dimanche 11 mai 2008
Les chaînes d’information arabe et la pensée réformiste : 1- La BBC défie Al-Jazira

Le monde arabe connaît ces dernières années l’émergence d’un nombre impressionnant de chaînes d’information.
Depuis que la chaîne Al Jazira a révolutionné le paysage médiatique arabe, il semble que tous les pays –et non seulement les pays arabes- essayent d’avoir leur propre chaîne d’information continue en langue arabe.
Quelles sont les conséquences de ce phénomène ? Est-il bénéfique pour les populations arabes ? Quelles sont les chaînes qui sont entrain de diffuser la pensée réformiste dans le monde arabe ?
C’est à ces questions ainsi qu’à certaines d’autres que ce dossier de Islamiqua se propose d’apporter des éléments de réponse.

Le groupe britannique a lancé, le 11 mars, sa chaîne de télévision arabe diffusée dans les pays du Golf, du Maghreb et du Proche-Orient. Et entend conquérir un marché largement dominé par Al-Jazira avec ses 55 millions de téléspectateurs. (...)
Un marché concurrentiel
BBC Arabic TV vient un peu tard sur le marché de la télévision satellitaire à destination du monde arabe. Un marché particulièrement concurrentiel depuis l’arrivée de la chaîne qatarie Al-Jazira et de celle soutenue par les Emirats arabes unis, Al-Arabiya (« l’Arabe »), sans oublier les chaînes en arabes financées par des fonds publics occidentaux comme l’américaine Al-Hurra (« la libre ») et la française France 24.
D’ailleurs, ironie du sort, BBC est, si l’on peut dire, l’ancêtre d’Al-Jazira. Elle avait déjà tenté, en 1994, l’expérience d’une télé en arabe qui avait pris fin en 1996 après de profondes divergences entre BBC World Service et l’investisseur saoudien Orbit.
Certains de ses journalistes avaient alors contribué à créer, à la fin de 1996, Al-Jazira.
Les sceptiques se demandent également si la BBC peut réussir dans une région du monde où le Royaume-Uni est critiqué pour son engagement en Irak et en Afghanistan.
Mais pour Nigel Chapman, le directeur général de BBC World Service, « BBC Arabic Radio est reconnu pour le qualité de ses informations et de ses analyses ». Il espère donc que la renommé de la radio va profiter à la télé et, inversement, que le lancement de BBC Arabic TV va doper l’audience de la radio. « Dans la plupart des marchés, affirme-t-il, les gens écoutent la radio le matin et regardent la télévision le soir. Ces médias sont complémentaires. »
Les responsables de la chaîne avancent les bons chiffres d’audience de BBC, qui a enregistré une augmentation de 11 % de son audience globale (radio et télé) en 2006 avec de très bons scores en Afghanistan, au Bangladesh, au Pakistan et en Egypte. Elle a renforcé sa position de numéro un mondial des médias de l’information en passant de 210 millions à 233 millions de téléspectateurs et d’auditeurs, malgré l’arrivée des concurrentes France 24 et Al-Jazira English.
L’audience de la chaîne BBC World a, elle, enregistré un bon de 17 %, avec 76 millions de téléspectateurs dans le monde. Et celle de la radio de 11 %, avec 183 millions d’auditeurs.
Le site Internet, BBC Online, a connu une augmentation de fréquentation de 17 %, avec 38,5 millions de visiteurs par semaine.
Depuis son lancement, la chaîne émet 12 heures par jour, mais devrait passer à 24 heures sur 24 à la mi-2008. Et cela grâce à une dotation budgétaire de 25 millions de livres (près de 32 millions d’euros) du Foreign Office, le ministère britannique des Affaires étrangères. En fait, c’est BBC World Service, dont le budget annuel est de 245 millions de livres, qui a conçu et conduit le projet de télévision arabe. Il a bénéficié pour cela d’une rallonge de 70 millions de livres pour l’exercice 2010-2011. Ainsi le budget de BBC Arabic TV, qui était initialement de 19 millions de livres, a pu bénéficier de 6 millions supplémentaires pour passer à 24 heures sur 24.
Le gouvernement a laissé BBC World Service en assurant le montage financier ; ce qui a eu pour conséquence la fermeture de dix services de langues d’Europe de l’Est et près de 250 licenciements. Cette mesure douloureuse a été très mal vécue à l’intérieur du service international de la radio et fait croire à certains que le succès éventuel de BBC Arabic TV ne pourra se faire qu’au détriment de la radio. Et ce d’autant que les ambitions télévisuelles sont à la hausse. D’ici à la fin de 2008, une nouvelle chaîne en langue farsie dédiée aux marchés iranien et afghan sera lancée. Budget : 15 millions de livres. BBC a aujourd’hui un formidable par à gagner.
