jeudi 22 novembre 2007
Naissance et déclin du mouvement islamiste tunisien (2)

C’est peut être en ayant connaissance du projet du coup d’Etat islamiste du 8 novembre 1987 que le premier ministre de l’époque, Zine El Abidine Ben Ali, décide de déposer constitutionnellement le 7 novembre 1987 le président Bourguiba et de lui succéder à la tête de l’Etat.
Le nouveau président se donnera comme tache prioritaire, la liquidation du mouvement islamiste par des actions simultanées et sur plusieurs niveaux.
Non seulement le niveau sécuritaire, qui n’a pas réussi à lui seule sous Bourguiba à liquider le mouvement, mais aussi sur les niveaux du symbolique et du politique.
Ainsi et en ce qui concerne le niveau symbolique, Ben Ali va se réapproprié la réislamisation de la société tunisienne :
- Il relancera l’appel à la prière des mosquées et surtout de la Radio-Télévision nationale.
- Il lancera des plans de construction et de restauration de nombreuses mosquées et Zaouias.
- Il assistera personnellement aux célébrations des fêtes musulmanes dans la grande mosquée de la Zitouna.
- Il rétablira le calendrier lunaire pour la détermination du début et de la fin du mois de Ramadan.
- Il restaurera la faculté de la Zitouna et renforcera l’enseignement religieux au niveau supérieur.
- Il relancera le contact entre les imams et le Palais de Carthage en invitant ces derniers aux cérémonies organisées lors des fêtes religieuses au palais de la présidence de la république…
L’ensemble de ces actions visé en réalité à attaquer les islamistes sur leur propre terrain : voilà, semble dire le pouvoir, l’autorité que vous êtes entrain de combattre accorde beaucoup d’intérêt à l’islam contrairement à vos prétentions.
Sur le plan symbolique nous pouvons donc dire que le pouvoir a réussi à prendre le devant de la scène et a délégitimé les islamistes.
Sauf que cela ne suffisait pas car il fallait une action encore plus importante qui laminerait complètement le mouvement. Une telle action ne peut être qu’une action politique.
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Ainsi, Ben Ali invite les islamistes au dialogue et obtient une première réussite : le 7 novembre 1988, l’un des leaders du mouvement Noureddine Bhiri, signe au nom du MTI, Le Pacte National, un document signé par les principales forces politiques et organisations du pays et qui confirme les grandes lois de la République et surtout le Code du statut personnel.
Grande nouveauté, il stipule que les mosquées doivent être sous le contrôle exclusif de l’Etat et qu’elles ne doivent pas se transformer en des lieux de confrontation politique.
Ben Ali répond par l’apaisement mais exclu catégoriquement la reconnaissance de ce mouvement tant qu’il se réclame de l’islam. Selon le président de la république, l’islam est la religion de la majorité des tunisiens et aucun parti politique n’a le droit de se l’approprier.
Face à ce refus de reconnaissance, le mouvement tentera une dernière diversion : divisé en fraction modérée et autre radicale après la signature du Pacte national, la fraction modérée conduira un changement du nom du mouvement qui sera rebaptisé Hezb Ennahda (le Parti de la Renaissance). Portant, sa demande de légalisation est rejetée encore une fois.
En effet, le parti ne change pas d’idéologie, il change de nom : le produit est le même mais avec un nouvel emballage.
Mais malgré cela, les islamistes se présentent aux élections de 1989 sur des listes indépendantes. Avec un taux d’abstention de 40 %, ils n’arrivent à atteindre que 8 % des suffrages (15 % selon leurs estimations). Dans tous les cas de figure, le résultat est considéré comme un échec cuisant pour les thèses islamistes surtout que leurs candidats ont eu droit à des passages à la radio et à la télévision.
Rached Ghannouchi s’exil volontairement le 28 mai de la même année et Ben Ali -après avoir investi le champs symbolique et gagné sa première bataille politique- lance un vaste champs de réformes culturelles et éducatives :
Ainsi, il nomme le 11 avril 1989, Mohamed Charfi au poste de ministre de l’Eduction nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Le but est claire : il s’agit d’éliminer tout ce que les islamistes ont réussis à introduire dans les manuels des écoliers et des lycéens tunisiens.
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Mohammed Charfi sera l’homme de la situation à partir du moment ou nul n’ignore son opposition farouche au projet de société des islamistes.
