decryptageIrène Droit est prédicatrice dans une Eglise de la Reforme, Jean Luc Marion est philosophe : la prédicatrice s’allume contre « l’évêque de Rome » et l’accueil qui lui a été réservé. Alors que le philosophe, lui, comble d’éloge Benoit XVI.

Un renversement de rôle assez… intéressant.

Décryptage …

Nous ne sommes pas tous papistes

Par Irène Droit *

L’évêque de Rome était attendu en France vendredi 12 septembre. A cette occasion, il n'est pas interdit de rêver d'un changement. Non pas un changement dans le discours séculaire des papes, bien sûr - cela, il n'y a plus beaucoup de naïfs sur la Terre habitée pour en rêver - mais un changement chez les autres, chez ceux qui l'accueillent ou répercutent l'événement auprès de 60 millions de consommateurs potentiels de fait religieux.

Non seulement on est en droit d'en rêver, mais on est même, je crois, en devoir de l'exiger. Car jusqu'à présent, à chaque fois que l'actualité remet à la "une" les faits et gestes d'un pape, quel qu'il soit - tout se passe comme si notre pays était instantanément frappé d'aberration collective. Comme s'il n'était pas de bon ton d'être neutre et objectif. Comme si l'infaillibilité autoproclamée méritait un traitement à part.

Qu'un pape apparaisse, et aussitôt même les médias habituellement les plus respectueux de la déontologie journalistique en perdent leur latin, si j'ose dire. Les bastions laïques de la République, quant à eux, ne sont pas loin de vaciller parfois, l'espace d'un instant. Pendant que, par ailleurs, même les représentants officiels des autres religions sont subitement atteints de tiédeur soudaine dans l'expression de leur propre foi non catholique.

Devant un pape, jusqu'à présent, on s'inclinait, quelquefois au sens propre, très souvent au figuré. Cela arrive encore et il est temps que cela change. Dans notre douce France républicaine et laïque, le moment est venu de dire : assez !

Assez d'entorses à l'objectivité dans les médias, assez d'entorses à la stricte laïcité dans la République, assez d'entorses aux convictions de chacun dans les rencontres œcuméniques. Et les exemples sont nombreux.

Que la moindre manifestation, qu'un rassemblement quelconque soit couverte par les médias, on aura toujours, comme il se doit, deux estimations du nombre de participants : un certain nombre selon les organisateurs, un autre selon une autre source. Or à bien des reprises, quand il s'agit d'une visite pontificale, seule l'estimation des organisateurs est publiée. Est-ce par hasard qu'on ne contredit pas quand la source est "l'Eglise" ? Car c'est ainsi qu'est souvent nommée l'institution catholique romaine. Comme s'il n'y avait qu'une seule Eglise ! S'il en était de même en politique, si l'on disait dans les médias "le parti" au lieu de "le parti X, Y ou Z" il y aurait aussitôt un tollé, à juste titre : l'information doit être objective et non pas emprunter le seul langage des militants.

Et pourtant on entend dire "l'Eglise" au singulier, comme si par ailleurs les 347 Eglises chrétiennes du Conseil œcuménique des Eglises n'existaient pas. Comme si on ignorait que sur deux milliards de personnes de dénomination chrétienne dans le monde, plus d'un milliard n'est pas rattaché à Rome ! C'est ainsi qu'on dérape parfois jusqu'à nommer le pape "chef de la chrétienté". Dans un pays où jadis des dizaines de milliers de martyrs chrétiens protestants n'ont pas hésité à laisser leur vie sur les bûchers pour dire non à ce chef-là, parce que selon eux il n'y a jamais eu d'autre chef de l'Eglise que le Christ lui-même, lequel n'a pas besoin d'un "vicaire" sur la Terre.

Certes nous ne sommes plus au XVIe siècle. Et c'est heureux. Mais justement, au XXIe on a enfin le droit de dire non, sans finir entre les mains de l'Inquisition. Liberté, égalité et fraternité ont été chèrement acquises. Alors assez de "bavures" républicaines, de messes catholiques organisées au détriment de la stricte laïcité, de nos jours en plusieurs occasions - comme celles célébrées d'office, par exemple, aussi bien pour des morts non catholiques, à l'occasion de telle ou telle cause nationale.

Assez d'uniformisation, au nom d'une hypothétique unité. Assez de compromis et de consensus œcuméniques. "Dialoguer" avec un interlocuteur qui se prétend infaillible en matière de foi n'est ni possible ni souhaitable. L'invitation d'un chef spirituel, quel qu'il soit, qui dirait en substance "c'est moi qui détiens la vérité, venez donc, fraternellement, pour qu'on en discute" ne devrait jamais pouvoir être prise au sérieux. Et encore moins contre-signée.