Toutes contre la chaîne Qatarie :
« La compétition ne nous fait pas peur. Au contraire, le pluralisme est bénéfique et nous souhaitons la bienvenue à BBC Arabic, dont le principal objectif est de nous concurrencer », ironise Ahmed Cheikh, le rédacteur en chef d’Al-Jazira. Au siège de la chaîne qatarie, à Doha, l’annonce du lancement de la BBC version arabe ne provoque aucune émotion. « On en a vu d’autres », lance un journaliste. Depuis sa création en 1996, Al-Jazira peut en effet s’enorgueillir d’avoir résisté à plusieurs offensives occidentales et moyen-orientales. Signe d’un intérêt croissant pour le monde arabe, plusieurs chaînes de télévision satellitaires émettant en langue arabe ont vu le jour depuis 2003, année de l’invasion américaine en Irak. Mais ces chaînes ne semblent pas toutes avoir rencontré le succès escompté.
Al-Hurra, surnommé « Voice of America », lancée en 2004 par le Congrès avec un budget de 62 millions de dollars pour diffuser un message proaméricain et faire basculer la « rue arabe » en faveur de la politique de Washington, est un échec cuisant. Seulement 4,5 % des téléspectateurs irakiens avouent la regarder. Soutenue par les Emirats Arabes Unis, la chaîne Al-Arabiya (« l’Arabe »), malgré une audience honorable est un budget conséquent (300 millions de dollars sur cinq ans), reste derrière l’indétrônable Al-Jazira. « Le modèle d’Al-Jazira est très difficile à concurrencer. C’est une chaîne qui fait partie aujourd’hui du quotidien de millions de téléspectateurs dans le monde arabe », soutient Waddah Khanfar, le directeur général de la chaîne. Mais BBC Arabic, elle, ne l’entend pas de cette oreille et compte bien récupérer une partie des 55 millions de téléspectateurs estimés qui suivent Al-Jazira chaque jour depuis novembre 1996.
Source : Jeune Afrique, n° 2463, p. 86-88
jeudi 8 mai 2008
L'histoire du wahhabisme : 4- Le wahhabisme menace l'islam

A travers, les extraits du livre de Bernard Lewis d’une part et l’interview de Hamadi Redissi d’autre part sur le wahhabisme, j’ai voulu ouvrir un débat sur la responsabilité de la doctrine wahhabite dans la décadence de la civilisation islamique.
La doctrine wahhabite, du nom de son initiateur Mohammed Ibn Abdelwahab peut être définie comme étant un courant de pensée rigoriste lancé dans le désert saoudien il y a plus d’un siècle et qui –sous prétexte ou dans le but- de « purifier » l’islam de certaines pratiques qu’il jugeait anti-islamique, à introduit une rigidité et une intolérance envers tout ce qui ne correspond pas à ce que les wahhabites considèrent comme « islamiquement correcte ».
À ce stade de l’analyse, je suis d’accord avec Bernard Lewis lorsqu’il écrit que sans les revenus du pétrole, le wahhabisme serait resté « un groupe extrémiste et marginal dans une contrée périphérique ».
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Le problème est donc le passage d’une doctrine qui n’était partagé que par un nombre réduit de partisans, à une doctrine qui souhaite être diffusée partout dans le monde.
Cela donnera lieu à l’ensemble des problèmes que nous avons avec le wahhabisme :
Le premier de ces problèmes réside dans le fait que nous n’avons vu le danger de cette doctrine qu’une fois ses bases et ses théories enracinées dans la culture et même la mentalité des musulmans. Car aujourd’hui ce que certains croient être des obligations et des rites musulmans, s’avèrent être souvent des recommandations qui émanent du wahhabisme.
Sans exagération et en excluant quelques pays musulmans, nous pouvons même dire qu’aujourd’hui il n’y a plus un islam sunnite et un islam chiite mais il y a un islam wahhabite et un islam chiite.
Comment expliquer cette situation ?
Je pense que l’explication se trouve dans le pacte qui a été fait dès l’origine entre la famille Saoud et Ibn Abdelwahab. Un pacte qui se résume dans ce qui suit : Ibn Abdelwahab accorde sa bénédiction à la famille royale saoudienne et en contre partie, cette dernière se charge de la diffusion et de la protection du wahhabisme.
