid Essebsi « Bourguiba, le bon grain et l’ivraie ».

 

N’hésitez pas à visiter ce nouveau blog et à me faire parvenir comme toujours  vos remarques et commentaires  (www.madeintunisia.canalblog.com).

 

Bourguiba_le_bon_grain_et_l_ivraie

Plus de 20 ans après la déposition du premier président de la Tunisie indépendante, l’un des personnages clé du régime bourguibien accepte -suite aux nombreuses sollicitations de M. Mohamed Masmoudi directeur de Sud Editions- d’apporter son témoignage sur le règne du Combattant suprême. 

 

M. Masmoudi a fait apparemment une bonne affaire puisque  « Habib Bourguiba, le bon grain et l’ivraie » publié en 2008 a vu sa première édition disparaître des étalages des librairies en l’espace de quelques jours, « obligeant » Sud éditions à prévoir une deuxième édition (août 2009) de 3000 exemplaires (une performance en Tunisie ou les essais dépassent rarement les 1000 exemplaires).

 

Un livre sur son auteur ?

Sur plus de 500 pages, Beji Caïd Essebsi –puisque c’est de lui qu’il s’agit- nous livre un témoignage intéressant sur les différentes facettes des différentes vies de Habib Bourguiba et nous fait découvrir (ou redécouvrir) des images et des documents historiques sur le Combattant suprême.

Comme on peut le lire sur le quatrième de couverture, « Beji Caïd Essebsi est né à Sidi Bou Saïd en novembre 1926, a fait ses études au Collège Sadiki et poursuivi ses études de droit à la Sorbonne. Militant dès son jeune âge dans les rangs du Néo Destour, il a connu Habib Bourguiba a Paris. De retour a Tunis en juillet 1952, il a commencé une carrière d’avocat avant d’être appelé par Habib Bourguiba, Premier Ministre, à rejoindre son cabinet en avril 1956. C’est le départ d’une carrière de plus de 35 ans dans les plus hautes fonctions de l’Etat ». Mais dans ce livre « Si Béji » n’est pas seulement présent dans le 4ème de couverture mais aussi dans une bonne partie de l’ouvrage où il revient à plusieurs reprises sur l’importance de son rôle dans plusieurs des décisions de Bourguiba et de ses gouvernements successifs. « Selon son souvenir, il a réussi là ou il a été placé, a pris de bonnes décisions, dit ce qu’il fallait dire et donné les meilleurs conseils, aussi bien à Bourguiba –qui en redemandait- qu’à ses Premiers ministres. Il relate qu’il a également prodigué de bons conseils aux homologues de Bourguiba : Hassan II, Chadli Bendjedid, Saddam Hussein et Kaddafi. Bourguiba a très souvent fait sentir et même dit à « Si Béji » qu’il ne pouvait pas l’imaginait loin de lui et, tout au long du livre, on sent que tous les autres avaient la plus grande confiance en son jugement et en sa droiture. »

Raisons pour lesquelles Béchir Ben Yahmed considère qu’ « après lecture, on se demande s’il n’aurait pas été plus juste d’intituler [le livre] : Habib Bourguiba, La République et moi » *.

 

Seulement, ce détail ne dérange que très peu la lecture d’un livre que l’auteur écrit en premier lieu pour la jeunesse : « je dédie ce livre à la jeunesse de mon pays qui n’a pas vécu les événements ayant conduit à la renaissance de la Tunisie indépendante, dans l’espoir qu’elle y trouve des éléments de réponse aux questions qu’elle se pose et des raisons de croire dans l’avenir » (p. 7).

A propos des questions de cette jeunesse, Caïd Essebsi tient à répondre à une en particulier : « la jeunesse nous critique sur le point crucial de la démocratie » (p. 170). Essebsi veut dire à la jeunesse aujourd’hui qu’il est d’accord pour affirmer que « la raison principale de notre échec tient à l’absence de démocratie » mais il tient aussi à rappeler qu’« un régime strictement démocratique aurait probablement fait avorter toutes ces innovations [statut personnel, liquidation des habous, généralisation de l’enseignement] progressistes, libératrices et absolument décisives pour faire sortir de l’archaïsme la société tunisienne des années 1950. La méthode a ses mérites et ses limites, mais il était clair que le préalable démocratique ne se posait pas. » (p. 173)

 

Hommage aux résistants

A cette jeunesse, Si Béji ne rend pas seulement des comptes, mais lui fait des reproches en l’accusant surtout « d’ingratitude » pour le père de l’indépendance et en espérant que « les générations suivantes reconnaitront ce mérite de Bourguiba mieux que ses contemporains et mieux que la génération qui fut témoin de sa vieillesse et de sa fin. » (p. 10)  

Enfin, à cette jeunesse, l’auteur veux rafraichir la mémoire en lui rappelant ses devoirs envers les sacrifices des résistants sans lesquels le pays n’aurait jamais accéder à l’indépendance.

