vendredi 27 février 2009
Pakistan : Paix contre Charia !
« C’est une vallée flanquée de massifs himalayens boisés qu’on appelait naguère la « Suisse pakistanaise », joyau touristique prisé des skieurs. Mais les stations de ski sont aujourd’hui fermées. C’est une région au riche patrimoine, qui fut un des foyers de l’art gréco-bouddhique gandhara avant l’arrivée de l’islam. Mais les statues de Bouddha sont aujourd’hui défigurées. C’est un district où les filles étaient scolarisées car leurs familles y tenaient. Mais les écoles de filles sont aujourd’hui détruites à l’explosif. »
C’est ainsi que Le Monde présente la vallée de Swat au nord-ouest du Pakistan, où pour mettre fin à la violence, les autorités locales ont signés le 16 février dernier un accord avec les Talibans en vertu duquel ces derniers arrêtent leur attaquent mais obtiennent l’application de la Charia (la loi islamique) et l’interdiction de l’école pour les filles dans toute la région.
3000 hommes seulement ont imposés leur volonté à plus de 12 000 soldats pakistanais que les autorités centrales avaient dépêchés dans la région depuis des mois. La sympathie (et même la complicité) de l’armée pakistanaise avec les talibans est un secret de polichinelle depuis très longtemps, mais ce qui a été fait le 16 février annonce l’ouverture d’une nouvelle ère : désormais les islamistes imposent leur vision. Aujourd’hui une région, demain l’ensemble de l’Etat Pakistanais.
Quel est le problème dans cette situation ?
D’abord cette logique de paix contre Charia qui pourrait faire jurisprudence dans d’autres régions Pakistanaises et même au-delà. Ensuite, le fait d’appliquer la charia en lui même est problématique. Car ce corpus de règles est un ensemble de textes juridiques issus du Coran et de la Sunna tels qu’ils ont été interprétés par les foukahas des premiers siècles de l’Hégire. Des textes anachroniques, contraires aux droits fondamentaux et dont certains sont même en contradiction avec l’esprit du Coran. Les Talibans ont exigés et obtenus l’application exclusive de ces règles dans la vallée du Swat et l’exclusion des lois modernes de l’Etat pakistanais. En plus, l’interdiction expresse de l’école pour les filles et a fortiori l’obligation qui sera faite aux femmes de porter le tchador (voile intégrale) et de ne plus quitter leurs domiciles. Enfin, l’absence de projet politique à appliquer dans la région : le seul et unique but des Talibans c’est l’application de la charia.
Les habitants de la vallée du Swat qui avaient massivement élu en 2008 une coalition de partis laïcs pour diriger le gouvernement local, infligeant par la même occasion une défaite historique aux formations religieuses, semblent être dans l’obligation de vivre sous le fondamentalisme. Exclu par les élections, les religieux ont regagnés le pouvoir par les armes.
© Islamiqua d’après Le Monde
mardi 17 février 2009
Crimes d'honneur, crimes d'amour

Le quotidien el quds el arabi du 28-6-2004 relate l'histoire du 8ème crime d'honneur en Jordanie pour l'année (le journal a dénombré 13 cas pour l'année précédente). C'est l'histoire d'une jeune fille de 17 ans qui a fugué avec son fiancé mais qui est retournée au foyer familial et qui s'est repentie. Seulement son jeune frère ne lui a pas pardonnée et lui a tiré deux balles dans la tête. L'hebdomadaire Tunis Hebdo du 19-7-2004 raconte l'histoire d'une jeune femme de 26 ans, divorcée depuis peu, poignardée à mort par son frère de 24 ans qui "doutait de sa conduite". Les chroniques foisonnent, les drames se multiplient mais les histoires ne se rassemblent pas. Des dizaines, des centaines de femmes ont été sacrifiée pour laver dans le sang l'honneur communautaire !
Je me rappelle, étant psychologue stagiaire à l'hôpital Razi dans la banlieue de Tunis, quand mon professeur de psychiatrie m'a demandé de passer des tests dans le cadre d'une expertise médico-légale à un jeune adolescent qui avait tiré sur sa sœur avec un fusil de chasse parce qu'il l'a aperçue en train de discuter avec un homme ! L'adolescent avait à peine 15 ans, en pleine crise d'adolescence, chétif, les yeux hagards, profondément perturbé, il ne regrettait pas son acte et délirait à propos de "l'honneur familial". Au delà de ma bonne volonté je n'arrivais pas à avoir une attitude neutre et bienveillante à son égard, ni à comprendre son attitude. A cette époque, cette inaptitude à l'empathie et ce manque de professionnalisme m'a beaucoup culpabilisée.