Pour ce qui est de la diffusion, il semble que le pari est gagné :
Faites un tour du coté des librairies (arabes ou occidentales) et vous ne trouverez en terme de production religieuse doctrinale que des écrivains qui se rattachent de près ou de loin au wahhabisme. A voir cette production, on serait amené à penser que le monde musulman avec ses 60 pays (23 arabes) n’a connu que les penseurs d’un seul est unique Etat : l’Arabie Saoudite !
Vous l’auriez sans doute deviné, l’explication se trouve ailleurs :
Si aujourd’hui vous ne trouvez dans les librairies ou les Foires de livres qu’une production wahhabite c’est à cause de l’utilisation de l’argent du pétrole saoudien dans la diffusion de cette doctrine. Partout ; dans les mosquées, dans les rues, dans les librairies, dans les foires… vous pouvez acheter à des prix qui écrasent toutes concurrence des ouvrages de religieux wahhabites.
J’ai fait l’expérience à plusieurs reprises, la dernière fut à la Foire du livre de Tunis qui s’est tenue entre le 24 avril et le 4 mai dernier, où malgré les efforts déployés pour limiter l’accès « des obscurantistes » (selon les propos des organisateurs), le livre religieux wahhabite était présent comme d’habitude et vous pouviez acheter un livre de 5 tomes, nouvelle édition, avec une excellente qualité de feuilles et de couverture à un prix qui ne dépassait pas les… 15 dinars (moins de 10 euros) !
Lorsque vous avez d’une part une production exclusivement wahhabite et d’autre part des prix incroyablement bas, il est normal que vous soyez tenter par l’achat de tels ouvrages qui seront par la suite vos références en matière islamique.
C’est ainsi que la doctrine wahhabite s’est diffusée et qu’il est devenu aujourd’hui très difficile de la critiquer ou de la remettre en question.
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Fort de l’argent du pétrole, les wahhabites ont réussi à faire de leur doctrine une véritable orthodoxie au point que certain peuvent vous accuser -si jamais vous osez critiquer le wahhabisme- d’apostat et d’ennemi de l’islam. Et là réside le second problème de notre relation avec le wahhabisme. C’est le problème de la sacralité.
En effet, les religieux et les politiques saoudiens protègent et sacralisent cette doctrine en refusant toutes critiques :
Pour ce qui est des religieux, j’ai été surpris il y a quelques années suite à l’écoute d’un enregistrement sonore d’un imminent cheikh saoudien qui parlait de Ibn Abdelwahab. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais entendu un cheikh sacralisé quelqu’un d’autre que le Prophète de l’islam (et encore). Aucune autre personne n’avait droit à ce privilège et tout le monde été d’accord pour dire que tous les hommes peuvent être critiqués.
Tous sauf … Ibn Abdelwahab, l’homme parfait, qui ne le fut pas seulement dans sa vie d’homme de religion mais aussi dans sa vie privée.
Quant aux politiques, un seul exemple suffit à démontrer la sacralité du wahhabisme aux yeux des autorités saoudiennes.
En effet, les relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et le Qatar viennent tout juste d’être rétabli suite à une rupture de plusieurs années.
La cause de cette rupture ?
Un programme télévisé diffusé par la chaîne Al-Jazira qui fut extrêmement critique pour le Wahhabisme.
Résultat : l’Arabie Saoudite rompt ses relations diplomatiques avec Doha et décide de lancer Al Arabia, une chaîne concurrente d’Al Jazira.
Ainsi, l’argent du pétrole d’une part et la sacralité qui l’entoure d’autre part ont fait du wahhabisme non seulement une doctrine à l’intérieur de l’islam mais une secte qui menace l’islam.
lundi 5 mai 2008
L'histoire du wahhabisme : 3- Comment le Wahhabisme a triomphé

En moins de dix ans, Hamadi Redissi publie son troisième grand livre. Après “Les Politiques en Islam. Le Prophète, le roi et le savant” (L’Harmattan 1998), “L’exception islamique” (Seuil, 2004) ; voilà “Le pacte de Nadjd”, ou comment l’Islam sectaire est devenu l’islam” (Seuil 2007). L’œuvre prend de l’ampleur et l’auteur devient, incontestablement, l’un des plus brillants analystes de l’histoire des idées dans l’Islam moderne et contemporain.