Ainsi, Charfi commencera par retirer de la circulation des manuels scolaires inspirés des idées islamistes. Il remet en place une ancienne circulaire interdisant le port du voile par les élèves et les professeurs et lance la rénovation progressive de l’ensemble des programmes scolaires.
Les réformes de Charfi ne tarderont pas à réveiller les islamistes qui profitent de l’occasion pour rappeler aux tunisiens le projet de société qu’ils envisagent d’établir en Tunisie.
La majorité des tunisiens acquise aux idées du réformisme depuis les années Bourguiba refuse les schémas désignés par les islamistes et se rallie au pouvoir afin de mettre fin au projet apocalyptique des extrémistes.
Deuxième victoire pour Ben Ali : discrédités, les islamistes commencent à perdre la face devant la société tunisienne et l’ensemble des forces politiques se rallient au pouvoir autour d’un seul slogan « Pas de liberté aux ennemi de la liberté ».
Réconforté par ce ralliement, le pouvoir interrompt le dialogue avec les militants islamistes surtout après la découverte d’un certain nombre de plans visant à organiser des actes de terrorisme contre les intérêts de l’Etat et ses représentations. Suite à quoi, le pouvoir arrête en novembre 1990, un groupe d’activistes soupçonnés du vol de plus de 30 Kg d’explosifs dans une carrière de Tunis. Quelques jours plus tard, un deuxième groupe opérant sous les ordres de Habib Lassoued –ex membre d’Ennahda- est arrêté à son tour avant son passage à l’acte.
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Suite à ces démantèlements défensifs des « cellules dormantes » du mouvement, le pouvoir change de stratégie et passe à une action offensive : Fin décembre 1990 il opère une vague d’arrestation qui touche plusieurs membres et dirigeants du mouvement.
Là –fin 1990 et début 1991- le mouvement qui continu de proclamer depuis l’étranger son intention de s’emparer du pouvoir, va commettre deux erreurs stratégiques qui lui seront fatales :
1- Afin de coller aux sentiments des Tunisiens qui soutenaient le régime de Saddam Hussein contre les américains et les forces alliées, les dirigeants d’Ennahda se prononceront publiquement en faveur de Saddam Hussein et donc contre le Koweït et l’Arabie Saoudite, deux pays qui sont considérés parmi leurs plus importants soutien à l’étranger. Ainsi, le mouvement perd un soutien politique et surtout financier énorme.
2- Le 17 février 1991 à 4 heures du matin, le feu se déclare dans les locaux du Comité de coordination du RCD à Bab-Souika. Un groupe d’islamistes vient en effet d’envahir les locaux du RCD en plein Tunis. Ils ligotent les deux gardiens du bâtiment et mettent le feu.
Résultats : le bâtiment est complètement ravagé et les deux gardiens gravement brûlés. L’un d’eux, Ammar Saltani, mourra une quinzaine de jours plus tard suite à ses blessures.
Ce fut un traumatisme pour l’ensemble des tunisiens qui n’arrivaient pas à comprendre comme des gens qui se déclarent de l’Islam peuvent-ils être aussi barbares et aussi cruels en causant la mort d’un simple et innocent gardien ?
Quant au pouvoir, défié dans les locaux de son propre parti, au centre de la capitale tunisienne et dans la circonscription même du ministre de l’intérieur de l’époque, il comprend toute la portée symbolique de cet acte que les islamistes ont voulu lui faire parvenir.
Ainsi, avec ces deux séries d’événements : le soutien à l’Irak d’une part et l’assassinat du gardien des locaux du Comité du RCD de Tunis-Ville d’autre part, le mouvement islamiste perdra le peu de poids qu’il lui restait aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. Mais… il ne cédera pas et se repliera sur son dernier bastion : la faculté tunisienne.
Seulement, et suite aux événements de Bab-Souika le pouvoir décidera d’aller jusqu’au au bout et de clore définitivement le dossier de ce mouvement islamiste.
Ainsi, et en s’appuyant sur les affrontements violents qui ont eu lieu dans les universités tunisiennes entre forces de l’ordre d’une part et étudiants sympathisants des islamistes d’autre part durant l’hiver 1991, le pouvoir décidera de suspendre l’UGTE, une organisation estudiantine islamiste, et de réglementer l’affichage et les réunions à l’intérieur des universités.