Heureusement l'Inquisition n'existe plus. Elle s'appelle maintenant Congrégation pour la doctrine de la foi. Et si son rêve reste le même, ramener tout le monde dans le giron de Rome, elle a par contre radicalement changé de méthodes, en notre siècle. Celles du Moyen Age n'avaient d'ailleurs pas fait leurs preuves. Etymologiquement le mot "catholique" veut dire "universel" : cet objectif totalitaire, grâce à la résistance courageuse des opposants, au fil des siècles, n'a pas été atteint. Aujourd'hui en France 95 % des habitants ne vont pas à la messe. Et dans le monde, 80 % ne sont pas catholiques romains.

Alors ne laissons pas submerger insidieusement cette belle victoire de la liberté sous un flot de tiédeur consensuelle. L'évêque de Rome doit passer quelques jours en France. Ressaisissons-nous, pour que les médias retrouvent tout leur professionnalisme - la République toute sa vigilance pour le respect de la laïcité - et les protestants toute leur rigueur intransigeante. Ainsi nous pourrons dire tous ensemble : Tous les chemins ne mènent pas à Rome. Et certains d'entre nous auront envie d'ajouter : Dieu merci.

* Irène Droit est prédicatrice laïque dans une Eglise de la Réforme, réalisatrice d'émissions de radio protestantes.

Source : Le Monde du 13.09.08.


Ce que Benoît XVI nous demande

Par Jean-Luc Marion*

La visite d'un pape en France a toujours fonction de révélateur de l'état de la France elle-même, qu'elle le veuille ou non. Car, à chaque visite, monte à la surface de l'opinion publique une question, restée auparavant latente et d'autant plus obsédante, qui éclate à la première parole du visiteur.

Lors de sa première visite (1980), puis lors des Journées mondiales de la jeunesse JMJ (1997), Jean Paul II, en demandant "France, qu'as-tu fait des promesses de ton baptême ?", avait fait éclater une première question, pour les catholiques eux-mêmes : allez-vous continuer encore longtemps à diviser en vous l'Eglise entre "progressistes" (qui ne cessent de régresser en se recadrant selon les utopies variables de la société supposée à venir) et "conservateurs" (qui ne cessent de tout perdre ou compromettre en bloquant le dépôt de la foi sur certains de ses effets empiriques, souvent les plus contestables) ? Ces dérives parallèles ne font que partager la même tentation en deux directions opposées - se rallier à tout prix à la force politique dominante et, sous prétexte de convertir des foules à la foi, conformer cette foi elle-même aux conventions de l'époque.

Lors d'une précédente visite, à l'occasion de l'anniversaire du baptême de Clovis (1996), la question s'adressait aux Français globalement : allez-vous persister dans la guerre de religion qui, depuis deux siècles, empoisonne votre histoire politique et ronge votre identité nationale, tantôt silencieusement et structurellement, tantôt par des crises brutales et vaines ? La distinction entre l'Eglise et l'Etat, nécessaire (et d'abord pour des raisons théologiques, car inscrite dans les deux Testaments comme une exigence de la transcendance de l'Unique) doit-elle vraiment conduire à une laïcité de combat et enfermer la foi religieuse dans la sphère privée (et privée de quoi ?), ghetto d'ailleurs illusoire ?

Ces deux questions restent en attente d'une réponse définitive, mais elles ne constituent déjà plus l'horizon de la discussion. D'abord, les catholiques français oublient peu à peu les querelles entre "progressistes" et "conservateurs" : faute de combattants aux extrêmes (qui n'ont jamais évangélisé grand monde, mais servent le plus souvent de sas à l'abandon de la foi) et par la grâce du renouveau conduit, miraculeusement comme toujours, sous l'impulsion, entre autres (par exemple significatif la Lettre des évêques aux catholiques de France, éditions du Cerf, 1996), mais d'abord du cardinal Lustiger, dont on commence à peine à mesurer quel il fut : minorité certes (mais l'Eglise n'a jamais reçu la promesse de faire une majorité que le Christ n'a lui-même ni obtenue ni cherchée), minorité pourtant très significative, lucide sur ses faiblesses, consciente de son rôle et convaincue de la force de l'Esprit, les catholiques savent qu'ils vont surmonter la crise du XXe siècle. Qu'ils ne vont pas plus disparaître du paysage aujourd'hui qu'en 1791 ou 1905, qu'ils survivront à la mondialisation comme ils ont survécu à l'Ancien Régime. Bref, à défaut de n'avoir plus peur, ils commencent à ne plus avoir peur d'avoir peur, à moins s'inquiéter d'eux-mêmes, à prendre plus au sérieux les promesses de Dieu, qui sont irrévocables. On peut espérer que le reste (entre autres le travail de l'intelligence et la reprise des vocations) suivra.