“Le pacte de Nadjd” est d’abord le premier récit historique d’une doctrine très médiatique, mais très mal connue : le wahhabisme. Né dans le désert de Nadjd (dans l’actuelle Arabie Saoudite) dans la première moitié du XVIIème siècle, le wahhabisme devient plus de deux siècles et demi plus tard un enjeu idéologique et politique mondial après les attaques du 11 Septembre 2001. A-t-il contribué à l’émergence du salafisme jihadiste ? Voilà l’une des questions majeures au début de ce XXIème siècle.
Hamadi Redissi ne se contente pas de cela. Il entreprend un gigantesque travail documentaire sur les différentes étapes du wahhabisme, des origines jusqu’à aujourd’hui. Il va même sur les lieux qui ont vu un prédicateur s’allier à un prince en 1744 (ou 1745) dans ce fameux pacte de Nadjd. Redissi y hume l’atmosphère, ausculte la géographie pour comprendre l’extraordinaire expansion d’une secte hérétique devenue aujourd’hui l’orthodoxie. C’est cela la principale intuition de Redissi. Il va l’argumenter sur trois cents trente pages.
Pourquoi un livre sur le wahhabisme?
D’abord par rapport à mon propre itinéraire de chercheur. Mon livre “L’exception islamique”* a été plutôt théorique et j’avais besoin de faire une enquête empirique afin d’examiner de près les enjeux théoriques que pose un cas concret. Cela pour la raison générale ; maintenant pourquoi le wahhabisme ? Parce que j’ai eu l’intuition que nombre des souffrances de l’Islam d’aujourd’hui remontent au wahhabisme, secte que beaucoup de gens ne connaissent que vaguement.
Vous développez dans votre livre, à propos du wahhabisme, un concept qui peut paraître paradoxal : la secte orthodoxe. C’est quoi exactement?
En examinant le wahhabisme in-concreto, je me suis rendu compte qu’il y avait un aspect tout à fait sectaire : anticommunautaire, fanatique, misogyne, misanthrope et antisémite. D’un autre côté le wahhabisme participe à l’orthodoxie générale de ce qu’on appelle “les gens de la Sunna (tradition prophétique) et de la communauté”. Ce statut ambigu a permis au wahhabisme d’avoir une telle longévité (plus de deux siècles et demi). Je tiens à préciser que la notion de secte n’est pas du tout péjorative, mais qu’elle décrit un phénomène particulier.
Comment avez-vous procédé pour votre enquête empirique sur le wahhabisme ?
J’ai constitué mon enquête empirique à travers deux grands corpus. Le premier est documentaire. Il est fait de manuscrits que j’ai eu beaucoup de peine à trouver. J’ai constitué un corpus documentaire fait de textes rares et épars dans différentes bibliothèques : aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en France… J’ai mis beaucoup de temps et d’énergie à collecter ces textes.
Le deuxième corpus est une enquête sur le terrain que j’ai effectuée en Arabie Saoudite. Je suis allé sur les lieux et les traces du wahhabisme des origines : Al Dirya et le Najd central. Région où Muhammed Ibn Abd al-Wahhab a vécu. Tous les auteurs du XIXème siècle décrivent Al Dirya comme un amas de ruines. J’ai tellement lu sur cette ville que quand j’y suis parti je la connaissais maison par maison.
Votre enquête de terrain vous a-t-elle permis de sentir le souffle wahhabite ?
Absolument. Al Dirya est un lieu inaccessible. Cela permet de comprendre la géopolitique d’une secte. Prendre un lieu inaccessible et faire des raids hors territoire en étant soi-même protégé par des montagnes, que ce soit à Alamut (pour les Hachachines / Assassins, une secte du chiisme ismaélien), à Tora Bora (pour Al Qaïda de Ben Laden) ou Al Dirya, cela vous donne une supériorité guerrière extraordinaire. Si le wahhabisme a pu se développer et résister, c’est à cause de cela essentiellement. Le wahhabisme s’est appuyé aussi sur les Anazas, la plus grande confédération tribale de l’Arabie Saoudite au XVII ème siècle.
Si vous aviez à définir le wahhabisme d’une manière succincte, que diriez-vous ?
On peut dire que le wahhabisme des origines est un néo-kharijisme (les kharijistes sont une secte qui a vu le jour au premier siècle de l’Hégire, connue par son fanatisme et rigorisme extrême). Cela est clair d’après la trame tribale et aussi par la doctrine : un puritanisme foncier égalitariste et le refus de toutes formes d’intercession. Ils estimaient que les Musulmans vivaient dans une néo-jahylia (la jahylia désigne la période anti-islamique des Arabes) et qu’il fallait les réislamiser par le jihad. Le wahhabisme des origines est une révolte à la Saheb el Himar (chef kharijite qui s’est rebellé contre le pouvoir fatimide en Tunisie) au nom du dogme de l’unicité.