Les islamistes répliquent encore une fois par la force et déclenchent des affrontements avec la police à Tunis, Sousse et Kairouan.
Bilan officiel : deux morts et quatorze blessés.
Le 22 mai 1991, Abdallah Kallel, ministre de l’intérieur dévoile l’existence d’ « un complot diabolique en cinq phases destiné à assurer la prise du pouvoir par les islamistes ».
Ces derniers seraient parvenus à infiltrer l’armée, la garde nationale et la police desquels 34 membres seront condamnés par la justice pour leur participation à ce « complot » et en mars 1992, 279 dirigeants et militants d’Ennahda seront jugés par deux tribunaux militaires.
Ces arrestations et ces jugements mettront une fin définitive à l’action des islamistes à l’intérieur du pays.
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Délesté par les tunisiens. Poursuivi par le pouvoir et la justice. Le reste des leaders islamistes du mouvement et à leur tête Rached Ghannouchi essayent depuis –et jusqu’à nos jours- de se poser comme des défenseurs des droits de l’homme !
Ayant réussit à tromper des démocraties occidentales qui n’avaient à ce moment là aucune connaissance du danger que représente ses islamistes, ces derniers –malgré leur discours édulcoré- n’ont pas beaucoup changés et continuent à promouvoir des idées violentes et intolérantes.
Mais ceci est une autre histoire…
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Source principale de ce dossier : « Comment les islamistes ont été vaincus », Ridha Kéfi, Jeune Afrique, n° 2000-2001, Mai 1999, pp. 34 – 44.
vendredi 16 novembre 2007
Naissance et déclin du mouvement islamiste tunisien (1)
Aux portes du pouvoir il y a exactement 20 ans, le mouvement islamiste tunisien est aujourd’hui complètement laminé. A l’intérieur du pays les thèses du mouvement n’ont plus aucune influence sur les tunisiens. Même le regain de religiosité observé en Tunisie depuis les ans 2000 n’a pu être amputé à un mouvement que beaucoup de tunisiens considèrent désormais obsolète.
En un mot comme en mille, aujourd’hui, en Tunisie, Ennahda est complètement inexistant.
Vingt ans après cette grande défaite islamiste, Islamiqua revient exclusivement et pour la première fois en Tunisie sur cette défaite, sur les ambitions du mouvement intégriste en 1987 et sur l’état des lieux actuel.
Voici la première partie de ce dossier...

Les débuts
L’apport de Bourguiba dans l’émergence du courant islamiste tunisien est aujourd’hui une réalité historique. Involontairement, en effet, le premier président de la Tunisie indépendante favorisera l’émergence d’un courant islamiste à travers deux séries d’événements :
D’abord, ce fut l’ « excès » de modernisme bourguibien qui favorisa l’émergence d’un courant islamiste tunisien qui prétendra défendre l’islam contre les agissements d’un président considéré comme laïc et parfois même apostat. (Voir le dossier Islamiqua « Bourguiba et l’islam »)
Ensuite ce fut Bourguiba lui même qui reconnaîtra l’existence de ce courant et qui l’encouragera -dans une certaine mesure- en autorisant en 1970 la création de l’Association de Sauvegarde du Coran (ASC) afin de contrer l’influence des idées de l’extrême gauche dans les universités tunisiennes.
l’Association de Sauvegarde du Coran n’était en réalité qu’un masque derrière lequel se cachait un mouvement islamiste intégriste dont l’ambition était plus importante que les buts que peut viser une association a savoir la prise du pouvoir. Or pour réaliser un tel objectif, une association ne suffit pas, il faut absolument créer un parti politique.
C’est ce qui sera fait sur deux étapes : d’abord dans la clandestinité en 1972 lors d’une réunion d’une quarantaine de militants islamistes dans une ferme de Mornag (20 Km au sud de Tunis), nous assisterons au congrès constitutif de la Jamma al-Islamiya.
Ensuite, profitant de la relative ouverture politique observée dans le pays en 1979, la Jamma al-Islamiya décide de se transformer en un parti dénommé le Mouvement de la tendance islamique (MTI) qui verra le jour officiellement en 1981.
Mais entre temps, c'est-à-dire entre la création de l’Association de Sauvegarde du Coran et la naissance du Mouvement de la tendance islamique, les militants islamistes ne resteront pas bras croisés. Au contraire, ils essayeront très tôt de mettre la main sur les médias du pays (principalement les journaux) afin de diffuser leur idéologie et de préparer l’opinion à leurs revendications.
