mercredi 16 mai 2007
Bourguiba et l'islam (2)

Ceux qui analysent le discours bourguibien relatif à l’islam classe Bourguiba dans l’une des catégories suivante :
1- une première tendance -majoritaire- le considère un laïc.
2- une autre tendance plus rigoureuse composée surtout de religieux le considère apostat.
3- Une troisième tendance ne voit en Bourguiba que le clone d’Atatürk.
Comme nous le voyant, toutes ces classifications tournent autour de la laïcité mais à différents degrés.
Avant d’aller plus loin il convient donc de définir la laïcité et de s’attarder un peu sur ses significations.
La laïcité est définie par Le Robert comme le « Principe de séparation de la société civile et de la société religieuse ».
Certes il s’agit là d’une définition neutre et superficielle qui ne rend pas compte de l’utilisation idéologique faite du concept car -comme nous allons le voir- d’un pays à un autre et même d’une personne à une autre la signification de la laïcité va changer et ce en fonction de l’appartenance de chacun des intervenants.
C’est ainsi par exemple que Peter Berger définit la laïcité comme un nouveau phénomène qui, pour la première fois dans l’histoire de l’Homme, va provoquer chez de larges tranches de la société et non seulement auprès des intellectuels et philosophes la perte de la crédibilité du religieux.
Par contre, pour Claude Geffré, la laïcité est une invitation à la délivrance de l’homme du poids de l’institution religieuse et de ses lois.
Nous voyons bien comment les conceptions que se font ces auteurs français de la laïcité sont intimement liées non pas à la Laïcité mais plutôt à la laïcité française.
Et c’est pour cette raison que les conceptions qui nous seront proposées par les auteurs d’autres horizons spatio-temporelles seront légèrement -si non radicalement- différents :
Ainsi par exemple, Mohammed Arkoun pense que la laïcité est l’antidote du pouvoir religieux (ou des religieux) qui s’emploi à étouffer la liberté de penser chez l’homme.
Par contre, le célèbre cheikh Kharadaoui considère lui que « la laïcité est une marchandise occidentale qui n’a pas ses origines dans nos terres et qui ne respecte pas notre foi ».
Avec ces quelques exemples nous voyons comment ce concept a pu être utilisé idéologiquement afin de servir les intérêts des uns et des autres.
Or une définition idéologique ne peut avoir d’intérêt que pour les adeptes de cette idéologie. Et partant ne peut servir de base à une étude sérieuse de n’importe quel phénomène.
Autrement dit, il nous faut dépasser toutes les conceptions manipulées que je viens d’évoquer de la laïcité pour aller se réfugier dans la définition neutre :
st la séparation du religieux et du politiquetre:de la laicités que je vient d'rs d's dans l'La laïcité c’est la séparation entre le religieux et le politique.
La Laïcité n’est pas la laïcité française, celle française n’est qu’une expérience comme celle italienne, belge, anglaise, turque… La laïcité n’est pas un laïcisme qui est une idéologie anti-religieuse, la laïcité ne combat pas les religions, elle instaure une égalité entre toutes les religions, elle permet aux adeptes de toutes les religions de pratiquer leurs foi librement, mais ne permet à aucune institution (ou personnalité) religieuse d’interférer dans le domaines de l’Etat et en particulier dans la loi et le fonctionnement des institutions.
La laïcité doit être un juste milieu, elle ne doit pencher ni du coté des religieux ni de celui des anti-religions.
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Une fois la définition dégagée, revenant maintenant aux classifications dans lesquelles Bourguiba a été inséré :
Bourguiba est-il un apostat ?
Je reviendrai dans le prochain article sur les arguments avancés par les Oulémas pour apostasier Bourguiba mais dés maintenant nous pouvons dire que malgré tous les arguments qui peuvent être avancés par ces Oulémas pour affirmer cette hypothèse, Bourguiba ne peut être considéré comme un apostat.
Pourquoi ?
Parce qu’un apostat ne se réfère jamais à la religion. Un apostat combat les religions ou du moins essaye de leur enlever toute sorte de légitimité. Un apostat ne se préoccupe jamais du sort d’une religion ou de son développement.
Or, Bourguiba s’est toujours référé à l’islam, il s’est employé à le défendre et même les critiques qu’il lui a adressés étaient dirigées contre une certaine conception de l’islam et non pas contre l’islam et n’avaient pas pour but de détruire l’islam mais de le développer.
Bourguiba est-il un clone d’Atatürk ?
Il est vrai que Bourguiba fut le premier à proclamer son admiration pour Atatürk et le fait qu’il le considéré comme un exemple à suivre. Mais de là à conclure qu’il fut un clone d’Atatürk qui ne faisait que reproduire ce qu’a fait ce dernier en Turquie, il y a une étape que je ne franchirai pas. Car contrairement aux religieux qui -pour valider leur thèse- se sont référés aux discours, articles et interventions de Bourguiba dans lesquels il invoquait avec admiration Atatürk, moi je vous invite à faire la différence entre deux domaines que le combattant suprême à très bien distinguer. Bourguiba faisait la différence entre Atatürk l’homme courageux, le combattant, le défenseur de la liberté et de l’indépendance de la Turquie d’une part, et Atatürk le réformiste d’autre part. pour le premier il avait admiration et respect mais pour le deuxième il avait des critiques et peut être même des indignations.