En effet, dans ce que je considère comme l’un des meilleurs chapitres du livre, intitulé « les années de braise » (p. 39-54), l’auteur rend un vibrent hommage aux résistants, combattants et autres martyrs tunisiens. L’émotion qui m’a gagné à la découverte de ce chapitre m’a empêché de poursuivre une lecture que j’ai du interrompre pendant de longues minutes. Et comment ne pas s’émouvoir à la découverte des propos de Béchir Ksiba, « un modeste fellah de la région de Bizerte, président de la cellule destourienne de Ghar El Melh ». Détenu et jugé par l’occupant français, voila comment il a reçu son avocat de l’époque (Béji Caid Essebsi ) : « A notre très grande surprise, Béchir était calme, presque serein, sans trouble visible. Il s’est adressé à nous en ces termes : " Vous savez Maître ! Vous êtes instruits, vous détenez des diplômes de France (mtaa frança). Lorsque la Tunisie sera indépendante, le pays aura davantage besoin d’hommes comme vous que d’hommes comme moi. Pour moi, l’indépendance est quelque chose qui est très haut placée, comme la ‘‘cedda’’ de la ‘‘madrass’’ à laquelle on n’accède qu’au moyen d’une échelle dont les échelons sont les corps des hommes comme moi qui acceptent le sacrifice suprême pour que d’autres puissent y accéder et je suis pour ma part tout à fait prêt. Mais je vous adjure, lorsque la Tunisie sera indépendante, ne nous oubliez pas ! Nous aurons sacrifié nos vies pour que la Tunisie accède un jour à l’indépendance. Ne dilapidez pas cette indépendance que nous payons cher ! " » (p. 44).

Béchir Ksiba sera exécuté à l’aube d’un matin sur les bords du lac Sedjoumi à Tunis.

Comment ne pas s’émouvoir lorsqu’on apprend que le condamné à mort Abdelhamid Ghadhab « à écrit de sa main en arabe sur le plumitif du greffe de la prison : "c’est avec le sang qui jaillira de nos veines que seront écrites les premières lettres de la charte de l’indépendance". » (p. 46) 

 

Avec le sacrifice et le sang de tellement d’hommes et de femmes, la Tunisie

à pu avoir son indépendance. Mais… sommes nous assez reconnaissant pour ces martyrs qui ont donné leurs vies pour que les notre soient meilleurs ? Je ne suis pas sur que la jeunesse -à laquelle j’appartiens- honore suffisamment le sacrifice de nos héros !

 

Cela dit, « Bourguiba, le bon grain et l’ivraie » est surtout un retour sur un nombre extrêmement important de questions relatives aux années Bourguiba. Certaines à propos du Combattant suprême sont déjà connues (la dissidence de Ben Youssef, l’accord mort né d’union tuniso-libyenne, la relation de Bourguiba avec l’islam, l’amour du président pour Monastir sa ville natale …) mais d’autres peu ou pas du tout.

C’est ainsi que l’auteur nous conforte dans l’idée partagée par tous les tunisiens d’un président qui ne fut point un homme d’argent, un combattant qui reprisait ses affaires lui-même, un mari qui pensait qu’un chèque de 10 mille dinars (qu’il avait donné à sa femme pour se faire soigner au Etats-Unis) était suffisant à couvrir ses besoins pendant plusieurs mois, un président qui -venant à l’aide d’une femme rencontrée au cours d’une de ses promenade- ordonne de lui donner 3 dinars (!) pensant que cette somme était suffisante à couvrir ses besoins et lui venir en aide… Et le livre contient les détails de ces anecdotes ainsi que d’autres sur cette relation exceptionnelle de Bourguiba avec l’argent.

 

Pour ce qui est de l’œuvre majeure de Bourguiba après l’indépendance, à savoir le Code du Statut Personnel (CSP), Si Béji nous informe sur les raisons de la rapidité avec laquelle Bourguiba a engagé la réforme. Ainsi, il aurait déclaré à l’auteur du livre : « Si cette réforme n’est pas réalisé maintenant, elle ne pourra peut-être plus jamais être réalisée et je ne suis pas sur de pouvoir moi-même la réaliser encore dans six-mois » (p. 60). Afin de nous ‘‘offrir’’ le CSP, Bourguiba a du donc profiter de l’état de grâce dont il bénéficiait après l’indépendance. Il n’était pas sur d’avoir assez de légitimité et de poids par la suite pour mener à bien cette révolution.