Ensuite, la société française, hors les nostalgiques de l'ancien temps (chacun, aux extrêmes, gardant bien sûr ses mythologies symboliques), se convainc que les catholiques ne menacent pas la République et la défendraient même au moins aussi résolument que les autres ; que leur action sociale, associative, éducative et solidaire s'enfonce dans les profondeurs malheureuses de la société française avec une efficacité et une constance dignes d'une meilleure reconnaissance ; que l'Eglise catholique n'attise pas les tensions entre religions, mais s'emploie à les réduire et qu'elle pourrait constituer non seulement le pôle privilégié de l'oecuménisme entre chrétiens, mais aussi le point d'équilibre entre le judaïsme et l'islam, s'il s'en trouve jamais un. On admettrait presque que l'avenir de la République passe par l'intégration en elle de toutes les énergies religieuses, à commencer par celle des catholiques. Ce qui, après tout, ne ferait que remettre la France dans la situation la plus commune des pays les plus développés (le discours du président de la République à Latran ne semblait pas dire autre chose : faut-il vraiment s'en choquer ?). Bref, la laïcité à la française commence à sortir de sa sacristie, comme les catholiques français commencent à surmonter leurs peurs.

Quelle question va donc faire surgir la visite de Benoît XVI ? Je ne peux guère que suggérer celle que je souhaiterais entendre et que le discours attendu au Collège des Bernardins laisse espérer. On le découvre un peu tard : comme théologien et comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Joseph Ratzinger ne fut pas un homme d'interdits, mais d'argumentation et de raisonnements. Il a le dangereux talent de voir les difficultés que l'ont préférerait ignorer, de poser les diagnostics de maladies qu'on nie avoir. Ses réponses méritent parfois discussion - et ont été discutées -, mais ses questions s'imposent toujours. En temps de crise, c'est une bénédiction, parce que les politiques n'ont que trop tendance à imposer des solutions supposées définitives à des questions mal posées, parfois pas même vues, voire dissimulées.

Or, au discours idéologique, on ne peut guère opposer que celui de la raison - on le sait depuis Socrate. Encore faut-il l'entendre autrement que sous ses figures miniaturisées : la technologie, la calculabilité, l'économisation, le consensus du moment, en un sens la "culture" elle-même. Le fait que l'Europe éprouve cette crise plus fortement que les pays émergents (par contre-exemple la Chine) prouve qu'il lui reste au moins le privilège de la lucidité et le courage de voir la détresse essentielle que d'autres ignorent ou s'imaginent pouvoir éviter.

La crise la plus profonde, quoiqu'en un sens la plus secrète de notre époque, tient en effet à la dilution, l'évanescence ou peut-être même la disparition d'une rationalité apte à éclairer les questions qui dépassent la gestion et la production des objets, mais qui décident de notre manière de vivre et de mourir. Rarement la philosophie (et la "science") n'a pu en dire moins qu'aujourd'hui sur notre condition - ce que nous sommes, ce que nous pouvons savoir, ce que nous devons faire et ce qu'il nous est permis d'espérer. Ce désert asséché de rationalité se nomme le nihilisme. Ce n'est pas une hypothèse en l'air, facultative, mais un fait. Notre tragédie.

Or, et c'est une constante de tous ses écrits, tant de théologien que de pape, Benoît XVI souligne que la foi des chrétiens, dès les premiers siècles, par exemple chez saint Justin et saint Augustin, a prétendu à la vérité et à la rationalité ; que, par la suite, elle a revendiqué de ne pas discuter avec les religions de l'Antiquité, récusées comme décidément infrarationnelles, mais avec les philosophes - donc avec les Grecs ou les hellénisés.

La question devient dès lors de savoir si, aujourd'hui encore, la Révélation chrétienne, en particulier dans le discours des catholiques, peut contribuer à l'exercice de la raison. Cette prétention paraît comme toujours folle et même un peu plus aujourd'hui, alors qu'on va répétant, avec un fin sourire : "Qu'est-ce que la vérité ?" Apprêtons-nous pourtant à entendre quelqu'un qui va oser dire que cette question admet une réponse. Et même si tous ne veulent pas de la réponse qu'il va proposer (c'est leur droit le plus strict), tous gagneraient à entendre calmement poser la question.

* Jean-Luc Marion est philosophe.

Source : Le Monde du 11.09.08

newsletters