Entre le pacte de Najd, qui a scellé le début effectif du wahhabisme en 1744 (ou 1745) et sa victoire définitive en 1932 (la réunification de l’Arabie centrale par les Al Saoud) il y a près de deux siècles. Comment expliquez-vous que cette secte ait pu résister pendant deux siècles ?
Les bastions wahhabites étaient éloignés des lieux du culte, la Mecque et Médine, de plus de huit cents kilomètres. Ils n’intéressaient pas les grands empires environnants, que ce soit l’ottoman ou le britannique. Les wahhabites étaient quasiment en dehors de l’histoire et de la géographie, ce qui leur permit, même suite à des défaites militaires, de pouvoir se reconstituer loin des regards ennemis. Quand Mohamed Ali d’Egypte les défit au début du XIXème siècle, il était obligé de retourner chez lui. Une fois les armées parties, les bédouins wahhabites “reprirent” du poil de la bête.
Il faut ajouter que les descendants d’Ibn Abd al-Wahhab, c’est-à-dire les garants de la pureté doctrinale, avaient eu l’intelligence de ne jamais interférer dans les luttes intestines des Saoud. Ils ont toujours ratifié l’imamat des vainqueurs. Nous sommes obéissants à l’intérieur, mais belliqueux à l’extérieur. Cela scellait durablement le pacte de Najd, conclu entre Muhammad Ibn Saoud et Muhammad Ibn Abd al-Wahhab.
Qu’est-ce qui a fait que les wahhabites triomphent en 1932 ?
Cela revient en grande partie à la constitution des “Frères”. C’est un genre de communisme de guerre. Voilà des nomades, même pas des bédouins, que les wahhabites sédentarisent et endoctrinent. On leur dit que tout le monde extérieur est impie. Ces campements militaires, constitués en 1912, ont été de l’avis de tous les chercheurs le bras armé qui a rendu la victoire d’Abdelaziz Ibn Saoud possible en 1932. Les expériences précédentes ont montré que les bédouins étaient inconstants et les citadins ne pouvaient pas guerroyer plus de quatre mois par an. Les “Frères” constituaient des camps militaires qui vivaient uniquement pour la guerre.
A l’image de ce que fut la Koufa du temps du second Calife, Omar Ibn al-Khatttab…
Absolument, et les “Frères” sont les Qurra (Récitants du Coran) dont la vie était partagée entre la prière et la guerre. Je dirais aussi que le wahhabisme est pour les chercheurs une chance extraordinaire. Il nous permet de voir une secte médiévale in-vivo. Si vous voyez un cheïkh wahhabite ajourd’hui, vous pouvez imaginer ce qu’était des sectes comme les kharijites ou les ismaéliens au Moyen-âge.
Si les wahhabites sont des néo-kharijites, pourquoi vouent-ils une grande haine aux “sectes hérétiques” comme les kharijites et les chiites ?
Je pense que cela est dû à la culture dogmatique. On peut être contre le fanatisme et être, cependant totalement fanatique. Mon livre est, en quelque sorte, un rapport de police philosophique sur le fanatisme.
Le débat qui a opposé les wahhabites à l’Islam institutionnel durant un siècle et demi montre à quel point l’Islam institutionnel s’est opposé au wahhabisme. Qu’est-ce qui fait que cette opposition ait quasiment disparu aujourd’hui ?
A part le récit historique sur le wahhabisme dans mon livre, le cœur de mon questionnement était celui-là : J’ai fait état de plus cinquante réfutations du wahhabisme sur une base théologique sérieuse écrite par des ulémas. Je me suis posé la question suivante : comment se fait-il qu’après une campagne aussi dure et étendue contre le wahhabisme, on a même accusé Ibn Abd al-Wahhab d’athéïsme et de prétention à la prophétie, subitement le wahhabisme a été réhabilité. Je propose une piste pour la discussion : le wahhabisme a été réhabilité par la tradition, parce que l’hérésie est devenue la nouvelle orthodoxie. L’Islam sectaire et anti-orthodoxe a vaincu à la fin du XIXème siècle.