C’est ainsi par exemple qu’ils parviendront à contrôler certains journaux comme Al- Moujtamaa et Al-Habib et qu’ils créeront leur propre maison d’édition : Dar al-Raya spécialisée dans la diffusion des idées des Frères musulmans.
Cette situation va leur permettre d’une part d’aborder ouvertement la question de l’instauration d’un Etat islamique en Tunisie et de lancer un débat à ce sujet. Et d’autre part de ‘‘ré-islamiser’’ le plus grand nombre possible de tunisiens qui en regagneront les mosquées (où les islamistes règnent en maître) et ne trouveront plus du mal à admettre les thèses islamistes.
La boucle est bouclée et il ne reste plus aux islamistes que de faire voire aux autorités ce dont ils sont capable…
Confrontation
Fort du soutien de plus en plus large dont ils bénéficient, les islamistes commencent par enflammés les mosquées par des prêches anti-régime, agités les universités où leur sympathisants sont de plus en plus nombreux et finissent par descendre dans les rues à l’occasion des élections de 1979.
Etonné par l’importance du mouvement, Bourguiba exige que les principaux dirigeants du MTI soient poursuivis et emprisonnés. Chose qui se concrétisera avec des peines de 10 ans de prison prononcées en 1981 contre les leaders du mouvement à savoir Rached Ghannouchi, Abdellfattah Mourou et Salah Karkar.
Une grave erreur de la part du premier ministre de l’époque Mohamed Mzali sera derrière la libération de ces hommes et la relance du mouvement.
En effet, affaibli par les fameuses ‘‘émeutes du pain’’ qui auront lieu en Tunisie du 29 décembre 1983 au 3 janvier 1984, le premier ministre qui imaginait à l’époque pouvoir succéder à Bourguiba, tentera de rétablir le calme et de regagner la confiance de ces concitoyens en se rapprochant des islamistes. C’est ainsi qu’en 1984 les leaders emprisonnés trois ans plus tôt sont relâchés.
Aussitôt, ces derniers replongent dans la clandestinité et conviennent de changer leur mode opératoire. Ainsi, au cours du 3ème congrès du mouvement organiser (clandestinement) peu après cette libération, le mouvement décide de se doter de deux organes : un organe politique de façade et un organe militaire qui aura pour tache d’organiser la prise du pouvoir.
Et graçe au soutien financier de quelques hommes d’affaires et surtout de l’Iran de la révolution, le MTI parviendra d’une part à se doter d’un stock d’armes et d’autre part à infiltrer l’armée et la police !
Nous sommes en 1986 et tout semble être prêt pour le coup d’Etat des islamistes. Certaines des chancelleries occidentales n’hésitent même plus à prédire que la Tunisie serait le premier pays islamiste du Maghreb.
C’est dans cet état des lieux que Mzali est limogé.
Considéré comme un coup de tonnerre par les islamistes qui perdent ainsi leur principal protecteur au sein du régime, le limogeage incite ces derniers à accentuer l’effort afin de mettre en place les dernières touches sur leur plan du coup d’Etat et lancent une vague impressionnante de manifestations, de vandalisme et d’agressions contre les agents de l’ordre.
Effrayé par l’hypothèse de leur prise du pouvoir, les autorités lancent une contre- vague d’arrestations dans les rangs des islamistes :
Le 10 juillet 1986, quatre leaders du mouvement sont jugés et condamnés à mort. Trois seulement seront exécutés, le quatrième -Ali Laaridh, porte parole du MTI- échappera à la peine capitale en s’enfuyant.
Le 9 mars 1987, Rached Ghannouchi, l’émir du mouvement est arrêté alors que Karkar (responsable de l’aile militaire) est relâché faute de preuve.
Mais la liquidation et/ou l’arrestation des leaders du mouvement n’a pas anéantie les capacités de nuisance des militants islamistes. C’est ainsi que, la veille de la célébration de l’anniversaire de Bourguiba (le 3 août), quatre bombes explosent simultanément dans des hôtels de Sousse et de Monastir (ville natale du président).
Une date symbolique. Un lieu symbolique. Un secteur symbolique… Désormais il n’y a plus de doute, les islamistes veulent mettre l’Etat à genoux en liquidant sa principale source de devises (le tourisme) et veulent en finir avec le règne de Bourguiba.