Toutefois, il demeure difficile de comprendre et de se reconnaître dans une culture qui bafoue le droit à l'amour, à la vie. Qui impose un véritable dressage aux femmes en leur imposant la continence sexuelle, la soumission à l'autorité paternelle et surtout un comportement d'évitement de l'autre sexe, qui les amènent à déployer des stratégies de défense vis à vis des hommes considérés comme des "prédateurs", afin de préserver ce qu'elles considèrent comme un capital : leur virginité. Toute l'éducation de la fillette renforce ces stéréotypes et l'incitent à la réticence. Certaines mères maghrébines punissent les relâchements de leurs fillettes en frottant de piment leurs parties génitales. Un écart pouvant entraîner un autre, elles insistent pour amener leurs filles à respecter impérativement les règles. Les mères, par cette punition, pratiquent, en fait, une excision symbolique dans une culture ou l'excision n'existe pas. Ce quadrillage systématique des femmes sert à renforcer et à valider socialement la masculinité ou la Rjoulia . Ce concept désigne au Maghreb un mélange d'honneur et de virilité psychologique. Il transforme tout sujet masculin à être avant tout un représentant implicitement et explicitement mandaté par son groupe pour veiller sur "l'honneur" des femmes, c’est à dire sur leurs corps.
Mêmes les petits garçons sont enroulés dans cet ordre contre les femmes. On leur enseigne la délation généralisée contre toute tentative de rébellion contre l'ordre établi.
De temps à autre, les exigences de l'ordre moral prennent des proportions surréalistes.
En Tunisie, le mois d'avril dernier [2004], une circulaire pour la préservation des bonnes mœurs a fait resurgir les vieux démons. Certains l'ont altéré afin d'abolir la mixité, traquer des femmes seules attablées dans des cafés, harceler les couples d'adolescents devant les lycées …La circulaire a été abrogée mais la tentation intégriste rode …
Sous d'autre cieux, le" retour du refoulé" réapparaît d'une manière plus barbare.
Dans son témoignage "pluie de pierres pour les amants", John F. Burns nous décrit une scène de lapidation en Afghanistan : « Longtemps avant l'arrivée du couple condamné toutes les places de choix étaient prises …Rapidement les combattants talibans s'avancèrent et lancèrent une pluie de pierres dont chacune emplissait la paume de la main .Toryalay a cessé de vivre au bout de 10 minutes , mais la mort de Nurbibi demanda plus longtemps, jusqu'au moment ou l'un de ses fils, s'avançant pour se rendre compte, se tourna vers le juge pour lui dire que sa mère vivait encore, alors l'un des combattants taliban ramassa une grosse pierre, s'avança en direction de Nurbibi et l'acheva en la lui laissant tomber sur la tête…Tous, hommes, jeunes et adultes, tous parlèrent de l'exécution avec enthousiasme …Mohamed Wali 35 ans a déclaré que la lapidation lui a procuré une grande satisfaction. »
Cette scène terrible exprime l'aversion des militants talibans pour l'amour : énergie explosive qui échappe à toute norme doctrinale, à toute surveillance policière.
Les amoureux ont réussi l'inadmissible: se créer un monde à eux hors du contrôle des talibans, de la police des mœurs, du tristement célèbre comité de la propagation de la vertu et la prohibition du vice. L'amour dans les cultures totalitaires est un acte subversif parce qu'il est capable de saper tous les conditionnements.
Au delà de ces cas extrêmes, et malgré l'avancée des femmes arabes dans tous les domaines de la vie sociale, économique et politique les mœurs demeurent figées. La femme est obligée d'honorer des coutumes rigides qui détruisent son autonomie et son individualité. Elle est souvent amenée à s'exposer moins, à restreindre ses déplacements et ses activités, à s'imposer des restrictions comportementales et vestimentaires qui limitent son indépendance et à s'imposer une censure sentimentale qui affecte la qualité de sa vie. En Algérie , les femmes célibataires, 20% à 30% en milieu citadins ,vivent dans l'angoisse journalière d'être agressées au nom des bonnes mœurs, reçoivent des insanités dans leurs boites aux lettes puisque dans l'imaginaire collectif celle qui n'est à personne est tenue pour être à tous .
▪▪▪
Au sein de la culture arabo-musulmane et à cause de la main mise moralisatrice de la famille, de la société, les rapports sentimentaux sont falsifiés, appauvris et banalisés. Ils ne sont reconnus que dans le cadre du mariage conventionnel. Cette stérilisation des rapports hommes- femmes rend les êtres interchangeables. On est à la quête d'un mari, tout homme s'avère remplaçable par un autre, sur fond de misère affective.