Plus précisément…
La tradition tardive est constituée par des ulémas qui connaissaient parfaitement leurs classiques. Ils refusaient l’Ijtihad, s’alliaient aux Saints et aux marabouts. Ils étaient citadins, notables et obéissants. Cet Islam là va être battu à la fin du XIXème siècle par les nouveaux clercs de l’Islam. Ils sont en dehors de l’institution religieuse. Ils écrivent dans les journaux. C’est le mouvement Nahda initié par El Afghani et Abdoh. Les réformistes disent : l’Islam est en déclin, les responsables sont les ulémas, les marabouts et les princes tyranniques. C’est exactement ce que disait Ibn Abd al-Wahhab au XVIIème siècle.
Le réformisme est une hérésie mineure de l’intérieur. C’est une bonne hérésie parce qu’elle permet à l’Islam de se réformer. Mais cette hérésie mineure a ouvert la boite de Pandore: tous les Musulmans sont devenus des Fakih et cela dure jusqu’à maintenant. Auparavant personne n’osait parler en présence des cheïkhs d’Al Azhar ou de la Zitouna. C’est cela ma thèse.
Vous dites dans votre livre que c’est Rachid Ridha, disciple d’Abdoh, qui a réalisé la jonction entre le réformisme et le wahhabisme
Absolument. Rachid Ridha était un agent wahhabite. Il a publié la plupart de leurs tracts à leurs frais. Il en a commenté quelque-uns et les a défendus avec acharnement dans une série d’articles qu’il a plus tard publiés dans un livre “Les Wahhabites et le Hijaz”. Rachid Ridha a fait la jonction entre le réformisme hérétique du XIXème siècle et le wahhabisme comme faisant partie des “gens de la tradition et de la communauté”. Il n’est pas le seul à avoir fait cela. Il y a Mohyeddine al Khatib en Egypte, Tahar Al-Jazaïri en Syrie, Chokri Alussi en Irak et bien d’autres… C’est un néo-fondamentalisme qui hérite du réformisme d’El Afghani et de Abdoh. Ceux-là n’étaient pas des wahhabites. Ils sont parfois anti-wahhabites, mais ils participent de la même conception de la tradition. Résultat : le wahhabisme a été réhabilité bien avant l’ère du pétrole, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens.
On aurait pu penser, en vous écoutant, que le mouvement des “Frères Musulmans”, fondé par l’Egyptien Al Banna en 1928, serait une continuation du wahhabisme… alors que vous dites dans votre livre qu’il n’en est rien…
Dans un premier moment les “Frères Musulmans” n’ont rien à voir avec le wahhabisme, bien que leur culte du secret rappelle, lui aussi, les sectes hérétiques du Moyen-Âge. Les signes de reconnaissance, une bague particulière, et les chiffres magiques, le nombre dix, fait d’eux, à leur début, une sorte de loge maçonnique. Mais ils formaient quand même un parti moderne dans une Egypte libérale. Al Banna n’est jamais allé en Arabie Saoudite. Jusqu’en 1954 les leaders des Frères Musulmans avaient des critiques dures contre le wahhabisme. Certains d’entre eux le qualifièrent de régime corrompu et monarchique. Les “Frères Musulmans” étaient foncièrement anti-monarchiques. C’est la répression d’Abdennasser qui va rapprocher les Frères Musulmans des wahhabites. Il y a eu alors une greffe dans les deux sens. Le wahhabisme a été idéologisé et les Frères Musulmans ont été traditionnalisés.
Est-ce qu’on peut dire que ce sont les Frères Musulmans qui ont introduit le wahhabisme dans l’histoire ?
Sur le plan intellectuel, absolument. Sans les Frères Musulmans le wahhabisme serait resté une idéologie locale et provinciale. C’est l’argent du pétrole et l’idéologie islamiste qui ont donné au wahhabisme une dimension mondiale.
Vous avez parlé tout à l’heure d’un siècle et demi de réfutation du wahhabisme dont on retrouve la trace en Tunisie et au Maroc. Ces réfutations sont-elles toujours d’actualité?
Pour l’essentiel ces réfutations appartiennent au monde du passé.
Le wahhabisme était plus “moderne” que ses réfutateurs ?
Oui, si l’on maintient les guillemets pour moderne. L’une des plus grandes critiques des ulémas aux XVIIIème et XIXème siècles était que le wahhabisme ouvrait les portes de l’Ijtihad et refusait l’imitation des anciens. Les ulémas reprochaient aux wahhabites leur refus de toute intercession, fût-elle celle du Prophète. Ce débat n’intéresse plus personne aujourd’hui. Ce qui est encore d’actualité, c’est la question de l’Ijtihad (et là les wahhabites étaient en avance sur la tradition) et deuxièmement le takfir (l’anathème) et là on retrouve les passerelles avec l’Islam sectaire radical.