Alors, si nous parlons de l’action du combattant suprême sur le terrain de la libération de la Tunisie et de son combat contre l’occupant français, alors là nous pouvons dire que Bourguiba fut influencé par Atatürk. Mais si nous parlons de l’action d’Atatürk contre l’islam et la laïcisation poussée qu’il a accomplit en Turquie par référence au modèle français, alors là Bourguiba ne l’a pas du tout suivit et il l’a même critiqué à plusieurs reprises.
C’est ce qui résulte par exemple d’un fameux article de Bourguiba dans lequel il avait écrit à propos d’Atatürk ce qui suit : « Atatürk est le symbole du combattant et pas celui du réformiste ».
Inutile donc de dire que Bourguiba fut un clone d’ Atatürk. C’est lui même qui affirme le contraire.
Bourguiba est-il un laïc ?
Venant maintenant à la conception majoritaire qui considère que Bourguiba est un laïc. Malgré que cela puisse choquer plusieurs d’entre vous, je dirais que je ne considère pas Bourguiba comme un laïc mais plutôt comme un réformiste.
J’utiliserai ici presque les mêmes arguments que j’ai utilisé pour répondre à l’apostasie de Bourguiba.
Comme il ressort de la définition neutre de la laïcité, un homme laïc est certes quelqu’un qui respecte les religions mais il n’essayera en aucune manière de développer l’une d’entres elles en adoptant un discours religieux. Il se placera toujours sur le plan du droit, de l’Etat et de ses institutions et son discours sera accès exclusivement sur les principes qui gouvernent l’Etat et ses institutions. Et dans tous les cas de figure, il ne s’improviserait pas Moujtahid pour aller puiser ses arguments dans les textes religieux tout en leur donnant de nouvelles interprétations.
Or, Bourguiba a fait tout cela : il n’a jamais parler d’une question qui a des liens avec l’islam sans se référer aux textes religieux et plus précisément au Coran. Il a certes donné des interprétations originales (dans le sens étranges à celles des Oulémas) à certaines sourates, mais il l’a fait sous l’étiquette de l’Ijtihad (ou le raisonnement individuel) et pas du tout en rupture avec le texte sacré.
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C’est pour toutes ces raisons que je considère que Bourguiba est en premier lieu un réformiste et peu être un réformiste (un peu) laïc. Mais il ne peut être considéré ni comme un clone d’ Atatürk ni encore moins comme un apostat.
Commentaires
"La laïcité c’est la séparation entre le religieux et le politique.
La Laïcité n’est pas la laïcité française, celle française n’est qu’une expérience comme celle italienne, belge, anglaise, turque… La laïcité n’est pas un laïcisme qui est une idéologie anti-religieuse, la laïcité ne combat pas les religions, elle instaure une égalité entre toutes les religions, elle permet aux adeptes de toutes les religions de pratiquer leurs foi librement, mais ne permet à aucune institution (ou personnalité) religieuse d’interférer dans le domaines de l’Etat et en particulier dans la loi et le fonctionnement des institutions.
La laïcité doit être un juste milieu, elle ne doit pencher ni du coté des religieux ni de celui des anti-religions. "
Votre définition de la laïcité n'est pas tout à fait exacte même si je suis d'accord avec vos conclusions concernant Bourguiba.
L'Italie, la Belgique et l'Angleterre ne sont pas des pays laïcs. En Italie, il y a un régime de concordat avec l'Église, en Angleterre, la Reine est le chef de l'église anglicane et la Belgique subventionne les cultes. Il serait plus juste de parler de modèle de sécularisation dans le cas de ces pays.
Une remarque analogue vaut pour la Turquie qui, quoique officiellement laïque, n'en contrôle pas moins étroitement le culte musulman.
Ensuite la laïcité n'est pas exactement l'égalité entre toutes les religions, c'est ne pas favoriser la religion majoritaire ou la religion (traditonnelle) des élites sur la pratique des autres, minorités religieuses en général voire la religion de la majorité dans les cas où elle n'est pas celle des élites. La laïcité c'est la neutralité de l'État et l'indépendance totale des cultes.
Ensuite la laïcité n'a pas en point de mire l'égalité des cultes parce qu'elle prend en compte uniquement l'égalité des individus. La liberté de conscience est une affaire personnelle et non pas collective. Enfin, Bourguiba n'est pas laïc, vous l'avez bien démontré et j'ajouterai qu'un dirigeant laïc devrait se plier à l'exercice de la neutralité de l'État en matière religieuse et donc ne pas faire état de sa foi ni de sa volonté de se méler des affaires de foi des autres. Ce que Bourguiba n'a pas fait puisqu'il souhaitait réformer l'islam.
Au mieux, on peut le qualifier de "séculariste" c'est à dire qu'il voulait que le tunisien soit tunisien avant toute chose, sur cette terre, mais libre à lui de s'identifier spirituellement à l'islam et d'attendre que l'État travaille au développement de cette spiritualité qui uni la Oumma islamique par des liens religieux qu'on distingue des liens nationaux qui unissent les Tunisiens entre eux.
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