Le travestissement de l'amour par l'ordre socioreligieux, le rend figé, répétitif et inhibant. Cette contrainte idéologique qui s'exerce sur l'amour ne lui permet pas d'être une libre activité ludique et épanouissante.
La misère sentimentale, qui en découle, s'exprime dans la détresse quotidienne des femmes.
Le lot quotidien des femmes arabes est souvent, la dépression (selon la dernière enquête psychiatrique, 57 % des femmes tunisiennes en situation de congé médical longue durée souffrent de dépression et d'effondrement psychologique causé par des difficultés sentimentales), le renoncement à la vie (en Algérie, selon l'Association des psychiatres privés, le taux de suicide et des tentatives de suicide est en nette augmentation) et la folie. Quant à la multiplication des maladies psychosomatiques, elle exprime l'irruption de l'organique élémentaire dans l'espace social aseptisé.
Tous ces maux se confondent pour exprimer une fuite féminine hors de la communauté aliénante et aliénée, comme un dernier refuge de l'individualité retrouvée.
_______________
* Ikbal al Gharbi est professeur de psychologie et des sciences de l’éducation à L’Institut supérieur des sciences religieuses, ainsi que directrice du Centre de l’innovation pédagogique, à l’université Ezzeytouna en Tunisie. Elle est aussi psychologue, docteur en anthropologie, consultante auprès des Nations Unies et elle s’occupe de la réforme dans le monde arabe.
ahikbal@yahoo.fr
samedi 14 février 2009
Les grandes dates de la république islamique
16 janvier 1979 : Après plusieurs mois de manifestations, le chah d’Iran part en exil.
1er février : L’ayatollah Khomeyni fait un retour triomphal en Iran. Des millions de personnes l’accueillent à l’aéroport de Téhéran.
11 février : La victoire de la révolution islamique est proclamée, le 22 bahman du calendrier iranien.
4 novembre : Un groupe d’“étudiants” islamistes occupe l’ambassade des Etats-Unis et prend en otages 63 diplomates américains.
7 avril 1980 : Les Etats-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec la République islamique et imposent des sanctions économiques.
22 septembre : L’Irak ouvre les hostilités en envahissant le sud de l’Iran. Le conflit durera huit ans, faisant 1 million de morts.
20 janvier 1981 : 52 diplomates américains, qui ont été retenus en otages 444 jours, sont libérés.
21 juin 1981 : Khomeyni destitue le premier président de la République islamique, Abolhassan Bani Sadr.
28 juin 1981 : Attentat dit “du 7 tir”, selon le calendrier iranien, au siège du Parti de la République islamique. L’ayatollah Behesti, un des théoriciens du régime, est tué.
2 octobre 1981 : Ali Khamenei devient président.
4 mai 1982 : Le parti communiste Tudeh est dissous. A partir de là, et jusqu’en 1985-1986, les anciens révolutionnaires de gauche sont persécutés.
18 juillet 1988 : L’ayatollah Khomeyni accepte de boire “la coupe de poison”, selon ses termes, c’està- dire la résolution 598 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui met fin à la guerre Iran-Irak.
4 juin 1989 : Mort de Khomeyni. Ali Khamenei devient guide suprême, au détriment de l’ayatollah Ali Montazeri. Celui-ci avait été élu en 1985 par l’Assemblée des experts pour succéder à Khomeyni. Mais le leader de la révolution islamique avait rejeté ce choix, dans une lettre de 1988, Montazeri s’étant montré critique à l’égard du pouvoir.
28 juillet 1989 : Ali Akbar Hachemi Rafsandjani devient président de la République. Il adopte une politique pragmatique d’ouverture économique, mais, sur le plan politique, il multiplie les assassinats d’opposants, notamment à l’étranger.
23 mai 1997 : Le réformateur Mohammad Khatami est élu président, sur un programme de réformes. La date de son élection, le 2 khordad, est le nom du mouvement qui rassemble encore aujourd’hui ses partisans.
1998 : Série de meurtres visant des intellectuels critiques du régime. Selon les autorités, un élément “isolé” des services de renseignements, Saïd Emami, est à l’origine de ces meurtres.
9 juillet 1999 : Les manifestations d’étudiants commencent le 18 tir du calendrier iranien, à la suite de la fermeture du journal réformiste Salaam. Ces manifestations sont durement réprimées.
Août 2002 : L’existence du programme nucléaire iranien est révélée par les Moudjahidin du peuple, groupe d’opposants en exil. L’Agence internationale de l’énergie atomique cherche à déterminer si ce programme a des fins civiles – comme l’affirment les autorités – ou militaires.
24 juin 2005 : Le maire de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad, gagne la présidentielle, en promettant de “mettre l’argent du pétrole sur la table des Iraniens”.
