En lançant une campagne pour traquer les femmes “pas assez voilées” et punir les “comportements immoraux”, le mouvement islamiste supprime les dernières libertés. Une tendance scandaleuse, estime un intellectuel syrien.

Le Hamas donne le coup de grâce à Gaza

Une guerre larvée agite la bande de Gaza. Elle concerne le voile, imposé aux femmes tantôt par la contrainte pure et simple, tantôt plus subtilement par ce que les islamistes appellent l’“exhortation au bien”. Le gouvernement du Hamas se garde bien de passer par la loi, mais il fait le nécessaire pour décourager ceux qui voudraient s’y soustraire. En juin, le ministre des Affaires religieuses du gouvernement du Hamas a lancé une campagne de sensibilisation sous le mot d’ordre “Oui à la vertu”. Alors que Gaza continue d’être assiégée et de souffrir, qu’il n’y a toujours ni eau ni électricité, le Hamas n’a rien trouvé de mieux à faire que de remarquer la “propagation de certains comportements immoraux”. Pour savoir ce que le Hamas considère comme immoral, il suffit de lire le télégramme envoyé par le ministère de l’Intérieur au Premier ministre pour lui demander de tout faire pour assurer un “été propre”. Des fragments de ce télégramme ont été publiés sur le site Islam Online, proche des Frères musulmans. L’immoralité, c’est la “corruption des moeurs qui se répand dans l’espace public”, à savoir “les soirées mixtes, les cafés où l’on peut consulter Internet sans surveillance, la mixité à l’université, des comportements excessifs en pleine rue”.

“GAZA DIRA TOUJOURS OUI À LA VERTU”

Dans le cadre de cette campagne, le ministre des Affaires religieuses a fait imprimer des centaines de milliers d’affiches pour les apposer dans les administrations, les universités et les écoles. Il paraît qu’elles ont été imprimées en Egypte et importées à Gaza en contrebande. Elles comportent des versets coraniques et des paroles du Prophète incitant à la vertu. Elles abordent différents sujets, tels que le tabagisme, les drogues dures, les sites Internet pornographiques et ce qui est présenté comme “les détestables chaînes de télévision qui corrompent la famille et les générations futures”, allant jusqu’à énumérer les “chaînes recommandables”. L’affiche qui en dit le plus long sur la nature de cette campagne est celle qui concerne le voile. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, elle ne vise pas les femmes non voilées, car il n’y en a quasiment plus à Gaza, à la suite d’énormes pressions politiques et sociales ; elle vise plutôt les femmes voilées d’une manière qui ne correspond pas aux normes du Hamas. On y voit des diables rouges face à des femmes dont le péché n’est pas d’avoir laissé échapper une mèche, aussi petite soit-elle, ni d’avoir laissé apparaître leur nuque ou leur cou, mais seulement de porter un pantalon. En dessous, ces mots : “La dernière mode du voile, fabrication 100 % diabolique”. On y voit aussi un dessin avec une femme portant le voile “islamiquement correct”, avec cette phrase : “Le vrai voile, ton chemin vers le paradis”.

Ce qui est amusant et affligeant à la fois, c’est la phobie que certains responsables ont développée à l’égard de mannequins en plastique dans les magasins de vêtements féminins. Des prédicateurs et des barbus ont en effet demandé aux commerçants de les enlever et de ne pas exposer de sous-vêtements. Youssef Farhat, un des directeurs de la prédication et de la bonne guidance au ministère des Affaires religieuses, avait clairement annoncé, selon IslamOnline, que la campagne “Oui à la vertu” comporterait des visites sur le terrain, y compris dans les magasins de vêtements, avec distribution de brochures expliquant comment se mettre en conformité avec les règles. Il voulait ainsi en finir avec le spectacle “indécent de mannequins et de photos de femmes nues”.

Youssef Farhat s’est dit optimiste quant au succès de la campagne, expliquant que Gaza était “une ville conservatrice” qui ne connaissait pas “la nudité et les cheveux au vent”. “Gaza dit toujours oui à la vertu”, a-t-il estimé. “Avec l’aide de Dieu, nous réussirons à éliminer tout ce qui entache sa pureté”, a-t-il conclu. Le comble du ridicule, ce sont toutefois ces mannequins sans tête qui ont fait leur apparition. C’est le représentant du ministère des Affaires religieuses, Abdullah Abou Jarbou, qui a dévoilé leur secret dans une déclaration à l’Agence France- Presse. “Nous faisons appel aux propriétaires pour qu’ils retirent ces figures féminines. Ou au moins pour qu’ils leur ôtent la tête. Ainsi, ce ne sont plus des représentations d’êtres vivants, interdites par notre Prophète”, a-t-il expliqué. La phobie des intégristes à l’égard du corps féminin ne s’arrête donc pas aux personnes en chair et en os et ne se justifie pas par le souci de préserver la dignité humaine. Elle touche également le plastique sans âme ni chair pécheresse, dont le seul “crime” est de leur rappeler la frayeur qu’ils éprouvent face au corps de l’autre sexe.