Le wahhabisme a-t-il eu une influence sur l’Islam non-arabe ?
Oui. Le wahhabisme a eu une grande influence sur les Musulmans de l’Inde au XIXème siècle. On y retrouve les mêmes débats et polémiques autour du wahhabisme.
Les wahhabites ont-ils eu une influence sur la Jamaa Islamyaa de l’Indo-Pakistanais Al-Mawdoudi ?
Pas au début. Plus tard, à l’instar des Frères Musulmans, il y a eu des connexions et des convergences. Voilà que des gens qui ne se connaissent pas et qui ont des filiations idéologiques différentes se retrouvent et se rejoignent. Il y a des affinités électives qui donnent lieu à des liaisons dangereuses. Ces liaisons dangereuses reposent sur une matrice commune que j’ai appelée la destruction mosaïque : c’est-à-dire ériger une destruction au sein des Musulmans eux-mêmes entre la vraie et la fausse religion.
Le wahhabisme a anticipé ce mouvement, d’où sa réhabilitation. La thèse devient : c’est l’hérésie (le réformisme et l’islamisme) qui réhabilite l’hérésie (le wahhabisme). Maintenant c’est l’hérésie qui est devenue la nouvelle orthodoxie.
Dans ce passage de l’hérésie à la nouvelle orthodoxie, qu’est-ce qui a changé dans le wahhabisme ?
Rien. La grande victoire du wahhabisme est qu’il n’a rien changé. Ce sont les autres qui ont changé.
Après le 11 septembre 2001, le wahhabisme est-il en train de changer ?
Oui. Le wahhabisme est devenu la tradition. Il a repris les mêmes arguments que ses anciens réfutateurs contre ce qu’il appelle les néo-kharijites (les salafistes, jihadistes).
Le jihadisme est-il une excroissance du wahhabisme ou de l’islamisme ?
Les deux à la fois. Les jihadistes se réclament des deux traditions.
Le salafisme-jihadisme est-il une chance ou une catastrophe pour le wahhabisme ?
Aujourd’hui le wahhabisme est dans de beaux draps ! Il est dans une phase très défensive. La monarchie tente d’ouvrir de nouveaux ponts avec les islamistes modérés (les Frères Musulmans) afin que les wahhabites ne soient plus les seuls piliers du régime. Les wahhabites, tout en étant contre l’Islam violent, refusent toujours les réformes libérales.
Y a-t-il, en Arabie Saoudite, une critique ouverte contre le wahhabisme ?
Oui. J’y ai consacré le dernier chapitre de mon livre. Il y a des critiques ouvertes contre le wahhabisme dans des journaux comme “Al Watan”, mais uniquement en phase critique. Quant les choses se calment, la critique disparaît.
Sur quoi reposent les critiques des intellectuels saoudiens ?
Le premier reproche des intellectuels saoudiens est l’exclusivisme des Ecoles du rite. Le wahhabisme a interdit le malékisme, le hanafisme et le chaféisme. On n’enseigne que l’école hanbalite. Ces intellectuels demandent de mettre fin à cet exclusivisme des écoles. Le second se rapporte aux réformes politiques. Les intellectuels accusent les wahhabites d’être la cause des difficultés du pays.
Source : Réalités, n° 1137, p. 14-17, Entretien réalisé par Zyed Krichen
vendredi 2 mai 2008
L’histoire du wahhabisme : 2- La diffusion du wahhabisme au-delà de l’Arabie Saoudite

L’Occident avait des intérêts dans le pétrole du Moyen-Orient depuis le début du XXe siècle, principalement au travers de compagnies britanniques, néerlandaises et françaises. Préoccupés par l’épuisement de leurs propres réserves et craignant un monopole européen sur le pétrole du Moyen-Orient, les Etats-Unis commencèrent à s’y intéresser au début des années 1920. Jusque-là, les compagnies américaines opéraient sur le marché pétrolier de la région à titre d’associés minoritaires dans les grands cartels européens. La Standard Oil of California fut la première à se lancer elle-même dans la prospection. Après quelques recherches infructueuses dans les pays du Golf, elle se tourna vers l’Arabie saoudite et, en 1930, demanda l’autorisation d’entreprendre une mission géologique dans l’est du pays.
Ibn Saud lui opposa d’abord un refus, puis accepta d’engager des négociations, lesquelles aboutirent à l’accord de 1933. L’une des raisons qui, sans nul doute, l’incitèrent à changer d’avis fut la Dépression qui avait commencé en 1929 et entraîné une grave détérioration de la situation financière du royaume.