27 septembre 2008 : Le Conseil de sécurité de l’ONU vote une quatrième résolution contre l’Iran, qui refuse de suspendre l’enrichissement de l’uranium.
31 janvier 2009 : le président iranien Ahmadinejad déclare lors des célébrations du 30ème anniversaire de la révolution islamique que « La révolution n’est plus circonscrites aux limites des frontières iraniennes ».
© Islamiqua d’après Courrier International
vendredi 13 février 2009
Réformistes ou conservateurs… tous des islamistes ?
Depuis le début de la présidence d’Ahmadi Nejad, nombreux sont ceux qui regrettent l’ère Khatemi (1997-2005) durant laquelle les réformistes avaient leurs mots à dire sur la politique aussi bien intérieure qu’extérieure de leur pays. Seulement, ce qu’on oublie souvent, c’est qu’on Iran, plusieurs des réformistes sont des islamistes. Il s’agit principalement de religieux transformés en politiciens.
Ce mélange du religieux et du politique remonte aux premières années de la révolution islamique. Avant 1979, les mollahs refusaient d’avoir des postes dans l’exécutif afin de préserver leur indépendance et d’échapper aux influences politiques.
Mais depuis, les choses ont changés et les religieux iraniens sont devenus de véritables politiciens.
La première formation officielle qui regroupait des religieux était le parti de Joumhouri Eslami [République Islamique] qui regroupait plusieurs personnalités religieuses telles que Khamenei ou Rafsanjani.
Aussi bien, le radical Khamenei que le réformateur Rafsanjani était donc dans un seul parti politique. Mais la connivence ne durera pas longtemps. Car les élections se succèdent et les favoris du Guide Khomeiny (les conservateurs) étaient toujours gagnants dans les élections.
Une situation qui poussera le courant réformiste à sortir du lot et à fonder son propre parti. Et depuis l’Iran connait deux grands partis religieux : le parti des conservateurs de Rouhaniyat [Spiritualité], dite Association des clercs combattants, et le parti des réformateurs de Rouhaniyoun [Religieux spirituels], dite Association des religieux combattants.
Cette situation va pousser certains spécialistes à dire qu’en Iran il n’existe aucune différence entre les conservateurs et les réformateurs à partir du moment où tous sont issus de la même formation religieuse. Selon ces auteurs dont Ramine Kamrane et Frédéric Tellier (dans leur livre : « Iran : les coulisses d’un totalitarisme »), cette succession de réformateurs et de conservateurs et la soi-disant guerre qu’ils se livrent n’est autre qu’une mise en scène faite par le régime iranien afin de cacher les réalités du régime, pour le faire apparaître comme démocratique. Analysant l’arrivée au pouvoir d’Ahmadinejad, les auteurs affirment :
« Tant que le monde croit à un tournant majeur de la vie politique iranienne, tant qu’il voit dans l’avènement de cet ultra dont il prend systématiquement soin de souligner la fidélité aux idéaux de la révolution – comme si cette fidélité était en soi une exception au sein du personnel de la république islamique, la source de tous les problèmes rencontrés par le communauté internationale avec Téhéran-, alors toute la vigilance porte sur un homme plutôt que sur ce qu’elle juge être une politique individuelle au détriment de la logique collective de la république islamique (…).
Croire en effet qu’en juin 2005 [arrivée au pouvoir de Nejad] a eu lieu quelque chose de comparable à un tournant fasciste du régime islamique revient à penser que tout ce qui précède ne l’était pas. Il suffirait qu’Ahmadi Nejad disparaisse de la scène au profit d’une figure ‘‘réformiste’’ pour que, dans un élan de soulagement à la mesure de ses peurs, le monde célèbre ici comme sur tous les autres dossiers le « retour à la normale », voire la victoire de la démocratie, alors même qu’aucun cap parmi ceux suivis par Téhéran ne serait modifié »
© Islamiqua d’après Courrier International et « Iran : dans les coulisses d’un totalitarisme »
jeudi 12 février 2009
Si l’ayatollah Ali Montazeri était le Guide de la révolution ?
L’actuel Guide de la révolution islamique, Ali Khamenei, n’aurait jamais du être là où il se trouve s’il n’avait un discours radical. En effet, en 1985, l’Assemblée des experts (la plus haute autorité religieuse de l’Iran) avait désigné l’ayatollah Ali Montazeri au poste de successeur du Guide suprême. Montazeri, qui était sans aucun doute le numéro deux du régime à partir du moment ou il était le dirigeant de la révolution à l’intérieur du pays au moment ou Khomeyni vivait en exil, sera déchu de ce titre au profit de Ali Khamenei et par la volonté de Khomeyni qui à rejeté le choix de l’Assemblée des experts dans une lettre de 1988, Montazeri s’étant montré critique à l’égard du pouvoir.