Ce dernier a bien compris le message. Il appel la Cour de sûreté de l’Etat à siéger et il exige « des têtes » contrairement à l’avis de son ministre de l’intérieur Ben Ali qui lui avait conseillé de ne pas donner des martyres aux islamistes.
La première décision de la Cour ne satisfait pas Bourguiba, alors elle siège à nouveau afin de rendre un verdict plus conforme à ses souhaits…
Entre temps, Karkar est chargé de mettre en exécution le plan de putsch mis en place un an auparavant. Un plan qui comportait l’organisation de manifestations violentes, des attentats contre les touristes et les membres du gouvernement, l’assaut du Palais présidentiel de Carthage et la prise des casernes et des bâtiments de la radio-télévision Tunisienne.
Selon Sadok Chaabane, Ministre à plusieurs reprises et actuellement président de « l'Institut Tunisien des Etudes Stratégiques », le lancement de ce coup d’Etat a été fixé pour le 8 novembre 1987...
jeudi 1 novembre 2007
Démocratie pour tous ? (3) : L’islam politique, ennemi de la démocratie

Pour pouvoir répondre à la question de la compatibilité de l’islam et de la démocratie nous devons donc faire la différence entre les différents islams que nous connaissons : l’islam religion, l’islam relation personnelle entre l’individu et son Créateur d’une part et l’islam politique, l’islam comme idéologie d’autre part.
Mais pour faire cette distinction, il est impératif que notre démarche soit exclusivement scientifique. Car toute autre démarche pourrait instaurer la peur. Un sentiment effroyable, capable de paralyser toute société dans laquelle il s’installe. Je le dis donc clairement : faire la distinction entre islam spirituel et islam politique et tirer la sonnette d’alarme par rapport à la propagation de ce dernier, n’a rien à voir avec la politisation du phénomène islamiste et son utilisation abusive par les politiques du monde entier pour instaurer la peur dans leur sociétés.
Car cette peur peut nous coûter très cher en terme de démocratisation comme le résume parfaitement le journaliste turque Hasan Cemal dans un éditorial intitulé « L’épouvantail du fondamentalisme » dans lequel il décrit une situation connue par la majorité des pays musulmans.
En effet, selon Cemal, « en tentant d’effrayer la population, certains font en sorte que la primauté de la démocratie et de la justice tarde encore à devenir une réalité dans ce pays. Cette peur n’est distillée que dans le but de préserver les privilèges antidémocratiques de certains, qui peuvent ainsi garder le monopole de la tutelle qu’ils exercent encore sur l’ensemble de la société. (…) Mais au rayon des épouvantails politiques à utiliser le cas échéant, il en est un qui fait toujours fureur : le fondamentalisme musulman. Au nom du principe que trop de démocratie et d’Etat de droit ouvrirait la voie à l’intégrisme, un Etat de droit démocratique n’a pu se développer chez nous. Pendant des années, l’honorable presse turque s’est servie de tous les symboles payants pour effrayer l’opinion : la barbe, le tchador, le chapelet et maintenant … le voile. »[1]
Je suis parfaitement d’accord avec cette analyse sauf que j’aurais une précision à faire à savoir qu’on ne doit pas oublier le danger qui peut venir des partisans d’un islam politique. Non, il ne faut pas faire d’eux un épouvantail. Il ne faut pas vivre dans la peur. Il ne faut pas bloquer les réformes démocratiques… mais il ne faut pas non plus fermer les yeux sur leurs activités. Car l’idéologie qui les anime est extrêmement dangereuse à partir du moment ou pour eux l’islam dépasse le cadre strictement personnel de la croyance pour présenter des réponses à tous et devenir un système politique global.