UN TEST POUR LES LIBERTÉS ET LE PLURALISME DES MODES DE VIE

Pendant que le Hamas passe ainsi son temps et qu’il lutte contre le Fatah de Cisjordanie pour remplir les prisons et violer les droits de l’homme, Israël continue à grignoter du terrain, à construire des colonies [en Cisjordanie], à semer la division parmi les Palestiniens et à creuser le fossé qui sépare Gaza de la Cisjordanie. Usant du même raisonnement sophiste avec lequel il discute de l’âme des mannequins, le Hamas justifie sa décision d’imposer aux avocates le voile et un long manteau de couleur sombre. C’est ce qui ressort de la décision du président du Haut Conseil de la justice, Abderraouf Al-Halabi, le 9 juillet. Il se perd en arguties, expliquant que sa décision n’obéit pas à un objectif idéologique puisque le mot “hidjab” n’apparaît pas dans le Coran. Il prétend qu’il est simplement parti du constat selon lequel 95 % des avocates s’habillent déjà ainsi et qu’il doit donc assurer l’homogénéité de leur tenue. Quant au ministre de la Justice, Mohammed Faraj Al-Ghoul, il a trouvé des arguments encore plus originaux. Il a comparé le voile à la perruque des juges britanniques, qui leur confère “de la dignité et marque leur statut particulier pendant le procès”.

Face à cette situation surréaliste, certaines réactions ne sont pas faites pour arranger les choses. Voilà que l’homme blanc colonisateur, qui n’hésite pas à tuer des femmes et des enfants au cours de “frappes chirurgicales”, se met à pleurer sur le triste sort de la femme musulmane. Ainsi, le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a déclaré devant des généraux du Conseil de la sécurité nationale qu’il y avait “une lutte de civilisation dans la région, entre les fondamentalistes d’un côté, les progressistes de l’autre”. Il a également expliqué que le Hamas était sur le point de tomber. “Ce sont les Palestiniens eux-mêmes qui vont s’en débarrasser, parce qu’ils ne supportent plus sa politique répressive.” La preuve en serait que le Hamas choisit d’“imposer le voile par la force, à la manière des talibans”. Nétanyahou, qui interdit la livraison de produits alimentaires et de matériaux de construction dans les Territoires occupés et qui em - pêche les Palestiniens de circuler librement, n’a pu résister à son penchant crâneur. “L’islam radical va finir par s’incliner devant la libre circulation des idées, la révolution scientifique mondiale et les progrès de la technologie”, a-t-il affirmé. La réponse à ces mesquineries est venue du porte-parole du Hamas, Sami Abou Zuhri. Et, comme il fallait s’y attendre, celui-ci a fait exactement ce que le Premier ministre israélien attendait de lui. Il s’en est pris au Fatah. “Les déclarations de Nétanyahou prouvent une nouvelle fois la complicité entre le Fatah et l’occupant sioniste face au peuple palestinien et à la résistance. Si l’occupant tient à la culture de la nudité, la première chose à faire pour nous est de préserver une culture vestimentaire conforme à nos traditions et à notre histoire”, a-t-il déclaré. Que répondre à cela ? Nos pères et grands-pères n’ont-ils pas combattu le colonialisme ? Ne se sont-ils pas dressés contre le mépris dans lequel était tenue notre culture ? Est-ce que cela les a empêchés pour autant d’adopter les valeurs de la modernité, de s’ouvrir au monde et d’aller de l’avant dans la libération de la femme ? La libération nationale n’est pas incompatible avec les libertés individuelles. Au contraire, ces libertés font partie intégrante de la lutte nationale, voire en constituent la condition indispensable, puisqu’elles permettent à la société de déployer son énergie et d’inventer les moyens de faire face à l’occupation. Ce qui se passe aujourd’hui à Gaza est un véritable test concernant la manière dont les islamistes gèrent non seulement la mode vestimentaire des femmes, mais plus généralement les libertés, les droits des minorités et le pluralisme des modes de vie. C’est un scandale d’utiliser la cause palestinienne pour restreindre les libertés publiques et individuelles. Le mot Palestine a toujours été assimilé au désir de liberté. Ce serait dommage qu’il en arrive à désigner son tombeau.

Ali Al-Atassi

Source : Courrier International n°983