Une attitude qu’il continu d’avoir jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, pour protester contre l’arrestation de l’un de ses proches, Gholamhossein Gheysari, imam à Nadjafabad, qui avait critiqué la gestion actuelle des affaires lors d’un de ses prêches du vendredi, Montazeri a prononcé un discours… révolutionnaire :
« Nous voici presque au trentième anniversaire de la révolution. On s’aperçoit que les gens qui sont responsables dans ce pays ont oublié les slogans de la révolution. Si c’était pour vendre le pétrole et dépenser l’argent dans des grands travaux sans intérêt, alors le chah pouvait faire la même chose. L’ancien régime vendait chaque jour 6 millions de barils de pétrole. Au moment de la révolution, le peuple disait ‘indépendance, liberté, et République islamique’. Aujourd’hui, comment répondre à ce peuple ? Un des mots clés était liberté. A présent, des imams – à Nadjafabad ou ailleurs – sont mis en prison au lieu d’être remerciés de leurs efforts. Est-ce que c’est ça, la liberté ? Que quelques-uns décident et que les autres se taisent ? La République islamique, ça veut dire que le peuple est le fondateur et le gérant, en conformité avec les fondements de l’islam. Il est important que les dirigeants fassent attention à la volonté du peuple, qui a le devoir, de son côté, de contester chaque cas. Sinon, cette révolution a été faite pour rien. C’est parce que le peuple est propriétaire du pays que la révolution a été faite. Dans la Constitution, de nombreux articles parlent des droits de l’homme, et on ne peut les ignorer. On ne peut continuer à gouverner avec les organisations hors la loi [comme les gardiens de la révolution]. »
Si l’ayatollah Ali Montazeri était le Guide de la révolution ? Avec une telle prise de position, cela ne risque pas d’arriver.
© Islamiqua d’après Courrier International
mercredi 11 février 2009
Lorsque la gauche s’alliait avec Khomeyni
Les derniers jours du règne du Shah d’Iran ont été riches en débats à l’intérieur ainsi qu’à l’extérieur de l’Iran entre différents intellectuels iraniens de différentes tendances politiques et idéologiques. La question principale fut alors la suivante : faut-il se rallier à Khomeyni ?
La gauche iranienne fut alors divisé entre partisans du ‘‘Guide’’ qui voyaient en lui un nouveau Ghandi et d’autres ne lui faisant pas confiance en raison de son programme « théo-démocratique ».
Mais à vrai dire, à l’époque, le discours de Khomeyni aurait pu convaincre plus d’un retissant des bonnes intentions du guide. En effet, lors de ses nombreuses interviews accordées aux journalistes occidentaux depuis son exil de Paris, le Guide de la Révolution islamique parlait pour la première fois du vote du peuple, des droits de l’homme, et des libertés sociales et politiques. Un vrai islamiste libéral.
Seulement, comme il s’est avéré quelques années plus tard (mai 1982) avec la dissolution du parti communiste Tudeh et la persécution des anciens révolutionnaires de gauche, ce discours n’était qu’une simple propagande visant à tranquilliser une gauche puissante à l’époque et très présente en particulier dans les rangs des étudiants iraniens. Des étudiants qui seront surpris par une révolution à laquelle ils ont massivement participés mais dans laquelle ils ne se reconnaitront plus, à l’image de l’intellectuel iranien Massoud Golsorkhi racontant son expérience de révolutionnaire de gauche au service de la révolution islamique : « Je passais la plus grande partie de mon temps à traîner sur le campus de l’université de Téhéran, pas très loin de chez mes grands-parents. Le campus central de ce qui est la plus vieille université de la ville s’était transformée en un gigantesque centre de débats. Entre deux “marches”, nous écoutions des discours et participions à des groupes de discussion et des engueulades de toutes les couleurs politiques imaginables, du féminisme radical au marxisme.