Moins de quatre mois après la signature de cet accord, les premiers géologues américains arrivaient dans l’est de l’Arabie. A la fin de l’année, cette mission exploratoire était totalement opérationnelle et, l’année suivante, des équipes américaines commençaient l’extraction et l’exportation de pétrole. Momentanément interrompue pendant la Seconde Guerre mondiale, la production reprit aussitôt après. Quelques chiffres suffisent à donner une idée de la croissance exponentielle de cette production : 1945, 21 millions de barils ; 1955, 356 ; 1965, 804 ; 1975, 2582.
Les exportations de pétrole et les revenus correspondants furent à l’origine de profonds
bouleversements pour le royaume saoudien, aussi bien sur le plan de son organisation interne et de son mode de vie que sur sa place et son influence dans le monde, vis-à-vis des pays consommateurs de pétrole et, plus encore, des autres pays musulmans. Le rayonnement du wahhabisme et le rôle de ses propagandistes s’en trouvèrent considérablement renforcés. Le wahhabisme était désormais la doctrine officielle de l’un des Etats les plus influents du monde islamique, gardien des deux lieux les plus saints de l’islam et pays hôte d’un pèlerinage qui, chaque année, réunissait des millions de musulmans venus accomplir un même rite. Parallèlement, les maîtres et les prédicateurs du wahhabisme disposaient d’immenses ressources financières, qu’ils pouvaient utiliser pour promouvoir et répandre leur propre interprétation de l’islam.
Aujourd’hui, même en Europe et en Amérique du Nord, où il existe un bon système scolaire public, les centres d’endoctrinement wahhabites sont parfois les seules institutions auxquelles peuvent s’adresser les nouveaux convertis et les parents musulmans qui souhaitent donner à leurs enfants une formation de base dans leur religion et leur culture d’origine. Cet endoctrinement est dispensé dans les écoles privées, des séminaires religieux, des écoles rattachées aux mosquées, des colonies de vacances et, de plus en plus, des prisons.
A l’origine, la madrasa était un établissement supérieur d’études, d’enseignement et de recherche. Née avant les grandes universités de l’Europe médiévale, elle leur servit, à bien des égards, de modèle. Aujourd’hui, le mot a acquis une connotation péjorative et désigne un lieu d’endoctrinement où s’enseignent l’obscurantisme religieux et la violence.
Le parcours d’un groupe de Turcs arrêtés pour participation à des actes terroristes en fournit une illustration. Tous ces hommes, sans exception, sont nés et ont été élevés en Allemagne. Dans ce pays, l’Etat ne contrôle pas l’enseignement religieux des minorités. Le gouvernement turc, en revanche, surveille de très près ces activités. En Europe et en Amérique parce que l’Etat ne souhaite pas s’ingérer dans les affaires religieuses, ceux qui enseignent l’islam dans les écoles et ailleurs sont libres d’agir à leur guise. Ce qui, à l’évidence, favorise les moins scrupuleux, les plus déterminés dans leurs convictions et les mieux dotés financièrement.
Imaginons que le Ku Klux Klan, ou une organisation de même nature, prenne le contrôle de l’Etat du Texas, de son pétrole et donc de ses revenus et décide d’utiliser cet argent pour construire, dans toute la chrétienté, un réseau d’écoles et d’universités bien dotées afin de propager sa vision particulières du christianisme. A vrai dire, la comparaison avec le wahhabisme reste au dessous de la réalité, car la plupart des pays chrétiens possèdent un système scolaire en bon état de fonctionnement. Tel n’est pas le cas de certains pays musulmans, où les écoles et les universités financées par le wahhabisme représentent le seul enseignement disponible. C’est ainsi que les wahhabites propagent leur doctrine dans l’ensemble du monde islamique et, de plus en plus, auprès des communautés musulmanes installées dans d’autres pays, notamment en Europe et en Amérique du Nord. La vie sociale, l’éducation et même le culte sont, dans une très large mesure, financés et donc contrôlés par les wahhabites ; et la version de l’islam qui s’y développe est totalement imprégnée des principes et des conceptions wahhabites. La garde des lieux saints et les revenus du pétrole ont conféré un impact mondial à un mouvement qui sinon serait resté un groupe extrémiste et marginal dans une contrée périphérique.
Source : Bernard Lewis, « L’islam en crise », éd. nouveaux horizons, pp137-145.
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