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Le monde arabe connaît ces dernières années l’émergence d’un nombre impressionnant de chaînes d’information.

Depuis que la chaîne Al Jazira a révolutionné le paysage médiatique arabe, il semble que tous les pays –et non seulement les pays arabes- essayent d’avoir leur propre chaîne d’information continue en langue arabe.

Quelles sont les conséquences de ce phénomène ? Est-il bénéfique pour les populations arabes ? Quelles sont les chaînes  qui sont entrain de diffuser la pensée réformiste dans le monde arabe ?

C’est à ces questions ainsi qu’à certaines d’autres que ce dossier de Islamiqua se propose d’apporter des éléments de réponse.                                                                                                                                          

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Le groupe britannique a lancé, le 11 mars, sa chaîne de télévision arabe diffusée dans les pays du Golf, du Maghreb et du Proche-Orient. Et entend conquérir un marché largement dominé par Al-Jazira avec ses 55 millions de téléspectateurs. (...)

Un marché concurrentiel

BBC_ArabicBBC Arabic TV vient un peu tard sur le marché de la télévision satellitaire à destination du monde arabe. Un marché particulièrement concurrentiel depuis l’arrivée de la chaîne qatarie Al-Jazira et de celle soutenue par les Emirats arabes unis, Al-Arabiya (« l’Arabe »), sans oublier les chaînes en arabes financées par des fonds publics occidentaux comme l’américaine Al-Hurra (« la libre ») et la française France 24.

D’ailleurs, ironie du sort, BBC est, si l’on peut dire, l’ancêtre d’Al-Jazira. Elle avait déjà tenté, en 1994, l’expérience d’une télé en arabe qui avait pris fin en 1996 après de profondes divergences entre BBC World Service et l’investisseur saoudien Orbit.

Certains de ses journalistes avaient alors contribué à créer, à la fin de 1996, Al-Jazira.

Les sceptiques se demandent également si la BBC peut réussir dans une région du monde où le Royaume-Uni est critiqué pour son engagement en Irak et en Afghanistan.

Mais pour Nigel Chapman, le directeur général de BBC World Service, « BBC Arabic Radio est reconnu pour le qualité de ses informations et de ses analyses ». Il espère donc que la renommé de la radio va profiter à la télé et, inversement, que le lancement de BBC Arabic TV va doper l’audience de la radio. « Dans la plupart des marchés, affirme-t-il, les gens écoutent la radio le matin et regardent la télévision le soir. Ces médias sont complémentaires. »

Les responsables de la chaîne avancent les bons chiffres d’audience de BBC, qui a enregistré une augmentation de 11 % de son audience globale (radio et télé) en 2006 avec de très bons scores en Afghanistan, au Bangladesh, au Pakistan et en Egypte. Elle a renforcé sa position de numéro un mondial des médias de l’information en passant de 210 millions à 233 millions de téléspectateurs et d’auditeurs, malgré l’arrivée des concurrentes France 24 et Al-Jazira English.

L’audience de la chaîne BBC World a, elle, enregistré un bon de 17 %, avec 76 millions de téléspectateurs dans le monde. Et celle de la radio de 11 %, avec 183 millions d’auditeurs.

Le site Internet, BBC Online, a connu une augmentation de fréquentation de 17 %, avec 38,5 millions de visiteurs par semaine.

Depuis son lancement, la chaîne émet 12 heures par jour, mais devrait passer à 24 heures sur 24 à la mi-2008. Et cela grâce à une dotation budgétaire de 25 millions de livres (près de 32 millions d’euros) du Foreign Office, le ministère britannique des Affaires étrangères. En fait, c’est BBC World Service, dont le budget annuel est de 245 millions de livres, qui a conçu et conduit le projet de télévision arabe. Il a bénéficié pour cela d’une rallonge de 70 millions de livres pour l’exercice 2010-2011. Ainsi le budget de BBC Arabic TV, qui était initialement de 19 millions de livres, a pu bénéficier de 6 millions supplémentaires pour passer à 24 heures sur 24.

Le gouvernement a laissé BBC World Service en assurant le montage financier ; ce qui a eu pour conséquence la fermeture de dix services de langues d’Europe de l’Est et près de 250 licenciements. Cette mesure douloureuse a été très mal vécue à l’intérieur du service international de la radio et fait croire à certains que le succès éventuel de BBC Arabic TV ne pourra se faire qu’au détriment de la radio. Et ce d’autant que les ambitions télévisuelles sont à la hausse. D’ici à la fin de 2008, une nouvelle chaîne en langue farsie dédiée aux marchés iranien et afghan sera lancée. Budget : 15 millions de livres. BBC a aujourd’hui un formidable par à gagner. 

Toutes contre la chaîne Qatarie :

« La compétition ne nous fait pas peur. Au contraire, le pluralisme est bénéfique et nous souhaitons la bienvenue à BBC Arabic, dont le principal objectif est de nous concurrencer », ironise Ahmed Cheikh, le rédacteur en chef d’Al-Jazira. Au siège de la chaîne qatarie, à Doha, l’annonce du lancement de la BBC version arabe ne provoque aucune émotion. « On en a vu d’autres », lance un journaliste. Depuis sa création en 1996, Al-Jazira peut en effet s’enorgueillir d’avoir résisté à plusieurs offensives occidentales et moyen-orientales. Signe d’un intérêt croissant pour le monde arabe, plusieurs chaînes de télévision satellitaires émettant en langue arabe ont vu le jour depuis 2003, année de l’invasion américaine en Irak. Mais ces chaînes ne semblent pas toutes avoir rencontré le succès escompté.

Al-Hurra, surnommé « Voice of America », lancée en 2004 par le Congrès avec un budget de 62 millions de dollars pour diffuser un message proaméricain et faire basculer la « rue arabe » en faveur de la politique de Washington, est un échec cuisant. Seulement 4,5 % des téléspectateurs irakiens avouent la regarder. Soutenue par les Emirats Arabes Unis, la chaîne Al-Arabiya (« l’Arabe »), malgré une audience honorable est un budget conséquent (300 millions de dollars sur cinq ans), reste derrière l’indétrônable Al-Jazira. « Le modèle d’Al-Jazira est très difficile à concurrencer. C’est une chaîne qui fait partie aujourd’hui du quotidien de millions de téléspectateurs dans le monde arabe », soutient Waddah Khanfar, le directeur général de la chaîne. Mais BBC Arabic, elle, ne l’entend pas de cette oreille et compte bien récupérer une partie des 55 millions de téléspectateurs estimés qui suivent Al-Jazira chaque jour depuis novembre 1996. 

Source : Jeune Afrique, n° 2463, p. 86-88