Avec le recul, le tournant s’est produit lors d’une autre marche à laquelle je m’étais joint sans trop savoir où elle allait. Je m’étais dit que je marcherais en criant des slogans et en discutant avec les autres tant qu’ils iraient dans ma direction. Au bout d’un moment, j’ai remarqué que les manifestants ne ressemblaient guère à ceux que je voyais habituellement à l’université. Il n’y avait pas beaucoup d’étudiants mais des gens de tout âge, peu de moustaches gauchistes et beaucoup de barbes islamistes. Ces gens étaient plus pauvres, le genre de ceux qu’on voit traîner sur les places du sud de Téhéran à la recherche de travail. »
© Islamiqua d’après Courrier International
mardi 10 février 2009
Au delà des clichés : journée spéciale sur Arte consacrée au 30ème anniversaire de la révolution islamique en Iran

Arte consacre toute la journée du mercredi 11 février à la célébration du 30ème anniversaire de la révolution islamique. Une programmation très riche nous attend. Voici ce que je vous conseille absolument de voir…
10.15 | L’Iran, une révolution cinématographique (France, 2006, 98mn)
Comment, du shah à la République islamique, s'est construit un cinéma novateur qui a révélé au monde les vrais visages de la société iranienne. Voyage en terre d'images, célèbres et inconnues, en compagnie d'une génération de pionniers.
12.30 | Le dessous des cartes
L’état de l’Iran
À quelques mois des élections présidentielles iraniennes - prévues pour juin 2009 -, où en est l'Iran ?
14.05 | Le footballeur, sa femme et sa maitresse
Enquête sur un fait divers qui a défrayé la chronique.
Nasser Khani est l'un des plus grands sportifs iraniens, une star du football et un entraîneur respecté. Mais lorsque sa maîtresse, Shahla Jahed, est accusée d'avoir assassiné sa femme, le héros national tombe brutalement de son piédestal. Enquête sur un fait divers qui a défrayé la chronique.
15.10 | Ma famille à Téhéran
Dans une famille de Téhéran, trois générations de femmes se racontent : vie de couple, aspirations amoureuses, conditions d'existence... des paroles fortes qui montrent comment les Iraniennes parviennent peu à peu à se libérer de l'ordre patriarcal traditionnel.
16.40 | Meurtries, meurtrières
Certaines femmes iraniennes n'ont pas trouvé d'autre recours que le meurtre pour échapper à leur condition.
Maltraitées, abusées, exploitées par leur mari ou leur père, ces femmes iraniennes n'ont pas trouvé d'autre recours que le meurtre pour échapper à leur condition.
17.15 | Lettres au président
Petr Lom est le seul réalisateur étranger qui a été autorisé à suivre Mahmoud Ahmadinejad dans ses déplacements.
Un document exceptionnel : Petr Lom est le seul réalisateur étranger qui a été autorisé à suivre Mahmoud Ahmadinejad dans ses déplacements à travers le pays. Son film donne la parole aussi bien aux partisans du président dans les campagnes qu'aux jeunes étudiants de Téhéran, et montre les difficultés économiques auxquelles doivent faire face de nombreux Iraniens.
19.00 | Toutes les télés du monde
La télévision des iraniens
Pour les Iraniens, il y a deux télés : la télévision nationale, où les cours de morale côtoient les leçons de décoration florale ; et les chaînes iraniennes diffusées depuis l'étranger, captées par des millions de paraboles cachées, qui montrent tout ce que les autorités religieuses interdisent.
A ne pas manquer
20.45 | Iran : une puissance dévoilée
Du début du siècle à nos jours, le récit de cent ans d'histoire mouvementée de l'Iran. Un documentaire inédit pour revenir aux sources des tensions avec l'Occident.
De la découverte de réserves pétrolières au début du XXe siècle à la crise du nucléaire actuelle en passant par le coup d'État américain de 1953 qui réinstalla le shah au pouvoir et la révolution islamique de 1979, le documentaire retrace cent ans d'histoire d'un pays partagé entre religion et révolution moderniste, soumission et indépendance. Une fresque passionnante, une histoire vivante et tragique qui s'appuie sur des archives et des documents d'époque, mais aussi et surtout sur les récits de témoins éloquents : Hachemi Rafsandjani, ancien président de la République islamique, d'anciens chefs religieux, d'ex-membres de gouvernements iraniens et étrangers, des responsables de la CIA et du Mossad, des ambassadeurs, des Iraniens ordinaires...
lundi 9 février 2009
Iran : 30 ans de révolution islamique

Le 1er février 1979, Seyyed Ruhollah Mostafavi, plus connu sous le nom de l’ayatollah Khomeyni Moussavi, est accueilli à Téhéran en provenance de Paris par l’une des plus importantes foule de l’histoire de l’humanité. ‘‘Le Guide’’ est venu proclamé la victoire de la révolution islamique en Iran.
Et depuis, les religieux shiites se trouvent à la tête d’un Etat jadis considérait comme l’un des plus laïc de la région.