 

Les femmes du président

La vie privée de Bourguiba fait aussi l’object de nombreux développements dans le livre et l’auteur revient surtout sur la place et le rôle joué par les deux plus influentes femmes dans la vie de Bourguiba à savoir Wassila Ben Ammar, son grand amour, et Saida Sassi, sa nièce.   

Pour ce qui est de la première, et en se défendant d’être l’un de ses protégés, Béji la décrit comme une femme  « attirait par le pouvoir qui [tenait] à être informée de tout avant tout le monde. Omniprésente dans la Palais, elle a régné pendant presque trente ans … Il est vrai qu’elle avait tendance à intervenir en tout, même si on exagère souvent son rôle dans telle ou telle décision prise par son mari. » (p. 385)

Quant à la deuxième, elle est décrite comme « une femme inculte et rustre, que l’on surprenait parfois traversant les salons du Palais de Carthage nus pieds, ses chaussures à la main, ce que Wassila ne ratait aucune occasion de lui rappeler ». Cne femme qui commencera par exclure la Première dame du Palais de Carthage avant d’entamer son règne auprès de son président d’oncle, et de faire et défaire les hommes et les carrières. Caid Essebsi avouera même avoir été victime de l’une des conspirations menées par Saida Sassi (p. 276-277).

Entre les deux femmes, il été surtout question de bataille de succession à laquelle participait aussi beaucoup d’hommes politiques (dont les protégés de chacune d’entre elles) ainsi que le premier des ministres : Mohammed Mzali (p. 228, 272, 273). Cette bataille ouverte -qui fera beaucoup de victimes (politiques) dont des innocents- sera permise surtout par l’état de santé de plus en plus préoccupant de Bourguiba. Et Béji Caid Essebsi de conclure que « l’homme qui fut prié de quitter le Palais en novembre 1987 n’était plus cet homme de vision et d’équilibre qui avait la capacité de s’élever et de se dépasser, qui avait combattu de toute son âme le régionalisme et qui avait fait du nationalisme tunisien une culture du dépassement ». (p. 385)

 

Le Bourguibisme

Mais avant ce constat, l’auteur n’oublie pas de nous parler des qualités de Bourguiba. Ainsi, « le contact de Bourguiba n’est pas seulement formateur, il communique un savoir qui nous intéresse et un jugement qui nous édifie » (p. 21). L’homme décrit par Golda Meir, Premier ministre d’Israël comme « le plus dangereux des adversaires d’Israël »,  « a fondé une école politique, baptisé bourguibisme ou école tunisienne » sur cinq facteurs (p. 400- 408) :

1- La tunisianité.

2- La vertu médiane.

3- La progression par étapes.

4- L’attachement à la légalité internationale.

5- Les vertus et les règles de bon sens.

 

Dans ses mémoires, Si Béji n’oublie pas non plus (de rappeler) ou de donner son point de vue sur toutes les questions abordées. J’ai été interpelé surtout par les développements consacrés à Kadhafi qu’il commence ainsi : « Le colonel Kadhafi me donne l’impression d’être un rêveur. Il est jeune, franc, il dit ce qu’il croit. Ses convictions sont faites, mais sur des bases tout à fait loin des réalités » (p. 350) avant de revenir sur « le contraste total » entre ce dernier et Bourguiba : « En quelques brèves années, Bourguiba a réussi, avec des moyens très modestes, à renforcer et à moderniser l’Etat, à réformer la société et à réconcilier le peuple avec son temps. Kadhafi a largement gaspillé le temps, les atouts et les privilèges immenses de son pays. » (p. 353)     

 

Pourquoi Caid Essebsi a-t-il intitulé son ouvrage « Habib Bourguiba, le bon grain et l’ivraie » ?

Je pense qu’il a voulu signifier qu’en être humain Bourguiba ne pouvait être parfait et que son action -malgré son importance- ne pouvait être exempte de reproches : oui Bourguiba a commis des fautes, mais il a aussi semé un bon grain. « Le bon grain est semé. Il a levé. Il appartient à la jeunesse de ce pays de veiller à le préserver, à l’épurer et à lui épargner à jamais d’étouffer sous l’ivraie » (p. 416) 

 

 

J’espère que cette lecture subjective et personnelle de « Habib Bourguiba, le bon grain et l’ivraie » vous donnera l’envie de le lire. Ce livre bien écrit est indispensable pour la jeunesse tunisienne à laquelle il est justement dédié.

Je vous recommande donc sa lecture et ce malgré son prix relativement élevé (25 dinars). Il s’agit certainement d’un bon investissement !

 



CAID ESSEBSI Béji, « Habib Bourguiba, le bon grain et l’ivraie », Sud Editions, Tunis, 2ème édition, 2009, 527 pages.

* Jeune Afrique, n° 2532, p.44