En effet, « Il existe une interprétation de l’islam non seulement comme explication de la conscience individuelle mais comme un système politique global, une réponse à tous les problèmes de la vie et, plus encore qu’une réponse, une incitation à l’action. Cette philosophie de l’islam politique trouve son origine chez les penseurs qui sont tous apparus dans les cent dernières années : Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, Sayyed Qutb et Maududi, fondateur du Jammaat-e-Islami, un mouvement très actif au Pakistan, au Bangladesh et au Royaume-Uni. Selon eux, nous devons tous reconnaître la souveraineté d’Allah non seulement dans le cœur des croyants mais sur la terre entière. »[2]
Or, le danger de la pensée de ces hommes vient du fait que pour eux, comme c’est le cas de Sayyed Qutb, l’islam n’est pas une religion privée, partielle, individuelle. « L’islam est un ordre intégré complet, dit Qutb, un axe fixe autour duquel tourne la vie dans un ordre précis. » Et partant, tous les aspects de notre vie, aussi bien privés que publiques, individuels que collectifs, doivent être commandés par l’autorité divine. « Cela s’applique au mariage, à la nourriture, à l’habillement, aux contrats, à toute activité et travail, à toute les relations sociales et commerciales, à tous les us et coutumes. »
Inutile donc de parler à quelqu’un qui vous oppose l’islam politique, d’une quelconque séparation entre le profane et le sacré, le religieux et le laïc et encore moins la mosquée et l’Etat.
C’est ce genre de séparation, selon Qutb et ses disciples, qui a engendré la crise des civilisations des temps modernes. « Le grand malaise contemporain –êtres humains déboussolés au cœur de la prospérité apparente, guerres mondiales, dépravation des mœurs- provient pour lui d’une seule erreur fatale : avoir séparé Dieu du monde. C’est à cela qu’il faut mettre un terme. »[3]
Et c’est justement de là que provient tout le danger de l’islam politique.
Pour les tenants de ce discours, la parole ne suffit pas. Il faut agir, il faut rétablir l’autorité de Dieu sur terre.
Et la méthode de ce rétablissement sera exposée par Qutb : « Ce que les musulmans doivent combattre, en eux même comme au-dehors, se nomme la jahiliyya [l’ignorance]… La jahiliyya est devenue, aujourd’hui, totale et mondiale. L’alliance avec Dieu est rompue. Les hommes croient pouvoir décider à sa place, ce qui est la pire des offenses…
L’islam a perdu le rôle offensif et le leadership qui, selon Qutb, doivent être les siens. Il s’agit de les restaurer par la lutte. La guerre la plus acharnée doit être menée contre les pires ennemis, les faux musulmans, les musulmans de nom, de nom seulement. Sous couvert d’islam, ils accroissent en fait la jahiliyya en séparant les hommes de Dieu par la laïcité de l’Etat ».
Qutb préconise, après l’élimination de la nouvelle jahiliyya, l’instauration de la hakimiyya, qui peut se traduire par le règne de l’autorité de Dieu :
« Seul ce règne absolu pourra garantir la liberté, puisque aucun humain ne sera plus soumis à aucun autre. Le règne de Dieu mettra un terme à toute dictature humaine. C’est donc seulement avec l’instauration universelle de la Shari’a, l’ensemble des preceptes pratiques du Coran, que prendra fin l’errance de l’humanité. On coupera donc partout la main des voleurs, toutes les femmes cacheront leurs corps et toutes seront lapidées à mort en cas d’adultère. »
Mais cette guerre à laquelle sont invités les disciples de Qutb ne concerne pas les faux musulmans seulement mais également les chrétiens et les juifs.
« Depuis les premiers jours de l’islam, écrit Qutb, le monde musulman a toujours du affronter des problèmes issus de complots juifs », ou encore « En vérité, ce sont des juifs qui soutiennent la plupart des théories maléfiques visant à détruire toutes les valeurs et tout ce qui est sacré pour l’humanité. »
Enfin, « toute ‘‘liberté de non croyance en Dieu’’ est refusée. Toute coexistence religieuse est inconcevable, sauf tactique-temporaire. L’islam doit s’assurer le leadership total sur l’humanité. ‘‘Son objectif est la terre entière’’, souligne Qutb. A terme, il s’agit d’instaurer un Etat islamique mondial, un règne planétaire de la Sahri’a. »[4]
C’est cette vision de l’islam qui ne peut être compatible avec la démocratie. C’est cette conception qu’il s’agit d’expliquer d’abord et de combattre ensuite. C’est l’islam politique qui est l’ennemi de la démocratie. Et notre peur de cet islam politisé ne doit pas nous faire renoncer à continuer à avancer. Ce n’est qu’ainsi que nous le battrons et que nous instaurerons des démocraties dans le monde musulman.
[1] Courrier International, n° 883, p. 47
[2] Courrier International, n° 883, p. 46
[3] « Le maître à penser de l’islamisme radical », Le Point, n° 1669, p. 70
[4] Ibid, pp. 72-73