Comment résumé ces 30 années de révolution islamique ? J’opterai pour la position d’un intellectuel iranien selon lequel : « Sous le chah, on buvait en dansant à la rue et on priait à la maison. Sous le régime islamique, on prie à la rue et on boit en dansant à la maison ». Cette image caricaturale illustre bien la situation dans laquelle se trouve la république islamique. Cette « théo-démocratie » comme la définisse certain n’a pas su transformer les idéaux de la révolution en réalité. Ni droits de l’homme, ni liberté d’expression, ni développement économique… la révolution à déçu plus d’un iranien dont les révolutionnaires eux même.
A l’image de l’ayatollah Ali Montazeri, ancien numéro deux du régime, et dauphin éphémère du Guide Khomeyni qui n’hésite plus à critiquer les dirigeants de la révolution : « Nous voici presque au trentième anniversaire de la révolution. On s’aperçoit que les gens qui sont responsables dans ce pays ont oublié les slogans de la révolution. »
Mais au-delà de cette vision pessimiste de la situation iranienne qui va jusqu’à considérer que les réformistes ne sont que l’autre face d’un régime qui ne peut être qu’islamiste, y a-t-il des éléments d’espérance ?
Je le pense. Car il serait injuste de ne pas saluer la société iranienne qui malgré qu’elle semble s’enfoncer de plus en plus dans le fanatisme et l’extrémisme (merci Nejad) a gardé une vitalité surprenante. Cette société qui a fait la révolution il y a trente ans compte dans ses rangs des membres de la société civile, des journalistes et des étudiants toujours actifs et qui ne cessent de dénoncer les abus de la république islamique.
A l’image de la prix Nobel de la Paix Shirin Ebaddi, ou même, fait surprenant, des descendants de Khomeiny qui n’hésitent plus à s’afficher dans le camp des réformateurs. C’est le cas de la petite fille de l’imam, Zahra Chojaie, féministe, qui avait souhaité en passant une couronne de fleurs à Shirin Ebaddi (à l’aéroport de Téhéran lors du retour triomphale de cette dernière après son obtention du prix Nobel de la paix) que « soient mieux respectés les droits de l’homme ». C’est le cas aussi d’Hassan Khomeyni, petit fils du Guide qui avait dénoncé -lors des élections législatives de mars 2008- l’éviction massive des réformateurs et la « militarisation » du Parlement qui compte 40 % d’anciens gardiens de la révolution.
C’est cet Iran des contradictions que je vous invite à découvrir tout au long de cette semaine avec le dossier qu’Islamiqua réserve au 30ème anniversaire de la république islamique.
samedi 7 février 2009
Ridha Keffi : « Il faut traiter la question du voile avec moins de crispation »
Le journaliste tunisien Ridha Keffi, ex-rédacteur en chef de l’hebdomadaire L’expression, était très attendu au colloque avec une communication intitulé « voile islamique : soumission ou libération ? ».
Plusieurs participants sont venus spécialement afin d’écouter Ridha Keffi. Mais, contrairement à ce que le titre de sa communication aurait pu faire croire, M. Keffi ne répondra pas à la question : « Ce n’est pas ma mission » nous expliquera-il plus tard avant de poursuivre « mon travail de journaliste consiste à exposer les faits afin de susciter le débat et non de prendre part ou de soutenir une position contre une autre».
Avec une impeccable neutralité, M. Keffi a exposé la question en rappelant le retour cyclique du port du voile. « Ce retour est-il le signe du retour de l’islamisme politique ?», peut être oui et peut être non, mais dans l’absence d’étude scientifiques sur le sujet, la présomption d’innocence doit primer sur toute autre considération.
Rappelant qu’aujourd’hui « le voile est ‘‘un voile de séduction’’ : un moyen de mettre en valeur la beauté de la femme », « un voile qui montre plus qu’il ne cache », M. Keffi invite l’auditoire à traiter la question avec moins de crispation et plus d’objectivité soutenant que « le port du voile ne constitue pas nécessairement un handicap pour l’émancipation des femmes » et exprimant son désaccord avec l’idée selon laquelle une femme voilée est toujours « une femme endoctrinée et manipulée par les islamistes ».
Comme on s’y attendait, les propos de Ridha Keffi ont suscités plusieurs interventions dont celle de la professeure Mounia Ben Jmia, féministe tunisienne, qui exprimera son désaccord avec M. Keffi en affirmant que pour elle « le port du voile n’est pas une liberté individuelle » mais que c’est le signe de l’islamisation de la société, une société qui exerce une véritable « pression sociale sur les femmes pour qu’elles portent le voile » et ce à travers les chaînes religieuses où les porteurs du discours extrémiste règnent en maitres alors que « nos penseurs qui écrivent et expliquent depuis plusieurs dizaines d’années qu’on peut être musulman et moderne sont interdis de publication dans plusieurs pays arabes ».
Le débat est ouvert…
jeudi 5 février 2009
Les difficultés d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman
Au cours de la 3ème séance du colloque « le libéralisme et les nouvelles contraintes de l’action politique », le professeur Hatem M’rad, président du Département de Droit Public et de Science Politique et organisateur de l’événement, a retenu l’attention de l’auditoire avec les explications qu’il a avancé pour les difficultés d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman.
Quels sont les obstacles ?
4 obstacles majeurs sont à l’origine des difficultés d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman :
1- Un pouvoir historiquement omniprésent :
Ainsi, en remontant aux premiers moments de l’Etat islamique, M. M’rad considère que le pouvoir dans le monde arabo-musulman a connu trois temps : le premier, celui du Prophète et des 4 califes Bien guidés était caractérisé par la combinaison du religieux et du séculier. Une situation à laquelle il sera mis fin avec l’avènement de la dynastie Omeyade : désormais on passe à une monarchie et le pouvoir devient exclusivement séculier mais continu d’avoir un rôle omniprésent dans la société.
A ce deuxième temps se succédera un troisième qui verra le jour avec les vagues de décolonisations. Après l’indépendance, les pays arabo-musulmans mettront en place des régimes « néo-patrimoniaux » : même si l’Etat n’est plus le propriétaire du pays et de ses habitants, les titulaires du pouvoir continuent de disposer de vastes réseaux leur permettant de pénétrer aux sphères individuelles et publiques et de garder ainsi un pouvoir omniprésent.
2- La présence massive de l’islam :
M. M’rad considère que, dans le monde arabo-musulman, le temporel est toujours sous la tutelle du spirituel et même ceux qui appellent à la séparation de l’Etat et de la religion ne le font qu’à demi mot. En effet, ce modernisme dont parlent certains comme Abdallah Al Aroui, Hichem Djait ou Mohamed Abed Al Jebri, reconnaît un rôle important à la religion. Ces penseurs ‘‘libéraux’’ utilisent toujours des Sourates afin d’avancer leurs thèses. Chose que le professeur M’rad considère contradictoire avec les principes du libéralisme, d’où sa conclusion selon laquelle « ces penseurs ne peuvent être considérés réellement comme des libéraux. »
Evoquant à cet égard les réformes libérales du président Bourguiba (en particulier l’interdiction de la polygamie, l’interdiction de la répudiation, l’instauration du divorce devant le tribunal, la réforme de l’université religieuse de Zitouna …), M. M’rad considère que « Bourguiba était un vrai libéral car il a osé s’attaquer à des principes auxquels on n’a jamais osé s’attaquer ».
Nous avons à cet égard interpellé le professeur M’rad pour lui rappeler que Bourguiba a son tour utilisait des textes religieux afin d’expliquer certaines de ses réformes et que, partant de ce constat, on pourrait aussi dire que ‘‘le combattant suprême’’ n’était pas non plus libéral. M. M’rad nous a fait savoir que selon lui, Bourguiba -président à l’époque d’une nation a majorité analphabète- ne pouvait que recourir aux textes religieux -intelligibles et acceptables par ces concitoyens- afin de réaliser ses réformes. Ce recours n’avait pas de but religieux mais plutôt des impératifs sociopolitiques.
3- La morale du groupe et non celle de l’individu :
Comme troisième obstacle à l’enracinement du libéralisme dans les sociétés arabo-musulmanes, M. M’rad évoque le fait que ces sociétés ne reconnaissent pas l’individu. L’individu ne peut exister qu’à l’intérieur d’un groupe qui lui dicte ce qu’il doit faire et ce qu’il ne doit pas faire. Et ce groupe (la société) est guidé par les teneurs du discours religieux qui sont appuyés par les innombrables chaînes religieuses qui diffusent à longueur de journées « une interprétation militante et populaire de l’islam » au point que les défenseurs du religieux et en particulier du Wahhabisme sont devenus aujourd’hui de véritables stars de télévisions.
Ainsi, l’individu se trouve face à une censure religieuse qui s’ajoute à celle politique et qui fait de lui un simple imitateur de la morale du groupe.
4- L’absence d’une bourgeoisie autonome :
L’absence d’une bourgeoisie autonome du pouvoir politique dans les pays arabo-musulmans (contrairement au cas en Occident) et l’existence d’une connivence et même d’une alliance entre la bourgeoisie et le pouvoir est selon M. M’rad le 4ème obstacle qui explique la difficulté d’enracinement du libéralisme dans le monde arabo-musulman.
▪▪▪
Le journaliste tunisien Ridha Keffi était présent aussi au colloque et son intervention sur le « Voile islamique : soumission ou libération » a suscité plusieurs interrogations.
A suivre dans la prochaine partie de notre dossier.




